top of page

14 juillet, fête (nationale) de Marie Charpentier


Célébration de la prise de la bastille le 14 juillet 1792 (dessin orignal de Jean‑Louis Prieur, gravure de Pierre‑Gabriel Berthault),

musée de la Révolution française. Wikipédia.


Le 14 juillet est, officiellement, la fête nationale de la République française. On pourrait aussi fêter Marie Charpentier, « vainqueur de la Bastille » devenue première femme gendarme, figure discrète au croisement de l’émeute populaire et de l’ordre républicain. Depuis la forteresse quasi vide de 1789 jusqu’aux défilés militaro‑médiatiques sur les Champs‑Élysées, cette journée condense deux siècles de tensions autour de la souveraineté et de la mémoire révolutionnaire. En 2026, alors que la France renonce au traditionnel « pays invité d’honneur » pour mettre en avant une Coalition des volontaires engagée en Ukraine, ce 14 juillet veut promouvoir un « réveil stratégique » européen placé sous le signe d’une fête aux origines profondément populaires.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Le 14 juillet 1789, Paris bruisse de rumeurs, de peurs et de colères. Le récit qui nous en est parvenu, celui  des chroniqueurs officiels, raconte le plus souvent celui des hommes en armes.  Marie Charpentier, elle, n’a laissé ni mémoires ni correspondance, seulement quelques traces dans les archives et une médaille, celle des « vainqueurs de la Bastille », qui la désigne comme actrice de ce jour fondateur. Née en 1751, épouse d’un sergent parti servir au Sénégal, elle est, à l’été 1789, une femme seule dans une ville où la crise du pain et la crise politique se mêlent, et où les frontières entre vie domestique et agitation révolutionnaire se brouillent.


On la dit présente aux abords de la forteresse, entraînée dans le mouvement des émeutiers qui convergent vers ce symbole honni de la justice royale. La Bastille, ce jour‑là, n’abrite que sept prisonniers – quatre faussaires, deux « fous » et un noble criminel détenu à la demande de sa famille –, mais elle concentre une longue histoire d’arbitraire et de violences judiciaires. La forteresse est « quasi vide », mais « surchargée » d’imaginaires et de légendes noires, nourries par les cahiers de doléances et les récits de Paris. Lorsque la foule encercle les gardes, s’empare des canons, franchit les portes et force les grilles, ce ne sont pas des corps prestigieux qu’elle libère, mais un fantasme : celui d’un peuple arrachant les clés d’un pouvoir qui se croyait inébranlable.


C’est dans cet espace incertain que se glisse la silhouette de Marie Charpentier. Les témoignages la décrivent comme une femme de la ville, prise dans le tourbillon des émotions populaires, comme tant d’autres vendeuses, domestiques, ouvrières qui ont porté les journées révolutionnaires sans entrer dans le Panthéon des grands hommes. Sa médaille de « vainqueur de la Bastille » matérialise une reconnaissance officielle, rare pour une femme de son milieu, et dit qu’à ce moment précis, le peuple n’a pas seulement un visage masculin.


La légende, elle, ira jusqu’à inventer un faux prisonnier, le comte de Lorges, vieux captif chargé de chaînes, porté en triomphe par une foule en quête de symbole plus que de faits. Dans le tumulte, femmes et hommes participent à la construction d’une mythologie révolutionnaire où la forteresse est moins un lieu concret qu’un décor pour raconter la chute du despotisme. Marie Charpentier restera longtemps un nom marginal dans cette histoire, avant d’être présentée plus tard comme la première femme gendarme, intégrant en 1794 une compagnie de gendarmerie grâce à sa qualité de vainqueur de la Bastille. Entre la femme « émeutière » et la fonctionnaire de l’ordre, sa trajectoire dessine en creux une autre histoire du 14 juillet : celle d’une fête nationale née d’un moment où les corps – y compris féminins – se sont dressés contre la forteresse, avant d’être intégrés dans l’appareil républicain.


Des pétitions pour une fête nationale


Il faut près d’un siècle pour que le 14 juillet devienne officiellement fête nationale. Dans les années 1870, la jeune IIIe République cherche ses symboles : drapeau, hymne, date à célébrer. En 1879, les élections du 5 janvier donnent aux républicains la majorité au Sénat, le président Mac Mahon démissionne le 30 janvier, et Jules Grévy, républicain, lui succède. C’est dans ce contexte de consolidation du régime que se multiplient les pétitions adressées à la Chambre des députés et au Sénat pour demander l’instauration d’une fête nationale. Elles émanent de citoyens organisés, de municipalités, de sociétés politiques, qui cherchent à inscrire dans le calendrier l’existence de la République.


Parmi ces pétitions, celle de 1 545 habitants de la Nièvre va jouer un rôle singulier. Département rural, marqué par une tradition républicaine et par les luttes du monde ouvrier et paysan, la Nièvre n’est pas un centre de pouvoir national, mais ses habitants font entendre une voix qui s’appuie sur la géographie politique des campagnes radicales. Pourquoi la Nièvre ? Parce que la demande vient d’un territoire où les pratiques de sociabilité politique – banquets, sociétés républicaines, lectures collectives – ont pris racine et où l’on comprend que la fête nationale est un instrument d’éducation civique autant que de cohésion. Le député Alfred Talandier est chargé de rédiger un rapport sur cette pétition, présenté fin décembre 1879. Dans ce texte, il discute les dates possibles pour une fête nationale, en citant les principales propositions qui circulent : proclamation de la République, victoire militaire, journées révolutionnaires.


À travers le rapport Talandier, la pétition nivernaise fait entrer dans l’hémicycle une voix provinciale qui pèse sur le débat. Elle rappelle que la République ne se construit pas uniquement à Paris, mais dans l’épaisseur des communes et des départements qui revendiquent le droit de célébrer leur régime. En discutant les dates, Talandier contribue à orienter le choix vers une symbolique révolutionnaire – le 14 juillet –, qui associe la prise de la Bastille et la Fête de la Fédération dans une même narration de fondation. Cette pétition puis ce rapport marquent un étape décisive :  un moment qui montre que la fête nationale n’est pas tombée du ciel, mais qu’elle est le résultat d’une pression citoyenne structurée et d’un travail parlementaire patient.


Caricature de Benjamin Raspail par Gill pour le journal Les Hommes d’aujourd’hui, 3ème année, n° 78


Benjamin Raspail, un député qui fait loi

 

Le 21 mai 1880, un nom se détache dans cette histoire des symboles républicains : celui de Benjamin Raspail. Fils de François‑Vincent Raspail, figure de l’opposition à la monarchie et au Second Empire, Benjamin est à la fois peintre, graveur et homme politique, classé à l’extrême gauche de la IIIe République. Amputé d’une jambe à 18 ans, il porte dans son corps les marques d’une vie traversée par les violences politiques et les engagements radicaux.

 

Exilé en Belgique avec son père dans les années 1850, il revient en France après la chute de l’Empire et s’enracine dans la vie locale comme maire d’Arcueil et conseiller général de la Seine. À la Chambre, il est élu député de la Seine à partir de 1876 et s’inscrit dans la mouvance républicaine d’extrême gauche. C’est lui qui dépose, le 21 mai 1880, une proposition de loi signée par 64 députés, stipulant que « la République adopte comme jour de fête nationale annuelle le 14 juillet ». Le texte est adopté par l’Assemblée nationale le 8 juin, puis par le Sénat le 29 juin, et promulgué le 6 juillet 1880.

 

Raspail ne se contente pas de donner une date à la fête nationale ; il est aussi l’auteur de la loi qui organise la saisie des joyaux de la Couronne, décidant leur vente et leur transformation en biens publics. À sa mort, en 1899, il lègue sa propriété de Cachan pour y installer un hospice destiné aux invalides du travail et un musée abritant les archives et œuvres de son père autant que les siennes. Sa biographie dessine le portrait d’un homme pour qui la politique est inséparable d’une certaine esthétique de la rupture : enlever les couronnes, fixer une date révolutionnaire, construire une République qui se fête autour de Bastille et de la Fédération.


Dans le tissu urbain, son nom restera attaché à des rues et des lieux, comme la rue Benjamin‑Raspail à Malakoff, où l’on rappelle qu’il fut « à l’origine de la fête nationale ». Un député, une proposition de loi, 64 signatures : derrière la familiarité du « 14 juillet », il y a cet acte parlementaire précis, porté par une figure radicale qui inscrit la mémoire révolutionnaire dans le calendrier républicain.


Les débats à l’Assemblée : Bastille ou Fédération ?

 

Une fois la proposition Raspail déposée, la question n’est pas seulement de ratifier une date, mais de savoir ce que l’on choisit de commémorer. À l’Assemblée comme au Sénat, les débats sont vifs : faut‑il célébrer la prise de la Bastille, journée insurrectionnelle sanglante, ou la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, grande cérémonie d’unité nationale au Champ‑de‑Mars ? Derrière ce dilemme se cache une tension constitutive de la République : se fonder sur la violence révolutionnaire ou sur la réconciliation.


Fête nationale du 14 juillet 1880, haut-relief en bronze de Léopold Morice, Monument à la République,

place de la République, Paris, 1883. Wikipédia


Les partisans d’une fête centrée sur la Bastille mettent en avant la force symbolique du geste : le peuple parisien qui renverse une forteresse, s’approprie les armes et annonce la fin du despotisme. Ils insistent sur la dimension émancipatrice de cette journée, où l’ordre ancien est mis en cause, où les sans‑culottes, les artisans, les femmes – dont Marie Charpentier – circulent dans une ville transformée en théâtre de révolution. Les adversaires de cette option redoutent qu’on sanctifie une journée de violence, de mise à mort d'un gouverneur et de soldats, et craignent que la fête ne devienne une légitimation permanente de l’émeute.


La Fête de la Fédération, elle, offre un autre récit : le 14 juillet 1790, un an après la Bastille, des délégations venues de tout le royaume se réunissent au Champ‑de‑Mars, Louis XVI y prête serment à la Nation, et l’on célèbre une union apparente entre roi et peuple autour de la nouvelle Constitution. Les défenseurs de cette date mettent en avant son caractère pacificateur, sa dimension de rassemblement, sa capacité à produire des images de foules joyeuses plutôt qu’armées. Mais là encore, la controverse affleure : faire de la Fédération le cœur de la fête nationale, n’est‑ce pas minimiser le rôle des journées insurrectionnelles et offrir une version édulcorée de la Révolution ?


Les joutes oratoires qui se succèdent au Parlement sont autant de tentatives pour concilier ces deux mémoires. Plusieurs intervenants défendent l’idée que le 14 juillet doit être compris comme « double anniversaire » – celui de la Bastille et celui de la Fédération –, permettant de tenir ensemble le moment de rupture et le moment de réconciliation. La loi finalement adoptée ne tranche pas explicitement entre les deux. La lecture dominante qui s’impose dans la culture politique républicaine insiste sur cette articulation : une fête nationale qui rappelle la chute du despotisme et célèbre l’unité de la Nation.


Dans ces débats, ce sont aussi les usages futurs de la date qui se dessinent : école, municipalités, armée, partis. La sélection des symboles dicte la pédagogie républicaine, les manuels, les affiches, les cérémonies locales. Ce 14 juillet « hybride » – Bastille et Fédération – fournira le cadre dans lequel se déploieront, au fil du XXe siècle, les défilés militaires comme les défilés populaires, les feux d’artifice comme les discours officiels.


Bal populaire du 14 juillet 1912 à Paris. Wikipédia


Le 14 juillet, défilé militaire et défilé populaire (1936–1953)

 

Si l’on associe spontanément le 14 juillet au défilé militaire sur les Champs‑Élysées, l’histoire de la fête nationale est aussi celle de défilés populaires puissants, portés par les organisations de gauche. Entre 1936 et 1953, à l’exception des années de Vichy et de l’occupation allemande, le Parti communiste français, la CGT et des mouvements proches, dont la Ligue des droits de l’Homme, organisent à Paris des manifestations pour célébrer les « valeurs de la République » le jour de la fête nationale. Ces cortèges entendent contester le monopole symbolique de l’armée et réinscrire le peuple, les travailleurs, les militants dans la dramaturgie du 14 juillet.

 

La période du Front populaire donne le ton : dans un contexte de conquêtes sociales et de lutte contre le fascisme, le 14 juillet devient l’occasion de mettre en avant la République sociale, les droits syndicaux, l’unité antifasciste. Les banderoles, les chants, les prises de parole s’emboîtent avec les cérémonies officielles, parfois en tension, parfois en complément. Sous Vichy, l’usage de la date est reconfiguré, la fête nationale elle‑même étant déplacée et vidée de son contenu républicain, mais dès la Libération, les cortèges populaires reviennent, marquant la volonté de reprendre possession de la rue et de la mémoire nationale.

 

Le 14 juillet 1953 est un tournant tragique : un défilé organisé par le PCF, la CGT et des organisations anticolonialistes est violemment réprimé. Sept manifestants sont tués par balles, dont plusieurs militants nord‑africains. L’événement, analysé notamment par l’historienne Danielle Tartakowsky, apparaît comme le dernier grand défilé populaire du 14 juillet à Paris. François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, interdit ensuite le défilé du 14 juillet 1954, et l’interdiction des défilés du 1er mai et du 14 juillet durera jusqu’en 1968. Ce geste politique ferme un cycle où la fête nationale pouvait être le lieu d’une contestation sociale et anticoloniale explicite.

 

Dans les décennies suivantes, la dimension militaire, ordonnée, télévisée, prend le dessus dans la mise en scène nationale du 14 juillet. Les cortèges populaires ne disparaissent pas complètement, mais ils se déplacent vers d’autres dates ou d’autres formes, tandis que la fête nationale devient principalement l’occasion pour l’État de montrer ses forces armées, ses unités spécialisées, sa capacité de projection. La tension originelle entre défilé militaire et défilé populaire reste pourtant vivante dans la mémoire, et dans les archives des organisations qui, pendant près de vingt ans, ont tenté de faire du 14 juillet un rendez‑vous pour les luttes sociales autant que pour les uniformes.


Rencontre du 3 septembre 2025 entre Volodymyr Zelensky et Emmanuel Macron à Paris, prélude diplomatique

au sommet de la « Coalition des volontaires/Coalition of the Willing » réuni à Paris le lendemain

pour discuter des garanties de sécurité à long terme pour l’Ukraine. Photo Hans Lucas/AFP


14 juillet 2026 : avec l’Ukraine, la « Coalition des volontaires »

 

Aujourd’hui, ce que l’on retient le plus souvent du 14 juillet, ce sont les images du défilé militaire sur les Champs‑Élysées : chars, régiments, avions, fanfares, chorégraphie minutieuse conçue pour la télévision et pour les réseaux sociaux. Chaque année, un pays ou une armée étrangère est invité, renforçant la dimension diplomatique de la cérémonie et inscrivant la fête nationale dans le théâtre des alliances et des coopérations militaires. Cette présence d’armées étrangères sur les Champs‑Élysées raconte aussi une autre histoire : celle d’une République qui se pense au cœur d’un système international, dans l’OTAN, dans l’Union européenne, dans ses liens bilatéraux.

 

La mise en scène du défilé est le fruit d’un travail administratif et politique complexe, piloté par le ministère des Armées et la présidence de la République, avec l’appui de la préfecture de police de Paris, des services de sécurité et des équipes de production audiovisuelle. Il s’agit de choisir les unités, les matériels, les « tableaux » qui seront montrés, de calibrer les temps forts, de coordonner les survols aériens et les passages au sol, d’assurer la sécurité de milliers de personnels et de spectateurs. Le 14 juillet devient ainsi une vitrine des priorités stratégiques du moment : opérations extérieures, innovation technologique, nouveaux corps d’armée, participation des femmes dans les forces, etc.

 

En 2026, la France rompt avec la tradition du « pays invité d’honneur » unique pour son défilé du 14 juillet. Ce ne sont pas les troupes d’un État isolé qui ouvrent la parade, mais celles de trente‑cinq pays membres de la « Coalition des volontaires », initiative portée par Paris et Londres pour garantir une paix durable en Ukraine après la fin des combats. L’Ukraine occupe une place centrale dans le dispositif, avec la présence de militaires ukrainiens dans le défilé à pied et de copilotes dans la partie aérienne, sur fond de thème officiel : le « réveil stratégique de l’Europe ».


S'il s'agit de s'unir contre un tyran belliciste des temps modernes, Marie Charpentier ne désapprouverait sans doute pas cette « Coalition des volontaires », mais son cœur d'émeutière continuerait dans doute de battre la chamade pour d'autres « réveils stratégiques », avec en tête bien d'autres bastilles à prendre.


Juliette Delalande


 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité,

qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.




nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page