Trump et Xi Jinping, cogestionnaires obligés du nouveau désordre mondial
- Michel Strulovici

- il y a 1 jour
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Donald Trump et Xi Jinping avant leur rencontre à l'aéroport international de Gimhae, à Busan, en Corée du Sud, le 30 octobre 2025. (Photo Mark Shiefelbein / AP)
À Pékin, Donald Trump et Xi Jinping se retrouvent les 14 et 15 mai pour un face‑à‑face que ni l’un ni l’autre ne peut éviter. Derrière les images de sommet historique se joue bien davantage qu’un règlement de contentieux bilatéraux : la cogestion, contrainte et conflictuelle, d’un «nouveau désordre mondial» marqué par la guerre en Iran, l’asphyxie du détroit d’Ormuz, les batailles de semi‑conducteurs et la dé‑dollarisation rampante. Tandis que Washington et Pékin redessinent les règles du jeu à coups de tarifs douaniers, d’alliances mouvantes et de BRICS élargis, les peuples – au Moyen‑Orient comme ailleurs – restent les grands absents d’une paix fragile, négociée à huis clos. L'analyse de Michel Strulovici.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
« Ce qui rendit la guerre inévitable fut la montée de la puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte. »
Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Livre I, section 23, Ve siècle av. J.-C.
Il est des rendez-vous diplomatiques qui répondent à des nécessités quasi vitales. Le sommet de Pékin, entre Donald Trump et Xi Jinping, les 14 et 15 mai, s’inscrit dans une telle logique : les deux Empires, malgré leurs rivalités structurelles, sont contraints à un face-à-face. Dans ces discussions, préparées depuis plusieurs mois, les deux dirigeants vont tenter d'amoindrir les tensions qui les opposent. Ils savent qu'ils ne peuvent les gommer. Et ils n'en ont pas le désir.
Trump rencontrera donc Xi Jinping après lui avoir fait faux bond, fin mars dernier, pour cause de guerre contre l’Iran des mollahs. Leur dernière rencontre, le 30 octobre 2025 à Busan, en Corée du Sud, s’était déroulée à la va‑vite, en marge du sommet de l’Asia‑Pacific Economic Cooperation (APEC) (1). Au cours de son premier mandat, Trump avait déjà rencontré Xi Jinping à deux reprises : en avril 2017 dans son duché de Mar‑a‑Lago, en Floride, puis en novembre de la même année à Pékin, au cœur de la Cité interdite. Les deux dirigeants avaient alors tenté d’aplanir leurs différends, notamment commerciaux.
A l’heure d’une redistribution inédite des cartes
Le voyage officiel d’aujourd’hui, avec tout le cérémonial qui va s’y attacher et qui fascine le parvenu qu’est Trump, n’en est que plus important, à l’heure d’une redistribution inédite des cartes sur toute la planète, dont les principaux meneurs de jeu, avec des méthodes différentes, sont précisément les États‑Unis et la Chine.
Cette réunion n’a pas pour objectif de réconcilier les deux Empires. Ce sera une rencontre pragmatique, calculée, qui vise à régler quelques contentieux et à délimiter, pour chacun, jusqu’où il peut pousser ses avantages sans franchir la ligne rouge. Donald Trump et Xi Jinping ne sont pas et ne seront, pour longtemps encore, des alliés. Il est même certain que le dirigeant chinois considère ce président américain avec mépris. Mais les leaders des deux Empires savent qu’ils ne peuvent “dézinguer” l’un sans risquer d’être, à leur tour, emportés.
La spécificité de ce nouveau face‑à‑face tient au contexte mondial inédit et tumultueux dans lequel il s’inscrit. L’impérialisme américain tente depuis plusieurs mois de réactiver sa présence au monde comme leader sans partage. Ce qui pourrait n’apparaître que comme une gesticulation guerrière est, en réalité, une volonté de s’imposer par la force sur tous les continents et sur les points stratégiques, militairement comme économiquement. Ce que Trump nomme “la paix par la force” renoue avec la vieille théorie de la pax americana, issue de la victoire de 1945 sur les nazis et leurs alliés, partout où il lui semble encore possible de l’imposer. Il faut donc entendre le fameux slogan trumpiste “Make America great again” en lui ajoutant l’indispensable “in the world”.
La Chine de son coté, qui sait avoir encore besoin de l'économie américaine et de celle des pays en développement, joue sa partie de go mondiale avec finesse. Nous l'avons décrite à propos de l'Afrique, le 25 février dernier (ICI).
L'étrange "oubli" d'Ormuz
Le blitzkrieg apparemment imaginé par Trump pour anéantir la montée en puissance de l'Iran des Gardiens de la Révolution, comme il l’a fait au Venezuela avec le kidnapping du président Maduro, s’est soldé par un échec. Et comme nous l’avions signalé (ICI), l’offensive américano-israélienne s’est heurtée à un étrange oubli stratégique : celui du détroit d'Ormuz. Tous les stratèges du Pentagone étaient pourtant conscients de son importance cruciale, comme en attestent, dès 2016, des documents du Congrès et du ministère de la Défense des États-Unis.
Comment expliquer un tel « oubli » ? Quelles que soient les conséquences pour l’économie mondiale, le blocage du détroit d’Ormuz a permis aux les propres réseaux d’affaires de Trump, comme aux grandes multinationales de l’énergie qui gravitent dans l’orbite de Washington, de profiter allègrement de la hausse du prix des hydrocarbures, d’autant que les États‑Unis, après s’être emparés du brut vénézuélien, sont redevenus exportateurs de ces énergies toujours essentielles à l’économie. Mais l’explication n’est sans doute pas suffisante. Et la Chine apparaît alors comme cible tout indiquée de l’« oubli » volontaire d'Ormuz : son économie « dépend à 45 % du pétrole passant par ce point névralgique », rappelait récemment le correspondant à Pékin du Monde, Harold Thibaut. En 2024, « plus de 80% du pétrole et du GNL passant par Ormuz allaient vers l’Asie, notamment la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. La Chine est le premier importateur mondial de pétrole et le premier importateur mondial de GNL », indique encore l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques).

Le soleil se lève sur un pétrolier ancré dans le détroit d’Ormuz,
au large de l’île de Qeshm (Iran), le 18 avril 2026. Photo Ashgar Besharati / AP
La Chine, comme d'autres nations asiatiques, a donc pris de plein fouet ce blocage d’environ un cinquième des flux pétroliers mondiaux. La chute drastique de ses approvisionnements en pétrole, passés de 5 millions à 1,2 million de barils par jour en mars 2026 selon les données douanières chinoises, menace sa production industrielle et ses exportations. Les autorités chinoises ont dû puiser dans leurs réserves stratégiques pour en atténuer l'impact, mais une crise prolongée risquerait de compromettre la croissance attendue de 5% en 2026. Elle se répercuterait également sur l'inflation et donc la stabilité sociale que Pékin maintient par tous les moyens à sa disposition.
Pour limiter la casse, Pékin a commencé par plafonner les hausses de prix des carburants. Cette politique ne protège cependant pas tout le monde de la même manière. Comme l’explique Alicia Garcia‑Herrero, économiste en chef pour l’Asie‑Pacifique chez Natixis, dans une étude publiée par Le Grand Continent, « cette subite pénurie touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu. » Et une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz, ajoute-t-elle, « risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons ».
Mais, selon elle, le danger le plus profond est ailleurs : dans la destruction de la demande mondiale. « La flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. » Dans les faits, les exportations chinoises, qui s’envolaient encore en début d’année, ont brutalement ralenti en mars sous l’effet combiné des perturbations logistiques et de la crise au Moyen‑Orient, avec une chute marquée des nouvelles commandes en provenance des États‑Unis.
Dépendante de ces routes maritimes stratégiques, Pékin ne peut plus se permettre de jouer l'observateur distant et est désormais contrainte d’en devenir un acteur à part entière. Le ministre chinois des affaires étrangères a reçu récemment son homologue iranien, et Trump connaît l'intensité de la pression chinoise sur les Gardiens de la Révolution. Dans ce bras de fer, il s'efforce d'obtenir de Téhéran de notables concessions. A ses conditions. Le sommet de Pékin sera l’un des lieux où cette pression chinoise sur l’Iran se transformera en monnaie d’échange.

Vue aérienne d'un terminal à conteneurs à Shanghai, le 10 mars 2026. Photo Chinatopix via AP
La bataille des droits de douane
L'autre discussion qui devrait animer les débats entre les empereurs chinois et américain concerne les nouveaux droits douaniers imposés par Trump à la Chine. Ces tarifs exorbitants, ajoutés au blocage de l’énergie transitant par le détroit d'Ormuz, pénalisent lourdement l’économie chinoise.
Les exportations chinoises sont en berne. Les échanges commerciaux sino-américains ont chuté de près de 40% en huit ans, transformant le commerce entre les deux puissances en un champ de bataille où les tarifs douaniers remplacent les armes. Les droits de douane punitifs imposés par Trump aux produits chinois ont provoqué un net recul des ventes de Pékin vers les États‑Unis, tandis que la Chine répondait par une hausse de ses propres tarifs sur les biens américains. Le déficit commercial américain s’est réduit, mais au prix d’un commerce appauvri et d’une recomposition forcée des chaînes d’approvisionnement (2). Cette bataille des tarifs douaniers a créé une muraille invisible entre les deux économies : les entreprises ne peuvent plus échanger librement, les investissements se figent, et les flux de marchandises sont redirigés vers des pays intermédiaires.
En effet, le commerce sino-américain ne s’est pas effondré pour autant. Il s’est déplacé. Le Vietnam est ainsi devenu un fournisseur majeur des États‑Unis, avec une envolée de ses exportations, talonné par le Mexique. L’Inde voit également ses ventes vers le marché américain progresser fortement (+18%), tandis que le transit par le Cambodge, le Bangladesh ou la Malaisie explose (+35%).
Ces pays intermédiaires sont devenus les nouveaux maillons de la chaîne mondiale. Un produit qui était fabriqué en Chine est désormais assemblé au Vietnam avec des composants chinois, puis exporté vers les États-Unis avec un certificat d'origine vietnamien. Les douaniers américains laissent passer. Les entreprises chinoises comme américaines ont compris le système. Personne ne le dit publiquement. Mais tout le monde sait.
Ainsi va la nouvelle géographie du capitalisme mondialisé. Ce n'est plus un monde où la production se concentre en Chine et la consommation aux États-Unis, mais un monde où la production se fragmente, se disperse, se multiplie, et où les pays intermédiaires gagnent au jeu. Dans un tel système, la Chine comme les États-Unis sont, au fond, perdants. Xi Jinping et Trump auront forcément cet élément en tête lorsqu’ils tenteront de dégager un modus vivendi sur les droits de douane.
L'enjeu taïwanais
L’autre question appelée à peser lourd dans les débats est la situation et le statut de Taïwan, que Pékin présente comme l’enjeu le plus sensible de sa relation avec Washington et qui reste une des bombes à retardement de la géopolitique mondiale. Vingt‑trois millions de taïwanais vivent en toute indépendance, mais sous la pression de Pékin, à cent quatre-vingts kilomètres de la côte chinoise. Taïwan a son propre gouvernement, son propre parlement, sa propre constitution, son propre drapeau, mais n'est reconnu comme État souverain que par une petite douzaine de pays. La Chine considère Taïwan comme une province rebelle qui doit être réintégrée, par la paix si possible, par la force si nécessaire.

Sur cette photo publiée par l’agence de presse Xinhua, des avions de chasse chinois du Commandement du théâtre Est
de l’Armée populaire de libération (APL) mènent des exercices d’entraînement au combat conjoint autour de l’île de Taïwan,
le 7 août 2022. Photo Gong Yulong/Xinhua via AP.
Xi Jinping a fait de la “réunification” avec Taïwan un objectif de son règne, que nombre de stratèges situent dans l’horizon des années 2030. La Chine mène des exercices militaires massifs chaque année depuis 2022. En 2025, l’Armée populaire de libération a multiplié les incursions dans l’espace aérien autour de Taïwan, avec plus d’un millier de survols recensés sur l’année. Six divisions de missiles seraient déployées face à l’île. L’APL aligne environ 2 millions de soldats, une partie importante de ces forces étant stationnée dans la région de Taïwan.
De nombreux scénarios militaires estiment qu’une invasion de Taïwan par la Chine deviendrait techniquement envisageable au tournant des années 2030, à condition que l’Armée populaire de libération atteigne le niveau de préparation exigé par la direction politique. Ce fut là l’une des raisons fondamentales du limogeage de l’ensemble de l’état‑major par Xi Jinping, que nous analysions le 29 janvier dernier (ICI) : l’armée n’était pas au niveau jugé nécessaire. Et Xi Jinping, qui se voit vieillir, voudrait bien rester dans l’Histoire comme celui qui a réalisé l’unification chinoise.
Les États-Unis, pour leur part, continuent d'appliquer le Taiwan Relations Act de 1979, qui encadre leur engagement à fournir des armes défensives à l’île sans en faire un allié formel. Washington maintient une politique dite d’“ambiguïté stratégique” : les États-Unis ne disent pas clairement s'ils interviendront militairement en cas d'invasion chinoise. Cette ambiguïté est calculée. Une telle stratégie tente de dissuader la Chine sans engager automatiquement les États-Unis dans une guerre. Mais, depuis 2021, les États‑Unis ne restent pas l’arme au pied. Ils ont vendu pour environ 18 milliards de dollars d’armes à Taïwan : missiles Harpoon et Stinger, batteries de défense aérienne, frégates, avions de combat F‑16. Et 38 000 GI's sont stationnés dans la région indo-pacifique.
Dans cette redistribution accélérée des cartes depuis le retour de Trump, dont le sommet des 14 et 15 mai constitue un moment clé, l’autocrate américain sera‑t‑il tenté de négocier un deal avec Xi, au détriment de Taïwan ?

Donald Trump avec le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane lors de sa visite à la Maison Blanche,
le 18 novembre 2025, à Washington. Photo Mark Schiefelbein / AP
Quand Riyad teste ses alliances
À la vitesse où les alliances ont basculé en quelques semaines au Moyen‑Orient depuis le retour de Trump, tout semble désormais possible. Pour ne prendre qu'un exemple, il est intéressant et surprenant d’observer à cet égard l'évolution de l'Arabie saoudite. Ces dernières semaines, Donald Trump et Mohammed ben Salmane (MBS) ont réécrit leur relation sur un mode musclé : des méga-contrats à des piques publiques, le tout sous le feu de la guerre au Moyen-Orient.
Trump atterrit en Arabie saoudite en mai 2025, paraphe un méga-contrat d’armement de 142 milliards de dollars et active la pompe à investissements mutuels. Riyad devient officiellement "allié majeur hors OTAN". La transaction est claire : armes et pétrole contre sécurité face à l’Iran. Suit une visite de de Mohammed ben Salmane à Washington pour rencontrer Donald Trump à la Maison Blanche, le 18 novembre 2025.
Des accords sur la défense, l’intelligence artificielle et le nucléaire civil sont signés, avec une ostentation soigneusement mise en scène. Riyad promet 1 000 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis. En échange, Trump réhabilite MBS, jusque‑là isolé après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Le prince héritier repart de Washington avec la certitude d’avoir scellé une alliance historique et obtenu un “parapluie” protecteur.
Tout se gâte pourtant le 27 mars 2026, lors du forum d’investissement saoudien à Miami. Ce jour‑là, devant 1 500 investisseurs saoudiens, Trump raille publiquement MBS. Il lâche : « MBS a intérêt à être gentil avec moi ! » Puis cette injure brutale : « Il ne pensait pas qu’il devrait me lécher les fesses » (“He didn’t think he’d have to kiss my ass”). « Il pensait qu’il aurait affaire à un autre président américain raté, avec un pays en déclin, mais maintenant il doit être gentil avec moi. Dites‑le lui ! » (“He thought he’d be dealing with another failed American president… but now he has to be nice to me. Tell him that!”).
Pourquoi une telle humiliation publique infligée à un allié ? Trois jours avant cette violence inédite, le New York Times révélait que MBS avait exhorté, à plusieurs reprises, Trump à engager la guerre contre Téhéran avec l'envoi de troupes au sol et l'occupation de l'île de Kharg. Trump n'a pas apprécié et a voulu signifier qu'il était le “patron”. Avec cette brutalité qui lui est propre. Le président américain a choisi d’ignorer les conséquences inévitables de ces insultes publiques sur les relations avec un allié jusqu'alors stratégique dans la région. La réponse ne s'est pas fait attendre.
Les dirigeants saoudiens, aujourd’hui conscients de leur vulnérabilité face aux missiles iraniens et ayant testé, en grandeur réelle, l'efficacité toute relative du « parapluie » américain, se rapprochent du Qatar, leur voisin et concurrent, pourtant si peu amical. Ce rapprochement a de quoi surprendre : le Qatar entretient de longue date des liens étroits avec les Gardiens de la Révolution iraniens, qui y mettent à l’abri une partie des avoirs issus du pillage des richesses de l’Iran. Le 7 Mai dernier, Riyad a en outre refusé à l’aviation US l’usage de ses bases et de son espace aérien, contraignant Trump à suspendre au bout d’environ 24 heures l’opération “Projet Liberté”, officiellement destinée à escorter des navires commerciaux pour rouvrir le détroit d’Ormuz.
Dans ce climat délétère, le prince héritier saoudien et Xi Jinping ont eu un entretien téléphonique le 19 avril dernier. Le message adressé à Trump est des plus clairs : nous pouvons obtenir une assurance‑vie auprès de la puissance rivale. Au cours de cet échange, les deux leaders ont coordonné leurs positions sur la stabilité du détroit d’Ormuz et sur la paix régionale, Pékin insistant sur la nécessité de maintenir un “passage normal des navires”. Un pivot saoudo‑chinois serait‑il en gestation ?
Entre Riyad et Pékin, le commerce bilatéral dépasse désormais les 100 milliards de dollars par an. La Chine injecte des dizaines de milliards dans les infrastructures saoudiennes, des logements aux transports, en passant par l’énergie. Le pétroyuan sert à ces échanges et gagne du terrain : Riyad réduit ainsi sa dépendance vis‑à‑vis du dollar. Cette utilisation de la devise chinoise constitue un véritable tournant, dont nous avions déjà souligné l’importance à propos des investissements chinois en Afrique (ICI).
Le yuan étend son audience face au dollar. Depuis les accords conclus avec Henry Kissinger en 1974, le pétrole saoudien était facturé en dollars (3), contribuant pendant un demi‑siècle à la domination mondiale de la monnaie américaine. Alors que la Russie facture déjà la majorité de ses exportations énergétiques en roubles ou en yuans, l’Arabie saoudite a accepté en mars dernier qu’une partie de ses ventes de pétrole à la Chine soit désormais payée en yuans. La dé-dollarisation du monde avance. Lentement. Silencieusement. Inévitablement.
Ce basculement monétaire s’appuie sur un outil central : le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, aujourd’hui l’un des plus puissants au monde avec près de 925 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Moteur de la stratégie “Vision 2030”, il est au cœur de la diversification post‑pétrole voulue par Mohammed ben Salmane. Ce dernier, qui en est l’architecte politique, a choisi d’arrimer une partie de cette stratégie à la Chine. Pékin a ainsi conclu avec Riyad une série d’accords inscrits dans l’initiative des “Nouvelles routes de la soie”. Le PIF a notamment signé à Riyad, le 3 novembre 2024, un memorandum of understanding avec la Hong Kong Monetary Authority (HKMA). L’objectif : créer un fonds d’investissement commun d’un milliard de dollars, ciblant les technologies numériques appliquées aux services financiers (fintech), les énergies renouvelables et la santé.

Un travailleur passe devant le logo de la multinationale taïwanaise TSMC, leader mondial de la production de semi-conducteurs,
à Hsinchu (Taïwan), le 29 janvier 2026. Photo Daniel Ceng / AP
La guerre des semi-conducteurs
Lâcher Taïwan, pour les États Unis, reviendrait toutefois faire à Pékin un cadeau de roi : celui de l'industrie des semi-conducteurs, ces composants électroniques miniaturisés au cœur de la guerre technologique. Les semi‑conducteurs sont l’un des moteurs du développement au XXIe siècle : ils sont essentiels aux smartphones, aux ordinateurs, aux voitures, aux drones, aux satellites, aux intelligences artificielles, aux armes, aux équipements médicaux, aux réseaux électriques… Sans eux, une partie du monde moderne s’arrêterait net.
Pour l’heure, les États‑Unis détiennent les technologies les plus avancées et fabriquent des puces de 2 nanomètres, quand la Chine ne parvient encore qu’à produire des puces de 7 nanomètres. Une puce de 2 nanomètres est plus rapide, plus efficiente, plus puissante : elle est le cerveau de l’intelligence artificielle, de la voiture autonome, du smartphone de nouvelle génération.
L’administration Trump a interdit à la Chine d’acheter ces puces avancées, ainsi que les machines qui les fabriquent, comme celles du néerlandais ASML, seul au monde à produire les équipements nécessaires aux gravures de 5 nanomètres et moins. Elle lui a également fermé l’accès aux logiciels de conception, tels que ceux des groupes américains Cadence et Synopsys. Nvidia, AMD et Intel ne peuvent plus vendre leurs puces les plus avancées à la Chine : pour chaque exportation, les entreprises américaines doivent désormais obtenir une licence, la plupart des demandes étant rejetées.
La Chine a réagi en investissant quelque 150 milliards de dollars pour développer ses propres semi‑conducteurs. Elle a fait de SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), son champion national, le fer de lance de cet effort. L’entreprise parvient aujourd’hui à produire des puces de 7 nanomètres, mais pas encore de 5 nanomètres ou moins, avec un retard d’au moins cinq ans sur TSMC, le géant taïwanais du secteur.
Le tableau est clair : les États‑Unis contrôlent encore près de 45% de la production mondiale de semi‑conducteurs et environ 80% des puces les plus avancées, quand la Chine ne pèse qu’environ 20% de la production totale et une part bien plus réduite dans le haut de gamme. Pour combler ce fossé, Pékin recrute des ingénieurs taïwanais, sud‑coréens et japonais, tandis que TSMC, sous pression américaine, a accepté d’ouvrir une usine en Arizona pour se rapprocher du marché et de la protection des États‑Unis.
Dans ce bras de fer technologique, chacun accuse l’autre : la Chine dénonce un “piratage” occidental et un vol de propriété intellectuelle, Washington accuse Pékin d’espionnage industriel et de transferts forcés de technologie. Si la Chine s’emparait de Taïwan, elle “absorberait” en même temps le cœur de la technologie mondiale des microprocesseurs. On comprend mieux, dès lors, l’intérêt obsessionnel de Xi Jinping pour ce qu’il appelle le “retour de l’île au sein de la mère‑patrie”.

De gauche à droite, le président indonésien Prabowo Subianto, le président sud-africain Cyril Ramaphosa, le président brésilien
Luiz Inacio Lula da Silva, le Premier ministre indien Narendra Modi et le Premier ministre chinois Li Qiang
lors du 17e sommet annuel des BRICS à Rio de Janeiro, le 6 juillet 2025. Photo Silvia Izquierdo / AP
Rivalités structurelles
Lors du sommet avec Trump, Xi Jinping ne sera pas en situation de faiblesse. À la table des négociations, l’empire qu’il dirige sera flanqué de dix partenaires : la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Indonésie, l’Iran et l’Arabie saoudite, qui constituent avec la Chine le regroupement dit des BRICS. Dans ce bras de fer diplomatique, Pékin pourra se prévaloir de parler au nom d’environ 3,6 milliards d’individus, soit près de 45% de la population mondiale, et d’un ensemble économique pesant autour de 35 000 milliards de dollars, près de 35% du PIB de la planète. Trump, qui a méthodiquement abîmé ses alliances traditionnelles, notamment européennes, peut‑il en dire autant ?
Ce sommet ne ressemblera en rien aux précédentes rencontres entre dirigeants américains et chinois. Comme le chantait Bob Dylan dans les années 1960, « le monde et les temps changent » ; ici, à une vitesse grand V.
Les États-Unis et la Chine, en dialoguant directement, reconnaissent de facto leur statut de co-gestionnaires d’un ordre international en crise. Cette reconnaissance, même tacite, marque une évolution significative : elle traduit le passage d’un monde unipolaire à un monde où la puissance se partage, se négocie, se dispute.
Mais ce partage est loin d’être équilibré. Il est traversé de tensions, de méfiances, de stratégies concurrentes. La coopération observée à Pékin est circonstancielle : elle répond à une urgence, mais ne préjuge en rien de l’évolution future des relations sino-américaines. Au contraire, il est probable que les rivalités structurelles entre les deux puissances continueront de s’exprimer, sur d’autres terrains, avec d’autres modalités.
Le commerce, la technologie, l’influence en Afrique, en Asie ou en Amérique latine : autant de champs où la compétition reste vive. Le Moyen-Orient, dans cette perspective, n’est qu’un théâtre parmi d’autres. Mais c’est un théâtre particulier, car il concentre des enjeux énergétiques, stratégiques et symboliques majeurs.
L’oubli des peuples
Ainsi, le sommet de Pékin doit être compris non comme un aboutissement, mais comme une étape dans un processus plus large de recomposition de l’ordre mondial. Un processus incertain, conflictuel, mais inévitable.
Reste une interrogation, peut‑être la plus fondamentale : quelle place pour les peuples dans cette recomposition ? Car derrière les logiques de puissance, les stratégies d’État et les équilibres géopolitiques, ce sont des sociétés entières qui subissent les conséquences des décisions prises à huis clos. Les populations du Moyen‑Orient, en particulier, continuent de vivre dans un environnement marqué par l’instabilité, la violence et l’incertitude.
La paix négociée à Pékin, si tant est qu’elle se concrétise, ne répondra pas nécessairement à leurs aspirations. Elle pourrait même, dans certains cas, entériner des équilibres qui perpétuent les tensions. C’est là toute la limite d’une diplomatie centrée sur les États et les rapports de force : elle tend à privilégier la stabilité au détriment de la justice.
Faut‑il pour autant rejeter ces tentatives de dialogue ? Ce serait une erreur. Dans un monde où les risques de confrontation sont élevés, chaque canal de communication compte. Chaque espace de négociation, aussi imparfait soit‑il, constitue une opportunité d’éviter le pire.
Mais il ne faut pas être dupe. La paix qui se dessine à Pékin est une paix fragile, conditionnelle, réversible. Une paix négociée sur les cendres d’Ormuz, dans l’urgence et sous contrainte. Elle ne met pas fin aux rivalités, elle les encadre. Elle ne résout pas les conflits, elle les suspend.
Et c’est peut‑être là, au fond, la véritable leçon de ce sommet. Dans le monde contemporain, la paix n’est plus un état, mais un processus. Un processus précaire, toujours menacé, qui exige une vigilance constante. Un processus où les grandes puissances jouent un rôle central, mais où leur responsabilité est immense.
Car en négociant la paix, elles dessinent aussi les contours des conflits de demain. Ainsi va le monde : entre cendres et compromis, entre tensions et dialogues, entre puissance et fragilité. Le sommet Trump‑Xi de Pékin en est un symptôme aigu : non pas une promesse de stabilité durable, mais le reflet d’un équilibre instable, où chaque avancée diplomatique porte en elle les germes de nouvelles incertitudes.
Michel Strulovici
NOTES
(1) Ce groupement de Coopération économique pour l'Asie-Pacifique est un forum économique régional regroupant 21 économies du bassin Pacifique. Créé en 1989, il promeut la croissance économique, les échanges commerciaux et les investissements via des engagements non contraignants et un dialogue ouvert.
(2). Les exportations de la Chine ont augmenté de 2,5% en glissement annuel en mars 2026, loin des prévisions de 8,3%, ce qui représente leur croissance la plus faible depuis octobre 2025 (source : “Exportations Chine T2A”, Trading Economics, avril 2026). Le déficit commercial américain avec la Chine est passé de 367 milliards de dollars en 2016 à 140 milliards en 2025, soit une réduction de 62%. Sur la même période, les exportations américaines vers la Chine sont passées de 130 à 560 milliards de dollars (+330%), tandis que les exportations chinoises vers les États‑Unis reculaient de 506 à 420 milliards (‑17%), sous l’effet des taxes de 145% imposées par Donald Trump sur les produits chinois. Pékin a répliqué par une hausse de 125% de ses propres droits de douane sur les produits américains.
(3). En 1974, dans le contexte du premier choc pétrolier, Henry Kissinger négocie avec Riyad un accord par lequel l’Arabie saoudite s’engage à facturer son pétrole exclusivement en dollars et à recycler une partie substantielle de ses excédents pétroliers en actifs américains (bons du Trésor, etc.), en échange d’une protection militaire et politique des États‑Unis.






Michel Strulovici nous fait part d'un éclairage et d'une mise à plat bienvenus dans un monde complexement complexe.
Pour une situation légèrement tendue, un compte à rebours, le "Countdown" de John Coltrane (1960) :
" https://www.youtube.com/watch?v=lJ7QTRzV9RM&list=RDlJ7QTRzV9RM&start_radio=1 "
Clair et percutant comme d'habitude. Merci Michel Strulovici !