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Une guerre d’humiliation

Dernière mise à jour : 10 juin 2022


Rasia Nazarchuk, 84 ans, photographiée dans un refuge pour personnes déplacées à Lviv, à l’Ouest de l’Ukraine,

photographiée par Finbarr O'Reilly pour The New York Times. « C’est ma troisième guerre », dit-elle.

Enfant de la Seconde Guerre mondiale, elle a également survécu à la guerre avec les forces séparatistes soutenues par la Russie

qui a éclaté en 2014. Là, elle a fui avec sa fille et son gendre le village de Bilohorivka, dans la province orientale de Louhansk, où elle vivait. « Savez-vous quand ce sera terminé ? », demande-t-elle au journaliste qui la photographie…


ÉDITORIAL. Trois mois après qu’ait débuté l’invasion russe en Ukraine, c’est une guerre d’usure qui se prépare, une guerre à l’usure. Mais pour user quoi ? Et si la conquête territoriale, dont les objectifs initiaux semblent aujourd’hui réduits au seul Donbass, n’était que le paravent d’une jouissance fasciste de l’humiliation, orchestrée par Poutine depuis son palais-bunker du Kremlin.


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Voilà. Cela continue.

90 jours, trois mois.

Parmi les dernières nouvelles, hier matin : dans le Donbass, les soldats russes ont obligé des civils qui tentaient de fuir une ville bombardée, peut-être Sievierodonetsk, de passer par un champ. Plusieurs voitures. Le champ était miné. Un nouveau carnage. Ceux qui avaient survécu ont été abattus. Parmi les morts se trouveraient deux enfants âgés de 6 et 10 ans.

Un peu plus tôt, c’était la photo (ci-dessous) d’un tracteur qui avait pareillement « sauté » sur une mine, dans un camp là-aussi. Le cultivateur est mort, lui aussi.


Les Ukrainiens ont mis en ligne les vidéos d’un soldat russe qui a été fait prisonnier. Sur son portable, il a filmé le quotidien de sa guerre à lui. A un moment, on voit des soldats poser des mines au sol. C’est un jeu, on dirait.

Dans le Donbass, peut-être des soldats ont-ils filmé le carnage dont je parlais au début. Ils ont dû se marrer, j’imagine.

Il n’y a aucune gloire à tuer des civils désarmés. Il n’y aucune gloire à faire souffrir inutilement. Même en temps de guerre. Poutine a raison, ce n’est pas une guerre, au sens classique du terme. Une opération spéciale, et même, très spéciale.

Du coup, au bout de trois mois, on ne sait plus quelle est, pour la Russie de Poutine, l’objectif de cette guerre, de cette guerre quand-même. La "dénazification" de l’Ukraine ? Poutine lui-même, et sa garde rapprochée, ont-ils seulement cru à cette fiction montée de toutes pièces, mais préparée par des mois et des mois de propagande ?

Alors quoi ? Conquérir l’Ukraine ? Dès les premiers jours, malgré la supposée toute-puissance de l’armée russe, il est vite apparu qu’un tel objectif ne pouvait tenir la route.

A défaut, se contenter du Donbass ? Pour en faire quoi ? Faire main basse sur certaines richesses ukrainiennes, assurer le full access à la mer d’Azov et à la mer Noire ? Que serait un tel avantage économique au regard de ce que la Russie a déjà perdu dans le conflit qu’elle engagé ?


Illustration : Tanya Yakunova


Et si cette guerre n’avait, au fond, qu’un seul objectif : l’humiliation.


Poutine, c’est l’humilié de toujours, depuis l’enfance, depuis l’école, qui veut prendre sa revanche. Et pour cela, il n’a trouvé qu’un seul moyen : humilier à son tour. Humilier ceux qui lui résistent, en Russie même. L’humiliation est son moteur. C’est une chaîne sans fin.

Maintenant que sa personne incarne la Russie, sans contestation tolérée, une Russie éternellement conquérante et virile, tout ce qui pourrait affecter la Russie prend des allures d’humiliation personnelle pour Poutine himself. Il a toujours été autocrate, le voilà devenu psychopathe.


Que l’Europe, l’Occident, la démocratie, tout ça, soient loin d’être parfaits, certes. Mais l’existence même de ces entités, Europe, Occident, démocratie, est ressentie par Poutine comme LE danger suprême qui menacerait la Russie, c’est-à-dire sa Russie à lui, l’ivresse d’un homme qui entend régenter et maintenir à sa botte un territoire de dix-sept millions de kilomètres carrés.

Dix-sept millions de kilomètres carrés, et aux portes de l’Empire, des renégats qui refusent de rentrer dans le rang.

Depuis Maidan, en 2014, l’Ukraine, cette « petite Russie » du point de vue du Kremlin, a préféré orienter son destin vers l’Europe et de la démocratie. Tout vient de là. D’un peuple qui, à quelques exceptions près (une poignée de séparatistes prorusses retranchés dans le sud du Donbass), à décidé de couper le cordon ombilical avec la « Grande Russie » pour affirmer sa propre culture, ses propres aspirations.


Poutine a-t-il vraiment cru qu’à la vitesse de l’éclair, il allait décapiter le régime démocratiquement élu à Kiev, le remplacer par un gouvernement fantoche et régner en tsar sur l’Ukraine vaincue ? On ne saura sans doute jamais, admettons que ce soit vrai, qu’il y ait vraiment cru. Dès les premiers jours, les forces ukrainiennes ont résisté plus que vaillamment, dès les premiers jours les forces ukrainiennes ont humilié la puissante armée russe. Je dis à dessein "les forces ukrainiennes", pas seulement "l’armée ukrainienne". La résistance civile a joué un rôle majeur pour retarder, entraver l’avancée des troupes russes, qui n’a jamais pu arriver jusqu’à Kiev.

Au passage, il faut noter que cette résistance héroïque, celle d’un peuple dans son ensemble, est venue déjouer tous les plans pré-établis. Ceux de Poutine, certes, mais aussi ceux des États-Unis et de son président Joe Biden, qui n’aurait pas misé un kopeck sur la capacité de l’Ukraine à faire face au rouleau compresseur russe. Les gouvernants ne croient plus aux peuples, se méfient même de leur capacité de mobilisation, qu’ils tiennent d’emblée comme risque insurrectionnel. Le moment venu, il faudra rappeler que le soutien des États-Unis et de l’Europe à la démocratie ukrainienne assiégée ne saurait valoir quitus pour la tolérance, voire le soutien, apportés à des régimes qui ne valent guère mieux, en termes de droits de l’homme, que celui de Poutine. Des régimes dictatoriaux, ou simplement autoritaires, qu’on laisse prospérer tant qu’ils ne se font pas trop bruyants hors de leurs frontières, et surtout lorsqu’ils n’entravent pas le sacro-saint business des puissants.

Le moment venu car pour l’heure, bien entendu, l’Ukraine compte en premier lieu.


N’ayant pu soumettre l’Ukraine aussi rapidement qu’il l’aurait souhaité, Poutine a décidé d’humilier son peuple. Les viols répétés, de femmes et d’enfants, qui auraient été plus que des actes isolés de soldats incontrôlables, mais une stratégie délibérée, décidée en haut lieu. Les déportations massives de civils ukrainiens en Russie. Les destructions de bâtiments civils, culturels, religieux.


Illustration : Irina Kostyshina


Parmi les noms que retiendra l’Histoire de ces trois premiers mois de guerre : Marioupol, Boutcha (et Irpine), Kramatorsk.

Marioupol. Plus de deux mois de siège. Une ville défigurée, calcinée, éventrée, littéralement ruinée. Voilà ce que l’Histoire retiendra. Mais il faudra encore se souvenir de toutes ces tentatives d’évacuation empêchées, parfois au dernier moment, parfois alors que des convois étaient déjà en route. Dans quel but, si ce n’est humilier, humilier, encore humilier ?

Boutcha. Quelques jours d’occupation. Le déchaînement de l’horreur. Meurtres de civils, tortures, etc. En dépit des preuves qui commençaient à s’accumuler, confortées par une récente enquête du New York Times, Non, ce n’est pas nous, a dit le Kremlin, c’est une mise en scène. De fait, Boutcha fut une mise en scène, par laquelle l’armée russe aura exposé presque sans fard la culture de la cruauté à laquelle elle est nourrie.

Kramatorsk. Une gare, des gens qui attendent des trains pour fuir. Et un missile au milieu de cette foule qui ne demandait rien. Aucun objectif militaire ne justifiait un tel bombardement. Là encore, humilier, juste humilier, quels qu’en soient les ravages.

On pourrait dire que c’est le lot de toute guerre, mais non. En plus de la guerre elle-même, qui charrie déjà son lot de destructions, l’invasion russe en Ukraine ne cherche pas tant à gagner (à gagner quoi ?) qu’à punir et dégrader.

Une scène du film Salo ou les 120 jours de Sodome, de Pier-Paolo Pasolini (1975)


Jouissance de l’humiliation, jouissance fasciste qui soumet l’idée même d’humanité aux fantasmes totalitaires de toute puissance. Pasolini, dans Salo ou les 100 jours de Sodome, a terriblement su évoquer cette perversion d’un instinct de domination qui se transforme en soif d’asservissement. Dans le film de Pasolini, quatre dirigeants fascistes, en pleine République de Salo (proclamée par Mussolini en 1943), kidnappent 9 jeunes garçons et 9 jeunes filles de la campagne, qu’ils vont soumettre à 120 jours de torture mentale et sexuelle. Depuis le 24 février, Poutine a décidé de kidnapper l’Ukraine, à seule fin de la torturer et de la violer. Se souvenir de la petite phrase qu’il avait lancée le 8 février dernier à l’issue de sa longue entrevue avec Emmanuel Macron, à destination du président ukrainien : « Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter ».


Et maintenant l’usure.

Supporter encore, jusqu’à plus soif. L’opération spéciale s’est transformée en guerre d’usure. Au moins quinze mille soldats russes tués, trois fois plus de blessés, et une bonne partie du matériel militaire détruit avec, visiblement, des difficultés de remplacement. Peu importe, on a de quoi tenir, vient d’affirmer en substance le ministre russe de la Défense. On ne vous a pas eus sur le coup, on vous aura à l’usure. « Nous ne courons pas après les délais, a dit le secrétaire du Conseil de sécurité, Nikolaï Patrouchev, les objectifs fixés par le président Vladimir Poutine seront remplis. Il ne peut en être autrement, la vérité est de notre côté. »

Dans le Journal de Marioupol dont les humanités ont publié les premières séquences (ICI et ICI), celle qui n’a pour l’heure qu’un prénom, Katya, raconte le quotidien des habitants obligés de se terrer à l’abri des bombes, pendant de longues semaines, privés de tout. « De jour en jour, nous avions de moins en moins de nourriture, et les portions étaient de plus en plus petites. Dans notre abri, la règle était la suivante : d’abord nourrir les enfants. Les adultes mangeaient les restes. Le pain est venu à manquer en premier. Nous étions assis dans le noir, avec le souvenir de l'odeur des pâtisseries fraîchement cuites. »


Pour elle, cela a duré deux mois. Deux mois, déjà, c’est long, sous le règne de la terreur et des privations. Comment imaginer ce que cela a pu être, de 1939 à 1945, lors de la Seconde Guerre mondiale, notamment pour les Juifs, les plus exposés de tous, mais aussi pour les Résistants qui n’ont guère connu de moments de relâche ? L’Histoire se souvient des batailles, et bien sûr, concernant la longue période nazie, de l’absolue monstruosité de la Shoah, des images et récits des camps. Mais la durée d’une guerre, l’usure qu’elle engendre jour après jour, comment en témoigner, comment la raconter ?

En misant sur une guerre d’usure contre l’Ukraine, Poutine ne parie pas seulement sur l’usure des forces ukrainiennes, même renflouées par des aides extérieures. Il parie aussi sur une usure occidentale, européenne. Ils vont finir par se lasser de cette guerre, se dit-il, les Européens, ces dépravés, ne pensent qu’à s’amuser, danser, faire la fête, alors que les Russes, cette race supérieure, sont prêts à se sacrifier pour la vérité qu’incarne la Sainte et Grande Russie, presque seule à faire face à un monde perverti et décadent.

Oui, dans ce monde-ci, beaucoup de choses sont à revoir, beaucoup d’injustices à éradiquer. Et parfois fait-on preuve de trop d’insouciance ou d’indifférence. Aujourd’hui, c’est la planète qui nous appelle à nous reprendre. Cela devrait inciter à inventer de nouvelles formes de coopérations entre les peuples, entre les nations, entre les États. L’heure n’est plus à la domination, à la conquête, à l’asservissement et à l’humiliation. Le fascisme que tente d’imposer Poutine en Ukraine n’est pas seulement condamnable en tant que tel, d’un point de vue politique et moral, il est aussi condamnable en tant que crime contre l’humanité, contre cette humanité qui est notre chantier commun.

Face à cela, nous n’avons pas le droit à l’usure.


Jean-Marc Adolphe


Nota bene – Dès le 25 février, les humanités ont chroniqué la guerre en Ukraine (cinq publications le premier jour !), quasi quotidiennement, sans vouloir mettre nos pas dans ceux de l’info en continu. Avec les moyens du bord (c’est-à-dire trois fois rien), on quand même été parmi les premiers à alerter sur la cible qu’allait constituer Marioupol (1er mars), à informer sur la destruction des œuvres de Maria Primachenko (1er mars), à publier l’enquête du magazine Proekt sur la santé de Vladimir Poutine (4 avril), à traduire et diffuser le « Mein Kampf » de Poutine (tribune de Tiofeï Sergueitsev, le 4 avril, qui a touché plus de 27.500 lecteurs) ; les premiers encore, dès le 10 avril, à enquêter sur l’ampleur des déportations de civils ukrainiens en Russie ; et à publier ce Journal de Marioupol mentionné plus haut.

Au sommaire des humanités, d’autres sujets étaient prévus. Mais priorité a été donnée à l’Ukraine, et bis repetita, on ne peut faire qu’avec les moyens du bord. Le site internet des humanités est et restera d’accès gratuit. Pour l’heure, il n’y a d’autre « modèle économique » que celui du bon vouloir des lecteurs, via abonnements et souscriptions (ICI). Au nom d’une confiance partagée, aurais-je envie d’ajouter, dans la patiente construction d’une petite communauté de lecteurs et d’auteurs, en désir d’humanités.


Bonus 01

« Je suis Marioupol », une vidéo d’1 h 20 réalisée par une équipe de la télé ukrainienne Canal 24 (24 Канал), avec sous-titres en anglais. Portrait d’une ville assiégée, témoignages de ses habitants…

Bonus 02

En Estonie, le 23 mai, lors d’un concert de soutien à l’Ukraine au stade de Tallinn, des milliers de choristes ont chanté "Oi u luzi chervona kalyna" ("Le viorne rouge dans le pré", lire ci-dessous). La chanson a été adaptée par le compositeur Jonas Tarm et dirigée par Hirvo Surva. Le projet a été initié par le photographe Kaupo Kikkas, l'entrepreneur Enno Rätsep et le compositeur Jonas Tarm. Vidéo réalisée par la télévision publique estonienne.


Oh, le viorne rouge dans le pré (ukrainien : Ой у лузі червона калина - Oi u luzi chervona kalyna) est une marche patriotique ukrainienne, écrite par le compositeur Stepan Charnetsky en 1914, en l'honneur et à la mémoire des tirailleurs de Sitch (L'unité des fusiliers de la Sitch fut créée à Kiev le 13 novembre 1917 par un comité. Ses premières recrues furent d'anciens soldats de l'Armée austro-hongroise, échappés des camps de prisonniers de guerre russes. Ils s'établirent à Kiev pour participer à la mise en place d'un État ukrainien.)

Les baies rouges du viorne (viburnum, alias kalyna en ukrainien) sont un symbole qui fait partie de la culture ukrainienne depuis les temps anciens.

En raison de son association avec l'aspiration du peuple ukrainien à l'indépendance, la chanson a été interdite pendant la période où l'Ukraine était une république soviétique (1919-1991). Néanmoins, elle était chantée par les patriotes ukrainiens, avec prudence ; toute personne surprise en train de la chanter était emprisonnée, battue et même exilée.

En mars 2022, la chanson a attiré l'attention internationale lorsqu'une vidéo Instagram d'une interprétation a cappella par Andriy Khlyvnyuk du groupe ukrainien BoomBox chantant le premier couplet de la chanson a été remixée par différents artistes à travers le monde. BoomBox était en tournée aux États-Unis lorsque l'invasion russe de l'Ukraine a commencé le 24 février, mais Andriy Khlyvnyuk a écourté la tournée pour rentrer en Ukraine afin de rejoindre les forces armées. Il a enregistré la vidéo en portant un treillis de l'armée, debout près de la place Sophia à Kiev, en Ukraine, et l'a téléchargée sur son compte Instagram le 27 février, où elle est devenue virale.

Le premier artiste à remixer l'interprétation de Khlyvnyuk a été le musicien sud-africain The Kiffness au début du mois de mars. À la fin du même mois, les danseurs sur glace ukrainiens Oleksandra Nazarova et Maksym Nikitin ont interprété la chanson lors des Championnats du monde de patinage artistique 2022 pour protester contre l'invasion. En avril 2022, Pink Floyd a utilisé l'enregistrement de Khlyvnyuk pour la piste vocale de "Hey, Hey, Rise Up !", un single et une vidéo que le groupe a publié au profit de l'aide humanitaire ukrainienne. Dans la vidéo (que j’avais postée ici), la performance de Khlyvnyuk est projetée derrière le groupe pendant qu'ils jouent et est partiellement montrée en plein écran. La chanson s'ouvre sur un extrait d'un autre enregistrement de "Oh, the Red Viburnum...", par le Veryovka Ukrainian Folk Choir. Depuis, de nouvelles versions sont apparues sur YouTube.


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