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Trump, à qui gagne perd


A Plano, au Texas, après l'annonce de la victoire de Ken Paxton lors des primaires du Parti républicain. Photo Antranik Tavitian/Bloomberg


Au Texas, la victoire de Ken Paxton, procureur général ultratrumpiste criblé de scandales, a tout d’une démonstration de force pour la Maison‑Blanche. Mais derrière ce triomphe apparent se cache une mécanique plus fragile : des bastions républicains qui se fissurent, des électeurs conservateurs qui hésitent, des élus battus qui n’ont plus rien à perdre. En multipliant les « vrais guerriers MAGA » dans les primaires, Donald Trump consolide son emprise sur le Parti républicain – au risque de transformer ses succès internes en bombes à retardement lors des élections de mi‑mandat.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Appelons-la Marjorie, pour ne pas froisser son anonymat. Marjorie a 54 ans. Elle vit à Temple, une petite ville du centre du Texas, à mi-chemin entre Austin et Waco. Un territoire sans éclat particulier, fait de zones commerciales, de quartiers résidentiels tranquilles et de longues artères où l’on circule plus qu’on ne s’attarde. Elle travaille dans l’administration d’un lycée public. Ses deux enfants sont partis — l’un à Austin, l’autre dans l’armée — et son mari dirige une petite entreprise de maintenance industrielle. Rien d’exceptionnel, sinon une forme de stabilité à laquelle elle tient.

 

Marjorie a toujours voté républicain. Par habitude, d’abord, comme on suit une évidence locale dans un État où le conservatisme politique structure depuis des décennies la vie publique (1). Par conviction aussi : elle croit à la responsabilité individuelle, à la prudence budgétaire, à une certaine idée de l’ordre. Elle n’a jamais été militante, encore moins idéologue. Donald Trump ne l’a ni totalement séduite, ni franchement rebutée. Elle a voté pour lui, sans enthousiasme, deux fois.

 

Ken Paxton, vainqueur de la primaire républicaine dans le Texas. Photo Times Now


Mais l’autre soir, en découvrant les résultats des primaires sur l’écran de son téléphone, Marjorie a senti monter une colère sourde. Le candidat soutenu par Donald Trump pour les primaires républicaines, venait de l’emporter largement, balayant le sénateur sortant John Cornyn, figure installée du parti dans l’État du Texas. Le vainqueur, Ken Paxton, procureur général du Texas depuis 2014, a été adoubé par Trump qui l’a qualifié de « vrai guerrier MAGA ». Marjorie n’a pas trop le tempérament « guerrier ». Les incessantes diatribes de Ken Paxton contre les juges, ses attaques contre la presse, ses déclarations complotistes sur l’élection de 2020, tout ce vocabulaire de guerre civile permanente pioché dans le catéchisme trumpiste, ce n’est pas trop sa « cup of tea ».

 

Attachée aux valeurs familiales, elle a peu apprécié le divorce de Ken Paxton après 38 ans de mariage, et les motifs exposés en place publique par son épouse, elle-même sénatrice républicaine au Parlement du Texas. Elle a invoqué des « motifs bibliques » : en clair, une relation extra-conjugale. On dira que c’est « sa vie privée ». Mais les casseroles que traîne par ailleurs Ken Paxton relèvent, elles, pleinement de la vie publique : accusations de corruption, fraude aux valeurs mobilières, abus de pouvoir, pressions sur ses collaborateurs, etc., qui lui ont déjà valu une procédure de destitution…

 

Le plus grave, aux yeux de Marjorie (et de beaucoup d’autres) : en tant que procureur général, Ken Paxton a « couvert » une sordide affaire d’abus sexuel sur mineur. L’auteur des faits a bénéficié d’une clémence déroutante : un jour de prison, sans inscription au registre des délinquants sexuels, à l’issue d’une procédure expéditive de plaider-coupable. Ken Paxton a, il est vrai, d’autres ennemis à pourfendre : les personnes LGBT, et les médecins qui apportent des soins aux mineurs trans, qu’il qualifie de « maltraitance d’enfants ».

 

Alors, Marjorie hésite. En novembre prochain, pour les élections de mi-mandat, votera-t-elle encore républicain ? S’abstiendra-t-elle, pour la première fois ? Ou bien glissera-t-elle un bulletin démocrate dans l’urne ? Cette dernière hypothèse, qui lui aurait paru invraisemblable voici quelques mois, devient peu à peu plausible, d’autant que le candidat investi par le Parti démocrate, James Talarico, ancien séminariste presbytérien présente un visage qui la rassure (voir article paru sur les humanités le 5 mars 2026, ICI).

 

Dans à peu près n’importe quel pays démocratique, le pédigrée judiciaire de Ken Paxton l’aurait disqualifié d’emblée. Au royaume de Trumpland, non seulement cela ne semble pas poser problème, mais cela ressemble presque à un brevet d’authenticité. À peine les résultats confirmés, Trump a salué la victoire de son « vrai guerrier MAGA », y voyant la preuve que son sceau d’approbation reste, au sein du Parti républicain, la plus puissante des monnaies politiques. Certes, comme l’écrivait Les Jours, « entre ultralibéralisme décomplexé et conservatisme rance, l’État du Texas est la vitrine et le laboratoire du trumpisme ». Mais la même partition a été jouée dans d’autres États, orchestrée par une base MAGA particulièrement virulente.

 

Louisiane, Géorgie, Kentucky, Pennsylvanie... La main mise de Trump sur le Parti républicain


En Louisiane, le sénateur Bill Cassidy, l’un des rares élus conservateurs à avoir soutenu il y a cinq ans la destitution de Donald Trump après l’assaut du Capitole, a été sèchement battu par Julia Letlow, députée fédérale depuis 2021, propulsée dans la course au Sénat par un appel public de Trump, et qui a miraculeusement réuni plus de 8 millions de dollars pour financer sa campagne.

 

En Géorgie, le secrétaire d’État Brad Raffensperger, connu pour avoir refusé d’« inventer 11 780 voix » pour satisfaire Trump en 2020, a tenté sa chance dans la primaire républicaine pour le poste de gouverneur. Il a terminé loin derrière, en troisième position, devenu à son tour un exemple des républicains « coupables » d’avoir résisté aux pressions de la Maison‑Blanche. Le second tour du 16 juin opposera deux candidats MAGA‑compatibles : le lieutenant‑gouverneur Burt Jones, explicitement cité dans les enquêtes sur l’ingérence de Trump dans le décompte des voix, et le milliardaire de la santé Rick Jackson.

 

Thomas Massie, qualifié "d'idiot" par Donald Trump, sèchement battu dans le Kentucky. Photo Jon Cherry/AP.


Le 4ème district du Kentucky a connu l’une des primaires les plus onéreuses de l’histoire, avec près de 15 millions de dollars dépensés pour faire chuter le représentant Thomas Massie, que Trump a qualifié les jours précédant le vote d’« idiot », de « faible », de « pathétique », d’« obstructionniste » ou encore d’« insulte à notre nation ». Thomas Massie avait exigé la divulgation du dossier Epstein et s’est opposé à la guerre en Iran. L’investiture a été remportée par un ancien commando de marine, Ed Gallrein.

 

En Pennsylvanie, enfin (avant d’autres primaires à venir), dans les quatre circonscriptions qui seront a priori les plus disputées lors des élections de mi‑mandat, il n’y a pas de primaires côté républicain. Les élus sortants républicains à la Chambre, Brian Fitzpatrick, Ryan Mackenzie, Rob Bresnahan et Scott Perry, ne font l’objet d’aucune opposition. En dehors de Scott Perry, ancien président du Freedom Caucus, engagé dans les efforts pour contester l’élection de 2020, les trois autres font plutôt figure de « modérés », sans s’être pour autant attiré les foudres de Trump. Mais dans un État que le Parti démocrate espère emporter, une certaine prudence est sans doute de mise. En 2022, le camp MAGA avait propulsé la candidature de Doug Mastriano, figure de l’extrême droite chrétienne et champion autoproclamé de la lutte contre la « fraude électorale ». Il avait ensuite été sèchement battu par le démocrate Josh Shapiro.

 

Des scrutins intermédiaires qui servent d’avertissement


Visiblement, Trump n’a pas fait de cette défaite un « cas d’école ». Dans une bonne part des primaires, le locataire de la Maison Blanche soutient, face à des sortants expérimentés ou des conservateurs classiques, des figures plus bruyantes, plus radicales, plus clivantes et parfois impliquées dans tel ou tel scandale. À l’échelle nationale, la saison des primaires n’en est qu’à mi‑parcours. Après un premier bloc de scrutins début mars – Texas, Caroline du Nord, Arkansas – une partie du Nord‑Est, du Midwest et de l’Ouest attendra l’été pour désigner ses candidats. D’ici à septembre, la carte des investitures républicaines sera entièrement dessinée, État par État, révélant jusqu’où le trumpisme aura réellement gagné du terrain.

 

Pour l’heure, la stratégie est payante, et pourrait être confirmée dans les scrutins qui restent à venir, sauf coup de Trafalgar iranien ou nouvelles révélations issues du dossier Epstein. A terme, elle pourrait cependant se retourner contre Trump. Au Texas, James Talarico a déjà commencé à tirer à boulets rouges sur son futur adversaire, « politicien le plus corrompu de l’histoire », et en dehors de la frange (qui reste conséquente) d’irréductibles MAGA, le rejet risque d’être suffisamment fort pour faire basculer une partie du Texas dans le camp démocrate.

 

A l’échelle du pays, combien de Marjorie sont aujourd’hui entre hésitation et refus du trumpisme le plus extravagant ? L’histoire récente l’a montré dans toute une série d’élections partielles et de scrutins locaux : là où les républicains alignent des candidats trop explicitement trumpistes, les démocrates y obtiennent des scores supérieurs aux attentes. Dans des États comme l’Indiana, l’Ohio ou le Michigan, les victoires inattendues ou les bons scores des démocrates ne s’expliquent pas par un basculement idéologique massif, mais souvent par un léger décrochage de l’électorat conservateur modéré face à des candidats obsédés par la « fraude », les guerres culturelles et la revanche permanente. Ces scrutins intermédiaires servent d’avertissement : ce qui fonctionne dans une primaire très politisée peut se transformer en handicap dès que l’on revient à des électorats plus larges.

 

Il y a enfin un autre risque pour Trump, qu’il est encore difficile de mesurer précisément. Les élus qui viennent d’être battus lors des primaires républicaines restent en fonction pendant plusieurs mois. Avec une majorité fragile au Congrès, quelques voix suffisent parfois à bloquer un texte, retarder une nomination, ou imposer des concessions. Or ces parlementaires sortants, désavoués par leur propre camp au profit de candidats plus alignés sur Trump, n’ont plus grand-chose à perdre. Certains peuvent choisir la discipline jusqu’au bout ; d’autres seront tentés de prendre leurs distances, de monnayer leur vote, voire de faire payer à la Maison-Blanche l’humiliation subie dans les urnes.

 

Dans un système où chaque siège compte, quelques élus en sursis peuvent suffire à enrayer la mécanique, transformer un triomphe annoncé en série d’obstructions, et rappeler à Trump qu’un parti ne se gouverne pas seulement en distribuant des investitures, mais aussi en gérant les rancœurs qu’elles laissent derrière elles. La majorité républicaine à la Chambre est déjà si étroite que trois ou quatre défections suffisent à faire tomber un texte. Or jamais, depuis des décennies, autant d’élus républicains n’avaient annoncé leur départ à l’approche de midterms, et le Congrès n’avait paru aussi travaillé par une forme de guérilla interne, menée tantôt par l’extrême droite du parti, tantôt par des élus lassés de la ligne imposée depuis la Maison‑Blanche.

 

On ne sait pas encore comment « l’idiot » Thomas Massie, vaincu dans le Kentucky, saura remercier Trump de l’avoir traité « d’insulte à la nation ». Mais il lui reste quelques mois pour y réfléchir, texte après texte, vote après vote.

 

Dominique Vernis

 

(1). En 2024, Donald Trump a remporté le Texas avec près de 56% des voix, creusant encore l’avance républicaine dans cet État déjà solidement conservateur. Dans la région de Temple, comme dans la plupart des comtés voisins, il est arrivé largement en tête.


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