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De Houston à Paris : quand la « légitime défense » devient doctrine d’impunité

Ronaldo Salgado, le fils de Lorenzo Salgado Araujo, abattu par l'ICE à Houston, lors d'une déclaration à la presse.

Photo The Houston Chronicle


À Houston, un agent de l’ICE abat Lorenzo Salgado Araujo et un quotidien local accuse frontalement la « police de l’immigration » de mentir. En France, le même jour, l’Assemblée vote une présomption d’usage légitime des armes pour les forces de l’ordre, tandis qu'Emmanuel Macron prépare la nomination d’un Défenseur des droits au profil très conservateur. Entre États‑Unis et France, c’est la promesse d’un État protecteur des droits qui se dissout dans la surchauffe sécuritaire.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Il avait 53 ans. Mexicain. Vivait depuis 35 ans aux États-Unis. Aucun antécédent judiciaire. Mardi dernier, 7 juillet, peu avant 7 heures du matin, à Houston, Texas, Lorenzo Salgado Araujo a été abattu par des agents de l’ICE, la « police de l’immigration », alors qu’il se rendait sur son lieu de travail, une petite entreprise de bâtiment qu’il avait créée. « Légitime défense », ont avancé les policiers, sans aucun élément, à ce stade, qui vienne attester leurs dires.

 

« Mon père ne méritait pas de mourir ni d'être réduit à un titre de journal du type “Un Mexicain abattu par l’ICE” », a réagi l’un de ses fils, Ronaldo Salgado : « il a travaillé pendant 35 ans pour construire des maisons, du lever au coucher du soleil, afin de pouvoir envoyer ses trois fils américains à l'université. »

 

Les appels à une enquête indépendante se sont rapidement multipliés, bien au-delà de la seule famille. Le maire de Houston, John Whitmire, a réclamé une procédure « transparente et indépendante » menée par les autorités fédérales. Même exigence du côté de la représentante démocrate Sylvia Garcia, pour qui « la famille de la victime, mes électeurs et toute la communauté méritent un compte rendu complet et transparent des faits ».

 

Mais la défiance envers la version officielle de l’ICE est déjà palpable. Le représentant Al Green a prévenu : « Nous ne savons pas ce qui s’est passé, mais nous savons que nous ne pouvons pas compter sur l’ICE pour fournir des informations crédibles », appelant à empêcher toute tentative d’étouffement de l’affaire.

 

Plusieurs organisations de défense des droits civiques ont relayé ces inquiétudes. La League of United Latin American Citizens (LULAC) a lancé une collecte de fonds pour soutenir la famille de Lorenzo Salgado Araujo, qui avait déjà dépassé les 60 000 dollars dans les heures suivant sa mort. Des habitants de Houston ont organisé une manifestation et une veillée aux chandelles. Et la rédaction du Houston Chronicle, quotidien de référence au Texas, a pris position d’une façon inhabituelle (ICI), pour un journal qui ne revendique aucune filiation partisane :

 

« L'ICE ment. Et voilà qu'ils ont tué un habitant de Houston. Lorenzo n’était peut-être pas américain sur le papier, mais c’était bel et bien un habitant de Houston. Il a vécu à Houston pendant 35 de ses 52 années d’existence. (…) En tant qu’ouvrier du bâtiment, Lorenzo a contribué à construire cette métropole en plein essor — et à reconstruire une ville fière qui a subi plus d’ouragans et de tempêtes qu’on ne peut en compter.

L’ICE affirme que ses agents n’ont tiré qu’en légitime défense. Que la victime tentait de les renverser. Nous avons déjà entendu cela : les mensonges éhontés proférés par les agents fédéraux et relayés par les dirigeants du gouvernement. Nous l’avons entendu à Minneapolis après les meurtres d’Alex Pretti, un infirmier de 37 ans travaillant pour l’Administration des anciens combattants, et de Renee Good, poète et mère de famille. Nous l’avons entendu au Texas après le meurtre de Ruben Ray Martinez sur l’île de South Padre. Tous trois étaient citoyens américains.

Aujourd’hui, l’ICE a tué l’un des nôtres.  Tous les habitants de Houston devraient exiger une enquête approfondie, ainsi que la diffusion des enregistrements vidéo, y compris ceux des caméras embarquées et des caméras corporelles. (…)

Le FBI mènera sans doute une enquête, mais nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous avons tous déjà entendu des appels à l’ouverture d’une enquête, et nous avons attendu, encore et encore. Six mois après la mort de Pretti et Good, aucune poursuite pénale n’a encore été engagée. L’ICE et le ministère de la Justice ont tous deux été pris à plusieurs reprises en train de mentir — et pas seulement aux médias, mais sous la menace de parjure, devant des juges au tribunal.

Ici, à Houston, dans le cas de Lorenzo, il serait ridicule d’espérer autre chose. Le procureur Sean Teare a déclaré mardi que son bureau mènerait normalement l’enquête, mais que malheureusement « les autorités fédérales continuent de gérer exclusivement tous les aspects de cette affaire ». C’est inacceptable. Cette tragédie est l’aboutissement de ce que nous dénonçons depuis des mois : les détentions arbitraires et les descentes aux petites heures du matin dans toute notre ville… (…) Nous appelons les habitants de Houston à se serrer les coudes — et à défendre notre capacité à vivre librement, sans craindre que le gouvernement fédéral ne nous abatte. Notre ville se caractérise par une diversité presque sans pareille, et en unissant nos voix, pacifiquement et avec audace, nous pouvons affirmer et raviver les meilleurs aspects de ce pays. Nous pouvons exiger des comptes. Nous pouvons forcer les politiciens de Washington à laisser Houston être Houston. »

 

Huit homicides sont d’ores et déjà imputables à l’ICE depuis le début du second mandat de Trump. Comme le pointe justement le Houston Chronicle, même dans les cas où de nombreuses vidéos ont démenti la thèse de la légitime défense – comme celui de Renee Good, voir ICI -, aucun agent de de la « police de l’immigration » n’a été poursuivi, encore moins condamné. Ce régime d’impunité équivaut, de facto, à un permis de tuer qui ne dit pas son nom.

 

En France, la “présomption d’usage légitime des armes”

 

À des milliers de kilomètres de Houston, au même moment, un autre débat se nouait autour de l’usage létal de la force par les agents de l’État. En France, mardi 7 juillet, l’Assemblée nationale a approuvé en première lecture une proposition de loi instaurant une “présomption d’usage légitime des armes” pour les policiers et les gendarmes. Le texte initial, qui visait à entériner une “présomption de légitime défense”, émanait d’Éric Pauget, député Les Républicains des Alpes‑Maritimes. Longtemps proche de Jean Leonetti à Antibes – figure “modérée” de la droite républicaine, issue du courant humaniste et centriste –, Éric Pauget s’est ensuite positionné comme chantre du “rétablissement de l’ordre” dans l’espace public et du durcissement des peines (peines minimales, limitation du pouvoir d’appréciation des juges dans les cas d’agressions contre les forces de l’ordre), avec une ligne très ferme sur l’immigration. Il se dit « hostile aux extrêmes », mais reprend sans ciller les thèmes du Rassemblement national.


 Eric Pauget, sénateur Les Républicains des Alpes-Maritimes (ici en visite au commissariat de police d'Antibes-Vallauris),

auteur du texte initial qui visait à entériner une “présomption de légitime défense” pour les policiers et les gendarmes.


Sa proposition de loi a été réécrite par le gouvernement. Retoquée ? Pas vraiment. Le texte voté par l’Assemblée nationale -avant de passer par le Sénat – parle d’une « présomption d’usage légitime des armes ».  Jusqu’ici, la légitime défense devait être démontrée au cas par cas : danger actuel, réel, grave, riposte nécessaire et proportionnée. Avec la « présomption d’usage légitime des armes », l’agent qui a tiré est réputé avoir respecté ces conditions, dès lors qu’il intervient dans le cadre fixé par le code de la sécurité intérieure — ce sera à l’enquête et au juge de venir renverser cette présomption.

 

La gauche a dénoncé l’instauration d’un « permis de tuer ». Pour contourner l'obstruction parlementaire, Sébastien Lecornu a dégainé l’article 44 alinéa 2, qui permet de ne retenir que les amendements proposés ou acceptés par le Gouvernement. Dans l’hémicycle, le RN pouvait pavoiser et applaudir à tout rompre : non seulement parce qu'était ainsi adoubé un vieux cheval de bataille de l’extrême droite, déjà porté par Jean-Marie Le Pen dans son programme présidentiel de 2007 – et avant cela, dès 1995, par l’éphémère syndicat Front national‑Police qui défendait le « droit de tirer après sommation », mais parce que le vote a rallié la quasi totalité des élus LR et la majeure partie de ceux du soi‑disant “bloc central”.


La Défenseure des droits, Claire Hédon, avait pourtant fait valoir qu'« une telle présomption est de nature à porter atteinte aux garanties attachées au droit fondamental à la vie, à l’accès au juge, à la manifestation de la vérité et à l’effectivité des voies de recours ». Mais son « avis au Parlement » n’a visiblement eu aucun effet. De toute façon, son mandat prend fin juillet, et Emmanuel Macron a déjà choisi son successeur en la personne de François‑Noël Buffet, sénateur Les Républicains du Rhône. Sa participation aux manifestations de la Manif pour tous, ses votes contre l’extension de la PMA à toutes les femmes et contre la constitutionnalisation de l’IVG, ses prises de position en faveur d’une réforme restrictive de l’aide médicale d’État pour les étrangers sans papiers, et de lignes très conservatrices sur les questions migratoires et de contrôle d’identité, laissent entrevoir à quelle sauce sera cuisinée la « défense des droits ».

 

Le sénateur Les Républicains François‑Noël Buffet, futur Défenseur des Droits ? Photo Sylvie Cambon/Midi Libre


Si Emmanuel Macron voulait, avant la fin de son bail, placer où il le peut des personnalités compatibles avec une possible victoire de Marine Le Pen à la prochaine élection présidentielle, il ne s’y prendrait pas autrement. En 2017 puis en 2022, il promettait de « faire barrage aux idées de l’extrême droite » et de la contenir grâce à des résultats concrets en matière d’emploi, de pouvoir d’achat, d’Europe et de climat. Du « rempart » contre le Rassemblement national, on est progressivement passé au boulevard qui lui est offert. Après la « loi immigration », réécrite en grande partie sous la pression du RN, le vote d’une présomption d’usage légitime des armes pour les forces de l’ordre enterre encore un peu plus la promesse d’un État protecteur des droits, qui se trouve rongée par sa propre rhétorique sécuritaire.

 

Et ce n’est pas fini. Les semaines et mois à venir verront encore débouler le projet de loi “SURE” (Sanction utile, rapide et effective), porté par Gérald Darmanin, qui vise à durcir la justice pénale, le projet de loi sur la sécurité du quotidien, présenté par Laurent Nuñez ; un projet de loi sur les polices municipales, déposé à l’automne 2025 ; et un texte d’adaptation du pacte européen sur la migration et l’asile.

 

Alors que l’agenda législatif est déjà passablement encombré, cette « surchauffe sécuritaire » risque fort d’envoyer au congélateur d’autres projets ou propositions de loi sur des sujets « mineurs » qui pourraient renforcer concrètement les droits, la représentation et la justice sociale, la réforme de la vie démocratique, le statut des outre-mer, ou encore… la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) : cette loi de programmation énergétique, pourtant centrale pour la trajectoire climat et les investissements, a déjà été repoussée à plusieurs reprises.

 

Il est vrai que le climat peut attendre l’arrivée de Marine Le Pen et ses ventilateurs.

 

Jean-Marc Adolphe


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