Flagrant délire #09. Une utopie réaliste
- Isabelle Françaix

- 29 mai
- 5 min de lecture

Une femme seule derrière un mur invisible, des sociétés qui s’habituent à l’empoisonnement des milieux, un mot encore absent de nos textes fondamentaux : l’habitabilité. Dans ce nouveau « Flagrant délire » qui s'invite en chronique une semaine sur deux, Isabelle Françaix s’appuie sur Marlen Haushofer, Baptiste Morizot et Laurent Neyret pour relier littérature, droit et vivant, et inviter à sortir des cauchemars dystopiques pour inventer une utopie réaliste.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
FLAGRANT DÉLIRE #09. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Texte et photographie Isabelle Françaix
En 1963, l’Autrichienne Marlen Haushofer imagine l’isolement soudain d’une femme dans un chalet de montagne. Séparée du reste du monde par un mur invisible derrière lequel toute vie semble pétrifiée, elle entame au bout d’un an de solitude le journal de son mystérieux internement dans un périmètre de plusieurs kilomètres. C’est son récit que nous lisons, suivant pas à pas sa troublante aventure. Elle est veuve, ses filles sont presque adultes ; sans doute a-t-elle la quarantaine. Nous savons peu d’elle, pas même son prénom. Son cousin Hugo et sa femme Louise l’ont emmenée avec eux dans cette retraite en forêt. Le premier soir, ils sont descendus au village. La narratrice s’est éveillée au petit matin sans qu’ils soient rentrés. C’est Lynx, leur chien, qui l’a alertée, hurlant de douleur et de terreur après avoir heurté la paroi d’un dôme parfaitement transparent en contrebas du domaine. Après l’effroi, le désarroi et l’abattement, elle s’adapte à son milieu, s’intègre à la vie des saisons, se lie à quelques animaux rescapés comme elle d’une catastrophe non identifiable et tente de survivre, rudement et sans répit, à leurs côtés.
De quelle folie humaine est-il question ? S’agit-il d’une guerre entre grandes puissances, des conséquences d’une bombe atomique, pourquoi ce dôme ? Aucun indice ne lui permet de comprendre. Lucide et sans illusion, elle découvre la fragilité des inventions humaines. Les objets les plus familiers, décoratifs et inutiles, perdent peu à peu de leur sens. Le travail sans relâche pour gagner de quoi meubler son espace et sa routine lui semble absurde. En revanche, ce qu’elle considérait autrefois comme du désœuvrement lui paraît aujourd’hui essentiel. Elle s’assied la nuit sur un banc près de sa cabane et regarde les étoiles.
« Depuis mon enfance, j’avais désappris à voir les choses avec mes propres yeux et j’avais oublié qu’un jour le monde avait été jeune, intact, très beau et terrible. Je ne pouvais plus revenir en arrière, car je n’étais plus une enfant et je n’étais plus capable de sentir comme une enfant, mais la solitude me permettait parfois de voir encore, sans souvenir ni conscience, la splendeur de la vie. […] Souvent, j’essaie de me traiter comme un robot : fais ceci et va là-bas et n’oublie pas de faire cela. Mais je n’y parviens qu’un court instant. Je suis un mauvais robot. Je reste un être humain qui pense et qui sent et je ne pourrai pas perdre l’habitude de le faire. » [1]
Sommes-nous déjà, comme elle et sans vouloir l’admettre, derrière un mur invisible ?
Cette catastrophe, racontée ici sous forme de symbole romanesque, dépasse notre entendement mais nous rappelle l’extrême violence que beaucoup d’êtres humains endurent de par le monde. Nous sommes frappés, en lisant Le mur invisible, par la capacité de nos sociétés à composer avec l’inacceptable, qu’il soit politique, économique ou écologique. S’il est loin dans l’espace ou dans le temps, sa réalité reste floue. Or ce roman rapproche du nôtre le quotidien d’une étrangère qui éclaire nos territoires intimes. Nous partageons ses émotions et ses pensées. En retour, ses sens avivés aiguisent les nôtres face à ce qui nous dépasse.
« La nuit n’était pas du tout ténébreuse. Elle était belle et je commençais à l’aimer. Même quand il pleuvait et que le ciel restait caché par les nuages, je savais que les étoiles étaient là, les rouges, les vertes, les jaunes et les bleues. Elles étaient toujours là, et aussi pendant le jour quand je ne les voyais plus. » [2]
Que pouvons-nous faire, aujourd’hui et maintenant, pour éviter de comprendre trop tard ce qui nous importe et nous garde en vie ? Qu'est-ce qui nous permettrait de passer de la conscience claire que notre condition humaine dysfonctionne, à des actes fondateurs qui reconsidèrent et refaçonnent notre relation à tout ce qui, avec nous, palpite et respire ?
L’urgence au XXIe siècle, selon le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret, réside dans « l’atteinte portée aux conditions mêmes de la vie – l’empoisonnement généralisé des milieux, la sixième extinction, avec près d’un million d’espèces vouées à disparaître sous notre botte, autant de formes de vie qui contribuent par leur activité interdépendante à façonner l’habitabilité pour la vie, donc pour nous. » En inscrivant l’habitabilité dans la Constitution, à côté des principes de liberté, égalité et dignité, nous comblerions cet étonnant vide juridique qui fait considérer comme « une tracasserie arbitraire » la restriction d’épandre des pesticides à proximité des nappes phréatiques et nous accepterions cet interdit comme « la conséquence d’une valeur reconnue par tous » [3].
Après la Seconde guerre mondiale, la Charte de 1948 du Tribunal de Nuremberg a acté la notion de crime contre l’humanité. La consécration de cette boussole n’a pas arrêté tous les génocides, mais ils sont aujourd’hui injustifiables. Inscrire l’habitabilité dans nos constitutions comme une des conditions à la dignité consacrerait ce que les sociétés autochtones et les cultures traditionnelles ont toujours su : « l’interdépendance […] entre la santé du monde vivant et les sociétés humaines ».[4]
L’habitabilité n’est pas un décor ni un état donné, pas davantage un acquis géologique et cosmologique. Elle est en mouvement, active et métamorphe.
« C’est la vie végétale et microbienne qui purifie l’eau en la faisant circuler à travers des systèmes racinaires et des biofilms bactériens d’une complexité insondable. C’est l’activité des forêts, des océans, du plancton qui régule le climat en modulant les cycles du carbone et de l’eau. C’est l’activité interdépendante de millions d’êtres vivants – bactéries, champignons, vers, insectes – qui fertilise les sols, maintient leur structure, pollinise et régénère le végétal, limite la prolifération des pathogènes, stabilise les milieux contre l’érosion et l’effondrement. » [5]
La vie sur Terre et ses conditions sont un tissage perpétuel. En le dégradant, nous menaçons la possibilité de toute vie sur Terre à se perpétuer, nous mettons en péril notre propre existence et celle de nos descendants.
Est-il inconcevable de mobiliser nos savoir-faire et nos forces pour lutter ensemble contre ce qui nous paraît chaque jour plus aberrant ? La recherche scientifique s’active à démontrer le contraire. [6]
Peut-être est-il temps d’écarter les cauchemars totalitaires et dévastateurs de la dystopie, pour inventer ensemble une utopie réaliste.
Isabelle Françaix
27 mai 2026
[1] HAUSHOFER, Marlen, [1963], 1992, Le Mur invisible, roman traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon. Arles : Actes Sud, collection Babel, pp.246-247. ISBN9-782868-698322.
[2] Ibid. p.222
[3] MORIZOT, Baptiste & NEYRET, Laurent, Avril 2026, Liberté, Dignité, Habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque, p.12. Paris : Tracts Gallimard. ISBN 9-782073-167958
[4] Ibid. p.21
[5] Ibid. p.22
[6] Ce sujet, tant il est vaste, pourrait être celui d’une autre chronique. Citons, non exhaustivement, les travaux du Stockholm Resilience Center concernant les « limites planétaires » ou les technologies de l’ingénierie environnementale comme Climate Tech.






Albert Einstein disait " J'ignore comment la 3ème guerre mondiale va se dérouler. Mais pour la 4ème, je suis sûr qu'elle se fera à coups de pierres et de bouts de bois "
A lire relire si ce n'est déjà fait " Je suis une légende " de Richard Matheson (Folio) Et surtout oublier les adaptations au ciné !
Semper Sonny Rollins "Way Out West" (1957, Contempory Records)
" https://www.youtube.com/watch?v=YLWojxCTi2Q&list=PL9xPtZK-o6yVQi-RDMkGGAN2UkjAO7GBf&index=2 "
Newk (surnom de Rollins) en cowboy !!!!