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Pétrole et gaz russes dans les déportations d'enfants ukrainiens

Dans le camp « Signal », propriété d’une filiale de Gazprom à Krasnodar, une parade aux couleurs du drapeau russe,

dans le cadre du programme « Grande Russie », qui « aide les enfants à se familiariser avec l'histoire de la Patrie,

et à former un sentiment de patriotisme, tout en contribuant au développement des capacités créatives.


Alors que Washington vient d’annoncer 25 millions de dollars pour identifier, rapatrier et réhabiliter les enfants ukrainiens déportés en Russie – tout en assouplissant simultanément, pour un mois, les sanctions visant le pétrole et le gaz russes dont dépendent les géants publics Gazprom et Rosneft mis en cause par un nouveau rapport de l’université Yale – ce sont encore des ONG comme Save Ukraine, avec leurs filières clandestines et leurs moyens précaires, qui prennent tous les risques pour aller récupérer, un par un, les enfants ukrainiens engloutis par la machine de guerre et de propagande du Kremlin.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


On se frotte les yeux pour y croire. Avant-hier, 26 mars, le Secrétariat d’État américain a publié le communiqué suivant :

« Le Département d’État continue de soutenir les efforts du président Trump visant à instaurer une paix durable et la prospérité en Ukraine grâce à de nouveaux programmes d’aide destinés à faciliter le retour des enfants ukrainiens déplacés de force vers les territoires contrôlés par la Russie.

En coordination avec le Congrès, le Département d’État alloue une aide supplémentaire de 25 millions de dollars pour soutenir l’identification, le retour et la réinsertion des enfants et des jeunes ukrainiens qui ont été déplacés de force ou retenus loin de leurs familles et de leurs communautés. Le financement américain soutiendra deux types principaux de programmes. Premièrement, il aidera des partenaires fiables à identifier et à localiser les enfants qui ont été transférés de force loin de leur foyer, une étape essentielle pour soutenir les efforts diplomatiques et autres visant à faciliter leur retour. Deuxièmement, il aidera le gouvernement ukrainien et des partenaires locaux de confiance à fournir aux enfants rapatriés les soins et le soutien dont ils ont besoin pour se rétablir et reconstruire leur vie. » (voir ICI)

 

L'annonce du Département d'État le 26 mars n'est pas un acte isolé : elle résulte d'une coordination étroite entre la Tom Lantos Human Rights Commission (Chambre des représentants) et l'administration Trump, orchestrée via une audition bipartisane tenues la veille, où l'Ambassadeur américain aux crimes de guerre du Département d'État a témoigné officiellement. Cette synergie Congrès-Exécutif, rare à cette échelle, explique pourquoi 25 millions de dollars ont été débloqués immédiatement.

 

La Tom Lantos Human Rights Commission, instaurée en 2008, porte le nom de Tom Lantos, seul membre du Congrès américain à avoir été survivant de la Shoah. Il s’agit de l’unique commission statutaire dédiée aux droits humains au sein du Congrès. Elle est actuellement co-présidée par le Démocrate James P. McGovern, représentant du Massachusetts, et le Républicain Chris Smith, représentant du New Jersey, particulièrement véhément contre la Russie : Chris Smith a qualifié les enlèvements d'enfants de « crime le plus odieux de cette guerre », et il a introduit plus de 15 projets de loi pour désigner la Russie comme « État parrain du terrorisme » en raison de ses crimes contre les enfants ukrainiens.

 

Le 25 mars, cette Commission bipartisane a tenu une audition intitulée « Ukraine : Abducted Children and Mechanisms for Accountability », avec l’objectif de « faire comprendre au Congrès l'ampleur des crimes russes et coordonner la réponse US ». Les témoins clés auditionnés ce jour-là étaient :

 

  • Katya Pavlevych, conseillère politique de Razom for Ukraine et de l'American Coalition for Ukraine, qui a déclaré : « Plus grand cas d'enfants disparus depuis la Seconde Guerre mondiale » – 20 000 enfants documentés, mais jusqu'à 1,6 million d'enfants ukrainiens sous occupation russe, dont 400 000 inscrits dans des programmes paramilitaires russes.

 

  • David M. Crane, fondateur du Global Accountability Network et ancien procureur du Tribunal spécial pour la Sierra Leone, expert en droit international et responsabilité pour crimes de guerre


  • Amb. David Scheffer, ancien Ambassadeur des États-Unis aux crimes de guerre (Département d'État, 1997-2001), seul témoin représentant officiellement l'Exécutif/Département d'État, qui a détaillé les mécanismes de poursuite pénale contre Poutine et Lvova-Belova

 

  • Inna Liniova, directrice du Human Rights Center de l'Ukraine Bar Association, représentant la société civile ukrainienne et les familles d'enfants déportés

 

Voir ci-dessous l’enregistrement intégral de cette audition :


 

La notice d’audition signale en outre le rôle de Melania Trump dans le rapatriement des enfants ukrainiens : après une lettre à Poutine en août 2025, ses efforts auraient permis depuis lors le rapatriement de… 20 enfants.  


Un nouveau rapport du Humanitarian Research Lab


Le montant de 25 millions de dollars évoqué par le Secrétariat d’État intervient alors que tout récemment, des élu·es des deux chambres ont introduit dans les projets de loi de crédits pour une ligne de 15 millions de dollars spécifiquement dédiée à la traque et au suivi des enfants ukrainiens enlevés par la Russie. C’est un désaveu pour Trump : sur ces 15 millions de dollars, un tiers serait affecté au Humanitarian Research Lab de l’Université Yale, qui a déjà produit plusieurs rapports majeurs sur les transferts forcés d’enfants ukrainiens (1), et dont les financements ont été coupés par l’administration Trump en mai 2025. Nathaniel Raymond, directeur exécutif du Humanitarian Research Lab indique toutefois au Monde : « Nous n’avons plus d’argent et nous ferons probablement faillite avant même de recevoir les fonds [pour l’exercice 2027]. » (2)

 

Le jour même de l’audition au Congrès, ce même Humanitarian Research Lab dévoilait un nouveau rapport, "Willing Accomplices", qui incrimine deux grandes entreprises publiques russes – les géants énergétiques Gazprom et Rosneft, via leurs filiales et leurs syndicats (3). L’enquête établit que plus de 2 000 enfants originaires des territoires ukrainiens occupés par la Russie, entre 2022 et 2025 (principalement des oblasts de Donetsk, Louhansk et Zaporijjia), ont été emmenés dans au moins six camps situés en Russie ou en Crimée occupée. Trois de ces camps appartiennent directement à des filiales de Gazprom.

 

Les conclusions du Humanitarian Research Lab révèlent que parmi 44 entités (camps, filiales, syndicats, dirigeants) identifiées comme impliquées, 35 (80%) ne sont actuellement sous aucune sanction américaine ou européenne. Les auteurs du rapport mettent ce constat en regard de la décision récente de l’administration Trump d’autoriser temporairement la vente et la livraison de pétrole et de produits pétroliers d’origine russe déjà chargés sur des navires, afin de stabiliser les marchés de l’énergie perturbés par la guerre avec l’Iran. Cette dérogation, valable 30 jours (du 12 mars au 11 avril 2026), couvre aussi des cargaisons liées à Gazprom et Rosneft, alors que ces deux entreprises sont les premières entités économiques russes explicitement reliées à des crimes allégués de déportation d’enfants tout en continuant, dans le même temps, à bénéficier indirectement de la consommation américaine.



C’est la première fois que l'implication directe de grandes sociétés russes dans ce que l'ONU qualifie de crime contre l'humanité est documentée de manière aussi précise. Toutefois, les chercheurs du Humanitarian Research Lab soulignent eux-mêmes les limites de leur rapport :  le rôle exact des entreprises dans les activités d’endoctrinement après 2025 reste difficile à documenter ; les noms, lieux d’origine précis et profils détaillés des enfants ne sont pas entièrement établis ; et il est impossible de dire avec certitude si les enfants ukrainiens ont été soumis, dans tous les cas, à l’entraînement militaire filmé dans certains camps où se trouvaient en parallèle des enfants russes (4).

 

Reste un autre angle mort : dans tous les cas recensés, il s’agit de « camps de séjour » (vacances militarisées)que les filiales de Gazprom et de Rosneft ont pu financer, y compris avec des « bons de séjour ». La durée moyenne de ces « séjours » dans ces camps de ré-éducation n’est pas précisée, mais il s’agit bien de séjours temporaires. Cela ne dit toujours rien de la localisation permanente des milliers d’enfants ukrainiens déportés de force en Russie. Et curieusement, malgré l’enquête récente des humanités (qui n’a été reprise ni même mentionnée nulle part), la très active complicité de l’Église orthodoxe russe continue d’être totalement passée sous silence...


Les filières clandestines de l’ONG Save Ukraine

 

Il faut espérer que l’aide américaine qui vient d’être annoncée par le Département d’État n’oubliera pas l’ONG Save Ukraine, qui a déjà accompli, dans une quasi-clandestinité, ce que les États et les grandes institutions peinent encore à mettre en place. Dans un long reportage publié le 22 mars 2026 (ICI), CNN décrit comment l’organisation fondée par Mykola Kuleba, ancien médiateur aux droits de l’enfant en Ukraine, a construit une sorte de « underground railroad », une filière souterraine de négociations, de relais et de trajets détournés pour aller chercher les enfants ukrainiens déportés jusque dans les profondeurs de la Russie et des territoires occupés. Mykola Kuleba revendique le retour de 1 162 enfants arrachés à des camps, des pensionnats ou des familles d’accueil russes, et ramenés, au terme de voyages souvent kafkaïens, en zone contrôlée par Kyiv.


Des photos d’enfants secourus par Save Ukraine sont exposées dans les locaux de l’organisation. (Ivana Kottasová / CNN
Des photos d’enfants secourus par Save Ukraine sont exposées dans les locaux de l’organisation. (Ivana Kottasová / CNN

Le récit de CNN montre à quel point ces opérations relèvent davantage de l’expédition commando que du programme humanitaire classique : repérage des enfants dans des camps ou des institutions russes, contacts discrets avec des proches, constitution de dossiers, négociations avec des directeurs d’établissement, parfois avec des intermédiaires en Russie, puis organisation de trajets en bus, trains et voitures, via des itinéraires soigneusement choisis pour éviter les contrôles les plus risqués. Certaines mères ukrainiennes décrivent des voyages de plusieurs milliers de kilomètres, passant par la Russie, la Biélorussie et des pays tiers, avant de pouvoir revenir en Ukraine avec leur enfant.

 

Ces missions se déroulent dans un cadre juridique quasi inexistant, voire hostile, Moscou refusant de reconnaître l’illégalité des transferts d’enfants. Et pour Darya Kasyanova, l’une des principales défenseuses des droits de l’enfant en Ukraine et présidente du Réseau ukrainien pour les droits de l’enfant, certaines normes internationales – telles que la nécessité d’interroger chaque enfant et de déterminer son intérêt supérieur avant de le renvoyer en Ukraine – sont tout simplement inapplicables compte tenu des circonstances : « Cela peut être dangereux pour ces enfants car, dans la plupart des cas, ils sont profondément traumatisés ; beaucoup ont subi des abus, y compris des abus sexuels. C’est pourquoi nous sommes convaincus que cela ne devrait être fait qu’après leur retour (en Ukraine) ou lorsqu’ils atteignent un pays tiers sûr », déclare-t‑elle à CNN.

 

Save Ukraine fonctionne donc en permanence sur une ligne de crête : suffisamment visible pour que les familles désespérées sachent à qui s’adresser, mais suffisamment discrète pour ne pas voir son réseau démantelé, ses volontaires arrêtés, ses relais en Russie réduits au silence. L’organisation vit, en outre, sous perfusion de dons privés et de financements ponctuels, sans garantie de soutien structurel à long terme.

 

La comparaison est frappante avec les dispositifs américains en train de se mettre en place. D’un côté, Washington annonce 25 millions de dollars via le Département d’État pour financer l’identification, le retour et la réhabilitation des enfants ukrainiens déplacés de force, en coordination avec le gouvernement ukrainien et des partenaires « de confiance ». De l’autre, un accord bipartisan au Congrès projette d’allouer 15 millions de dollars dans le budget 2027 pour soutenir le suivi et la documentation des enfants enlevés, dont une part significative irait au Humanitarian Research Lab de l’université Yale.

 

Sur le papier, ces millions dessinent une architecture cohérente. Mais, pour l’instant, ce sont des organisations comme Save Ukraine qui, très concrètement, vont frapper à la porte des camps, montent dans les trains, accompagnent les mères, prennent les risques humains, logistiques et juridiques que les États ne veulent pas – ou ne peuvent pas encore – assumer. Sans un financement direct et pérenne de ces acteurs de terrain, l’aide américaine risque de rester, pour une part, une promesse bien intentionnée, mais déconnectée de ceux qui ont déjà réussi à ramener plus d’un millier d’enfants à la maison.

 

Jean-Marc Adolphe


NOTES


(1). Parmi lesquels "Belarus’ Collaboration with Russia in the Systematic Deportation of Ukraine’s Children", en novembre 2023 ; "Ukraine’s Stolen Children: Inside Russia’s Network of Re-Education and Militarization", en septembre 2025.


(2). Le HRL a été créé en 2022 avec une subvention fédérale initiale d’environ 6 millions de dollars pour le « Conflict Observatory » lié à l’Ukraine (programme piloté par le Département d’État). On ne dispose pas de budget annuel détaillé du HRL (personnels, infrastructures, achat d’imagerie, stockage sécurisé, interface avec Europol/CPI, etc.)


(3). Gazprom et Rosneft, dirigées par des personnalités politiques parmi les plus influentes de Russie et par les plus proches alliés de Vladimir Poutine, sont bien plus que de simples compagnies pétrolières et gazières en Russie. Elles ont eu un rôle essentiel pour permettre au président russe d’accéder au pouvoir, et sont tout aussi incontournables pour l’aider à maintenir son contrôle dans le pays et à financer sa machine de guerre contre l’Ukraine.


(4). Les six camps décrits sont : Camp « Prometheus » – oblast de Sverdlovsk (Russie), propriété de Gazprom Transgaz Ekaterinburg ; Camp « Signal » – kraï de Krasnodar (Russie), propriété de Gazprom Dobycha Yamburg ; Camp « Kubanskaya Niva » – kraï de Krasnodar (Russie), propriété de Gazprom Dobycha Urengoy et de sa filiale Vityaz Health and Recreation Center ; Camp « Art-Quest » – Crimée occupée, camp privé lié à l’écosystème d’Artek ; Camp « Sputnik » – oblast de Rostov (Russie), camp privé ; Camp de santé pour enfants « A.V. Kazakevich » – Crimée occupée, appartenant à une holding chypriote (Ravilda Holdings Ltd). Les trois premiers sont des camps directement détenus par des filiales de Gazprom ; les trois autres sont des camps privés où Gazprom/Rosneft interviennent comme financeurs/sponsors (transport, bons, etc.).


(5). En mai 2023, Gazprom Media a notamment signé un accord de coopération avec le mouvement de jeunesse « Mouvement des Premiers », destiné à soutenir des activités patriotiques et militaires pour des enfants russes et des territoires occupés.

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1 commentaire


yanitz2018
il y a 13 heures

Et pendant ce temps, "la plus grande intervieweuse de France" (sic), Léa Salamé, dans le 20H de France 2, reçoit Sergueï Lavrov.

Va-t-elle l'interrompre et lui poser re-poser des questions incisives ?

Non, elle sourit et lui laisse dérouler sa propagande. (des tunnels logorrhéiques de plus de 3 minutes)

Lamentablement lamentable ... sur le service -sévice?- publique !


Bref, on ne perd pas espoir : Max Roach "We Insist Freedom Now !"

" https://www.youtube.com/watch?v=SAzTCfZod4c&list=RDSAzTCfZod4c&start_radio=1 "

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