Le sommet des prédateurs

Donald Trump et Melania Trump accueillent le président chinois Xi Jinping et son épouse Peng Liyuan à leur arrivée
à la base militaire d'Andrews, dans le Maryland, le 23 septembre 2026. Photo Mark Schiefelbein / AP
Donald Trump reçoit Xi Jinping à Washington avec une solennité inhabituelle. Mais derrière les honneurs réservés au président chinois, il ne s’agit pas de sceller une réconciliation : les deux puissances cherchent surtout à empêcher qu’une rivalité devenue commerciale, technologique, militaire et diplomatique ne dégénère en rupture ouverte. Droits de douane, terres rares, semi-conducteurs, intelligence artificielle, Taïwan et Iran : chacun de ces dossiers sert de levier sur les autres. Trump veut des résultats ; Xi peut jouer la montre. Et, dans cette partie, le président chinois semble avoir les meilleurs atouts.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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« Un homme qui se possède et qui est toujours de sang‑froid a un grand avantage à traiter
avec un homme vif et plein de feu ; et on peut dire qu’ils ne combattent pas avec armes égales. »
François de Callières, secrétaire de Louis XIV, De la manière de négocier avec les souverains, (1716)
Donald Trump reçoit Xi Jinping les 23 et 24 septembre dans un cérémonial exceptionnel. L’avion présidentiel chinois s’est posé hier après-midi sur la base aérienne de Joint Base Andrews, où le président américain attendait son homologue sur le tarmac. Le geste est rare (1) ; il ne traduit pourtant aucune détente durable.
C’est la deuxième rencontre de l’année entre les deux dirigeants. En mai dernier, à Pékin, ils avaient acté le principe d’une « relation stratégique constructive et stable », formule suffisamment vague pour permettre à chacun de repartir sans concession visible. Depuis, leurs équipes ont poursuivi une négociation où tous les sujets communiquent : commerce, minerais critiques, exportations de puces, sécurité de l’intelligence artificielle, Taïwan et Moyen-Orient.

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Tandis que Washington et Pékin redessinent les règles du jeu à coups de tarifs douaniers, d’alliances mouvantes et de BRICS élargis, les peuples – au Moyen‑Orient comme ailleurs – restent les grands absents d’une paix fragile, négociée à huis clos.
Publié le 11 mai 2026
La préparation du sommet s’est achevée le 20 septembre, au siège de la banque JPMorgan Chase à Manhattan, lors d’un entretien entre le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent et le vice-Premier ministre chinois He Lifeng. La discussion portait d’abord sur les tarifs, les contrôles à l’exportation et les achats réciproques ; elle englobe désormais l’intelligence artificielle. Washington souhaite créer avec Pékin un mécanisme de notification sur les risques liés à l’IA. Jusqu’ici relégué à un canal technique, ce sujet entre donc dans la négociation stratégique.
L’urgence est réelle. La trêve commerciale concernant les minerais critiques expire le 10 novembre. Et les États-Unis préparent de nouvelles restrictions sur les chaînes d’approvisionnement en aimants, essentielles à l’industrie de défense (2). Washington reproche à Pékin de maintenir des exportations de terres rares trop sélectives, modulées selon les destinataires et les usages finaux. La Chine, elle, dénonce des restrictions américaines qui visent sa montée en gamme technologique.
Les deux présidents ont intérêt à éviter le K.-O. : une rupture des flux commerciaux, ou une crise autour de Taïwan, coûterait cher aux deux économies. Mais l’enjeu de Washington est de gagner du temps ; celui de Pékin est de le faire jouer en sa faveur.
Taïwan, la monnaie dangereuse
Taïwan demeure le dossier le plus inflammable. À Pékin, en mai, Xi Jinping avait directement averti Donald Trump contre tout renforcement du soutien américain à l’île. Depuis, la Maison-Blanche est prise entre deux logiques contradictoires. La législation américaine et une partie du Congrès poussent à accélérer les livraisons d’armes à Taipei. Donald Trump, lui, paraît tenté d’utiliser ce dossier comme un instrument de négociation avec Xi.
Un programme d’armement évalué à environ 14 milliards de dollars attend depuis plusieurs mois une approbation présidentielle. Après le sommet de mai, Trump avait indiqué qu’il maintenait sa décision en suspens, qualifiant cette attente de « très bon levier de négociation ». La formule est révélatrice. Pour Taipei, les armes promises répondent à une nécessité immédiate de défense. Pour le Congrès, elles relèvent d’un engagement stratégique et juridique. Pour Trump, elles peuvent devenir une monnaie d’échange dans une négociation plus vaste sur les droits de douane, les terres rares, les semi-conducteurs ou les relations commerciales.
Le calcul est périlleux. Retarder trop longtemps les livraisons nourrirait le doute, à Taipei, sur la solidité de la garantie américaine. Les autoriser, en revanche, offrirait à Pékin le prétexte d’une riposte politique ou militaire. La Chine aurait même laissé entendre qu’une nouvelle vente importante pourrait compromettre la rencontre de Washington ; Trump a publiquement minimisé cette menace.
Taïwan tente donc de réduire sa dépendance à l’égard de son seul protecteur américain. L’île renforce ses capacités asymétriques, développe ses échanges de renseignement et de défense avec plusieurs partenaires régionaux, et cherche à élever le coût diplomatique d’une agression chinoise. Il ne s’agit pas d’une « OTAN asiatique » : aucun traité de défense mutuelle ne garantit automatiquement son secours. Mais le Japon, l’Australie, les Philippines et d’autres puissances de la zone perçoivent désormais la sécurité de Taïwan comme un enjeu central pour les routes maritimes et l’équilibre régional.
Dans cette confrontation larvée, sous une cordialité de façade, les deux dirigeants ne partent pas à égalité. Jonathan Czin, ancien analyste de la CIA et aujourd’hui spécialiste de l’Asie au think tank américain Brookings Institution, relève que le dirigeant chinois, « au sang‑froid », évalue le rapport de force avec un calme tout pragmatique. À ses yeux, ce rapport de force est plutôt favorable à Pékin, face à un Trump de 80 ans engagé dans plusieurs crises simultanées. La cordialité, mise en scène à l’accueil et au dîner du 24 septembre, ne doit pas masquer cette asymétrie de calcul entre les deux hommes.
Il est en tout cas peu vraisemblable que le sujet soit réglé par un grand compromis. Les deux dirigeants chercheront plutôt à le contenir : éviter les annonces les plus provocatrices, maintenir les canaux militaires ouverts, différer certaines décisions et empêcher que Taïwan ne fasse dérailler les discussions commerciales. Le danger ne vient pas nécessairement d’une décision spectaculaire, mais d’un enchaînement de gestes limités : une livraison annoncée sans préparation, une manœuvre chinoise autour de l’île, une déclaration ambiguë ou une interception qui dégénère.
Les patrons de la tech à table
Le dîner d’État donné à la Maison-Blanche en l’honneur de Xi Jinping dépasse le rite protocolaire. Les patrons américains de la tech invités à y participer représentent des intérêts directement engagés dans la négociation : accès aux puces, chaînes d’approvisionnement, marché chinois, règles de sécurité de l’IA et contrôles à l’exportation. L’unité américaine affichée face à Pékin est donc trompeuse.
Une fracture traverse la Silicon Valley. Sam Altman, d’OpenAI, et Dario Amodei, à la tête d’Anthropic, plaident publiquement pour des règles de sécurité plus exigeantes concernant les modèles d’IA les plus puissants. À l’inverse, Jensen Huang, le patron de Nvidia, et Mark Zuckerberg défendent une approche plus hostile à l’intervention de l’État et aux limitations imposées à l’industrie américaine. Les restrictions sur l’exportation des puces vers la Chine constituent le point le plus concret de ce désaccord : elles protègent un avantage technologique américain, mais privent aussi les entreprises d’un marché immense.

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Entre Xi Jinping et Trump, la partie d’IA ressemble moins à un sommet de coopération qu’à un jeu du pendu : chacun devine les lettres, et personne ne semble vouloir regarder la potence.
Publié le 22 septembre 2026
Taïwan se trouve au centre de cette bataille industrielle. Son champion TSMC demeure un fournisseur incontournable des semi-conducteurs les plus avancés. Cette concentration industrielle donne à l’île une forme de protection : un conflit qui interromprait ses usines désorganiserait une part importante de l’économie mondiale. Mais ce « bouclier de silicium » est également un facteur de vulnérabilité, car il fait de Taïwan un enjeu de puissance toujours plus convoité.
Washington cherche à limiter l’accès chinois aux technologies de pointe, tout en poussant TSMC à développer des capacités aux États-Unis. Pékin y voit une politique d’endiguement technologique. Pour Xi, les puces ne sont pas seulement un enjeu industriel ; elles sont liées à l’autonomie stratégique chinoise, à la capacité militaire et à la future hiérarchie des puissances.
Terres rares et tarifs : la vraie négociation
C’est sur les terres rares, les minerais critiques et les tarifs douaniers que se mesure le plus directement le rapport de force. La Chine contrôle une part décisive de leur traitement et de leur raffinage, notamment pour les éléments indispensables aux aimants permanents utilisés dans l’armement, l’aéronautique, l’automobile électrique et les technologies numériques. Pékin a progressivement fait de cette domination industrielle un levier géoéconomique. Il suffit de ralentir ou de conditionner les flux, sans embargo total, pour mettre les chaînes d’approvisionnement occidentales sous pression. (3)
Les États-Unis tentent de réduire cette vulnérabilité en finançant de nouvelles capacités de raffinage sur leur territoire, au Canada et en Australie. Mais ces projets ne peuvent produire leurs effets immédiatement. D’ici là, l’administration Trump a besoin que les approvisionnements chinois continuent de circuler. C’est pourquoi la négociation porte moins sur une paix commerciale que sur les conditions d’une dépendance encore difficile à contourner.
La « trêve tarifaire » conclue à Busan, en Corée du Sud, à l’automne 2025, était née d’une escalade où les droits de douane américains sur les produits chinois avaient atteint des niveaux prohibitifs -- jusqu’à près de 145 % au printemps 2025. Elle avait suspendu, pour une durée limitée, certaines mesures chinoises de contrôle des exportations de minerais critiques en échange d’un allègement partiel des surtaxes américaines. Son expiration, le 10 novembre, fixe le calendrier du sommet de Washington.
Ni Washington ni Pékin ne paraissent rechercher, à ce stade, un accord commercial durable. Les États-Unis refusent de figer leur dépendance dans un accord de longue durée et préfèrent des prolongations courtes, conditionnelles, qui conservent une capacité de pression. La Chine, elle, utilise ses minerais comme assurance contre les restrictions américaines sur les puces et comme moyen d’obtenir des concessions tarifaires. Les terres rares sont ainsi devenues le baromètre de la relation bilatérale : chaque durcissement ou chaque assouplissement annonce un état du rapport de force.
Des compromis sectoriels restent possibles. L’agriculture et l’énergie offrent le chemin le plus praticable : Pékin a recommencé à acheter du soja américain, tandis que des discussions portent sur les droits appliqués au gaz naturel liquéfié et à d’autres produits énergétiques. Mais ces gestes ne résoudront pas le différend de fond. Les droits de douane continueront de protéger les secteurs jugés stratégiques, des véhicules électriques aux technologies avancées ; les concessions viseront surtout les flux qui permettent de maintenir la rivalité sous contrôle.
Les tarifs ne sont donc plus seulement un instrument de politique commerciale. Ils constituent un langage de négociation commun à deux puissances qui cherchent simultanément à réduire leur dépendance mutuelle et à s’en servir contre l’autre. Washington veut obtenir de Pékin des engagements sur les exportations de minerais, les subventions et les surcapacités industrielles. Pékin rappelle, en retour, que toute escalade tarifaire peut avoir un coût immédiat pour l’industrie de défense et les entreprises technologiques américaines.
L’Iran et l’avantage du temps
Le Moyen-Orient élargit encore le champ de la négociation. La guerre avec l’Iran est entrée dans son septième mois et place Donald Trump dans une situation plus fragile. Le conflit pèse sur les prix, mobilise les ressources diplomatiques américaines et intervient à l’approche des élections de mi-mandat. Washington aimerait que Pékin exerce son influence sur Téhéran, notamment si des aides militaires chinoises à l’Iran devaient être confirmées.
La Chine a elle aussi intérêt à une désescalade : elle reste un grand importateur d’énergie et ne souhaite pas qu’un conflit régional durable menace ses approvisionnements. Mais elle n’a aucune raison d'apporter une aide diplomatique sans contrepartie. Toute contribution chinoise à la stabilisation de la crise iranienne peut devenir un élément de marchandage, au même titre que les tarifs ou les minerais critiques. Pékin pourrait chercher, en contrepartie, un relâchement de la pression américaine sur ses intérêts économiques ou technologiques ; la question de Taïwan demeure, dans ce jeu, l’arrière-plan le plus sensible.
C’est ce contexte qui donne à Xi Jinping une position relativement favorable. La Chine connaît des fragilités structurelles : demande intérieure insuffisante, crise immobilière durable, chômage et ralentissement de la croissance. Mais sa machine exportatrice a mieux résisté qu’attendu. En août, les exportations chinoises ont progressé de 25 % sur un an et l’excédent commercial mensuel a atteint 119 milliards de dollars, selon les données publiées début septembre. Les expéditions vers les États-Unis ont elles-mêmes fortement rebondi.
Ces chiffres ne font pas disparaître les vulnérabilités de l’économie chinoise. Ils permettent toutefois à Xi de négocier sans l’urgence qui pèse sur son interlocuteur. Trump arrive à la table avec plusieurs fronts ouverts : la guerre au Moyen-Orient, une économie exposée aux tensions commerciales, une rivalité technologique coûteuse et la pression électorale. Xi peut se contenter d’éviter l’escalade, de préserver l’accès aux marchés occidentaux et de gagner le temps nécessaire au renforcement industriel chinois.
Jonathan Czin, ancien analyste de la CIA et spécialiste de l’Asie à la Brookings Institution, résume ainsi le déséquilibre : Xi ne cherche pas nécessairement un gain spectaculaire ; il souhaite surtout prolonger un accord tacite avec Trump afin que la Chine continue de se renforcer. C’est peut-être l’enjeu réel du sommet. Non un règlement, mais une suspension. Non une paix, mais un sursis profitable à celui qui sait attendre.
Si Trump peut apparaître comme le plus pressé des deux – contraint par l’opinion publique, les élections et la guerre au Moyen‑Orient –, Xi, lui, joue la montre. Sa force n’est pas dans la concession, mais dans la capacité à tenir, à exporter, à attendre que les faiblesses adverses fassent leur œuvre.
Comme l’affirmait, il y a si longtemps, Sun Tzu dans L’Art de la guerre :« Combattre et vaincre dans toutes ses batailles n’est pas l’excellence suprême ; l’excellence suprême consiste à briser la résistance de l’ennemi sans combattre. »
Michel Strulovici
NOTES
(1). En mai dernier, Xi Jinping avait envoyé son vice‑président faire le pied de grue pour accueillir Trump à Pékin. Et rappelons que, en 2015, à Washington, Obama avait délégué son vice‑président Biden pour recevoir Xi à la descente d’avion, lors de la dernière visite d’un président chinois aux USA. Trump a donc mis les petits plats dans les grands.
(2). Le 1er janvier 2027, entreront en vigueur de nouvelles restrictions américaines établies par le DFARS (Defense Federal Acquisition Regulation Supplement), qui régit les règles fédérales sur la Défense et ses industries. Elles porteront sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en aimants, un élément clef de l’industrie d’armement.
(3). La Chine contrôle environ 90 % du traitement mondial des terres rares, 80 % du raffinage du tungstène et 60 % de la production d’antimoine. Pékin a progressivement transformé cette domination en levier géoéconomique : le 4 avril 2025, la Chine a soumis à licence l’exportation de sept terres rares moyennes et lourdes ; le 9 octobre suivant, elle a étendu le dispositif à cinq autres éléments, ainsi qu’aux équipements et technologies de transformation. Cette séquence de mesures a eu un effet immédiat sur les prix : l’oxyde de néodyme‑praséodyme, essentiel aux aimants permanents, est passé d’environ 80 dollars le kilo en 2024 à plus de 480 dollars début 2026.






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