Flagrant délire #06. La tulipe nue
- Isabelle Françaix

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Dernière mise à jour : il y a 3 jours

Qu'est-ce qui nous rend vraiment vivants ? Dans sa chronique sauvage de l’œil et du langage, loin des « mots tout faits » et s'affranchissant d'une « société du regard baissé », la photographe-écrivaine Isabelle Françaix « réveille un œil animal » capable de résonner avec le vivant. Un œil animal, mais aussi végétal. Cette nouvelle chronique instaure une forme de dialogue avec les « humeurs volcaniques » d'une tulipe, sur le fil sensible d'une « chair du monde ».
les humanités, ça n'est pas pareil.
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FLAGRANT DÉLIRE #06. Chronique sauvage de l’œil et du langage
Texte et Photographies Isabelle Françaix
L’allée du petit immeuble où j’habite est bordée de tulipes rouges. Leur tête écarlate dodeline sous un vif soleil printanier. À deux pas de la forêt, dans ce quartier résidentiel et tranquille, je pourrais me croire au tout début d’un film de David Lynch, avant que l’étrangeté ne perturbe l’apparence inoffensive de notre quotidien.
Est-ce que nous voyons vraiment les fleurs que nous regardons, se demandait la peintre américaine Georgia O’Keeffe (1887-1986) ? Elle entreprit de reproduire leurs lignes de force, le velouté de leurs pétales et les couleurs intenses de leur éclosion en agrandissant leurs détails à l’extrême, jusqu’à l’abstraction la plus troublante.
Rien n’est moins réel que le réalisme. Les détails vous embrouillent. Ce n’est qu’en sélectionnant, en éliminant, en accentuant, que nous obtenons le vrai sens des choses. [1]
J’ai commencé à photographier les fleurs il y a plusieurs années sans connaître encore la démarche ni les toiles de Georgia O’Keeffe. Quelle stupeur en découvrant plus tard combien cette femme attentive faisait corps avec elles, se perdant consciemment dans leurs perspectives, en quête peut-être de leur sens sauvage ! Le sens « autochtone » des êtres vivants, inné et charnel précède, selon Maurice Merleau-Ponty[2], toute réflexion théorique. Il n’appartient qu’à eux et à « la chair du monde »[3] sans substance ni conscience.
« Essayons de dire autre chose », comme nous y incite l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual dans Peindre au corps à corps[4], court essai qu’elle consacre aux fleurs de Georgia O’Keeffe.
Oublions ce qu’on nous a appris, cherchons ailleurs : une impression non intellectuelle qui sortirait des limites du réalisme. Passons outre la joliesse décorative des fleurs et franchissons les interdits. Cachons-nous dans l’angle mort de leurs pétales clos, là où pistil et étamines attirent les pollinisateurs, dans cet espace érotique et sensuel qui a fait gloser bien des admirateurs d’O’Keeffe. La peintre s’est pourtant toujours défendue âprement contre celles et ceux qui réduisaient son travail à une symbolisation de la sexualité féminine. Toutes ces interprétations l’agaçaient.
O’Keeffe démontait les sens uniques et l’excès d’objectivité :
Une colline ou un arbre ne suffisent pas à faire une bonne peinture, simplement parce que c’est une colline ou un arbre.
Ce sont les lignes et les couleurs du tableau mises ensemble qui disent quelque chose. Pour moi c’est la base de la peinture. L’abstraction est souvent la forme la plus précise pour la part indéfinissable en moi qui ne peut être clarifiée qu’en peignant.[5]
Notre puissance s’affirme dans l’incarnation impassible de notre nature mystérieuse et mutante. Cette imperturbabilité, cette indéfinition obstinée, c’est notre folie la plus inventive, notre créativité la plus féconde.
Ce qui va mal dans ce monde, c’est notre manière de regarder. Débarrassons-nous des classements qui nous empoisonnent !
Qu’est-ce qui nous rend vraiment vivants ?
Pour ma part, puis-je atteindre ma part indéfinissable en photographiant ?
J’observe les êtres humains au plus près de leurs courbes, guettant une soudaine vibration. La rondeur d’une épaule, le creux d’une nuque, l’angle d’une clavicule dégagent une musicalité qui leur est propre. J’aime surprendre la façon dont, au détour d’un geste, s’entrelacent le visible et l’invisible. À moins que désespérément, nous ne tentions de contrôler chacun de nos gestes, ce qui parle à travers nous nous échappe. En ce sens, nous ne sommes pas différents des fleurs.
Je m’assieds à côté d’une tulipe, un peu au hasard. Nous regardons-nous ? Je ris de l’apparente absurdité de cette question et pourtant, c’est un vrai face-à-face qui se joue là entre elle et moi. Elle démolit ce qui me reste d’hésitations. Je m’abîme dans la tulipe. Autrement dit, je m’y engouffre littéralement. Ses humeurs volcaniques s’inscrivent en moi.

En cet instant, je suis aussi nue et libre de toute signification qu’elle peut l’être. Ce bain de couleurs déséquilibre. C’est un vertige insensé, mais l’essentiel est rarement formulable. Rien n’est grave et tout est primordial. De toute évidence, l’énergie déborde, vitale et… impassible ! La sensibilité exulte sans être contrainte de signifier.
La tulipe, seule et pimpante au bout de sa longue tige droite, se donne à la lumière chaque jour davantage. Elle ne cesse de s’ouvrir jusqu’à ce que ses pétales tombent.
Son étrangeté démultipliée dans l’allée est une énigme contagieuse.
Elle m’inspire de tremper dans la vie.
Nous avons tous besoin de cette liberté-là.
Isabelle Françaix
8 avril 2026
[1] O’KEEFFE, Georgia, [1976], 2021. Georgia O’Keeffe. Paroles d’artiste. Édition bilingue. Sélection de textes traduits de l’anglais par Karin Lessing-Merveille. Lyon : Fage éditions. P.12. ISBN 9-782849-754498
[2] MERLEAU-PONTY Maurice, 1945, Phénoménologie de la perception in ZHONG-MENGUAL, Estelle, 2021. Apprendre à voir. Le point de vue du vivant. Arles : Actes Sud, collection Mondes sauvages. ISBN 978-2-330-15164-5
[3] ZHONG-MENGUAL, Estelle, op.cit.
[4] ZHONG-MENGUAL, Estelle, 2022. Peindre au corps à corps. Arles : Actes Sud, collection Mondes sauvages. P.29. ISBN 9-782330-163686
[5] VIÉVILLE, Camille, 2021. Georgia O’Keeffe. Paris : Citadelles et Mazenod. ISBN 9-782850-888687






Avez-vous vu le film "Silent Friend" ? vu hier, il fait écho à votre écrit/photo, Eve Cz
Georgia O'Keeffe, que font les fleurs quand on ne les regarde pas ?
Une peinture !