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L'Ukraine, le "speed watching" et le cerveau des calamars


L’économie de l’attention nous pousse à accélérer tout : les vidéos, les lectures, les décisions, nos colères. Le « speed watching » en est à présent le symptôme le plus visible. Aux humanités, nous avons choisi l’inverse : peu de contenus, mais longs, pensés, édités, assumés – quitte à passer pour des calamars rétifs à la surchauffe. Cette exigence prend tout son sens au moment de publier un nouvel entretien au long cours avec Oleksandra Matviichuk, prix Nobel de la Paix.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Acte 1. Prendre le temps. Et s’en foutre un peu (voire beaucoup) du « speed watching ».

 

Acte 2. Késaco, le speed watching ? C’est un truc qui vient de sortir (depuis un petit moment déjà, mais ça prend de l’ampleur). De TikTok à YouTube, de plus en plus de jeunes regardent leurs vidéos en lecture accélérée pour consommer davantage de contenus en moins de temps, écrivait déjà Nadia Hebbar dans un article du Monde en novembre 2025. Les plateformes, qui ne construisent pas un monde de bisounours, ont vite pigé le truc. Car les contenus accélérés sont un véritable marché : la plupart des plateformes, ainsi que certaines applications de télévision et de podcasts, ont adopté le « speed watching ». Pour capter le « temps de cerveau disponible », tous les moyens sont bons. Yves Citton, professeur de littérature et médias à l’université Paris-VIII, rappelait que l’économie de l’attention transforme nos comportements en ressource marchande : « Ce sont désormais nos “traces attentionnelles” qui font l’objet du commerce. »


Illustrations : Yiming Sun pour Le Monde,13 novembre 2025.


Sur les humanités, les articles sont souvent longs : la lecture sur smartphone ne doit pas toujours être facile, et il n’y a pas moyen de mettre en lecture accélérée. Tout le monde ou presque me dit que, pour être successful, je devrais faire des Réels Instagram, des vidéos TikTok et tout le bastringue. Le problème, c’est que je ne cherche pas spécialement à être successful avec vues sur Dubaï, juste à recueillir un peu d’attention pour ne pas avoir trop l’impression de « pisser dans un violon » - et accessoirement, susciter suffisamment de contributions pour financer participativement ce travail éditorial.

 

De toute façon, faire des petits montages vidéo, c’est pas mon métier. J’ai appris, j’en fais quand même de temps à autre (très amateurs), mais ça prend du temps. Et de toute façon, ça ne sert pas à grand-chose, dans la mesure où, si 500 vues sur Instagram entraînent une lecture d’article complet, c’est déjà un bon pourcentage (c’est à peu près pareil sur Facebook, souvent on se contente d’une annonce, d’un slogan, ou d’un visuel généré par l’IA, sans éprouver le besoin d’en savoir plus).

 

Acte 3. Le cerveau des calamars. Que viennent faire les calamars dans cette histoire ? Votre journal – ou radio  – préféré.e a oublié d’en parler. A Florence, en Italie, s’est tenue cette semaine la conférence annuelle de la Société de biologie expérimentale. Des chercheurs y ont dévoilé une étude inattendue : des calmars élevés dans de l'eau de mer enrichie en dioxyde de carbone aux niveaux prévus pour l'année 2100 ont subi une réduction d’environ 49 % de leur volume cérébral total. C’est là une conséquence troublante et jusqu'alors méconnue de la hausse des taux de CO₂ océanique sur certains des invertébrés les plus intelligents des océans (voir ICI). Ces calamars sont en quelque sorte des lanceurs d’alerte. Voilà ce qui nous attend si nous soumettons notre cerveau à la surchauffe informationnelle à présent dopée au « speed watching ».


Acte 4. Making off. Aux humanités, si les articles sont parfois longs, on n’abuse pas sur la quantité. Rarement plus d’une à deux publications par jour, et pas forcément tous les jours. Volonté de ne pas nourrir l’obésité informationnelle. Nécessité aussi de composer avec le temps et les moyens disponibles. Un temps humain, des moyens humains. Un journal comme La Gazette des communes, destiné aux élus locaux et cadres territoriaux, propriété du groupe Infopro Digital (plus de 600 millions d’euros de chiffres d’affaires), va remplacer ses secrétaires de rédaction par une IA générative.

 

C’est un exemple parmi d’autres. Aux humanités, on pourrait balancer dix articles par jour « écrits » – et même édités – par l’IA. Ce n’est pas notre trip. On a aussi appris à travailler avec l’IA, modérément, compte tenu de son impact écologique, mais pas pour penser à notre place (explication détaillée à venir dans les prochains jours). La rédaction d’un article prend en moyenne de quatre à dix heures. L’édition (secrétariat de rédaction, corrections, recherche iconographique, mise en pages) peut prendre de deux à quatre heures.

 

Acte 5. Glanages et distillerie. Et encore, ce n’est là que la partie visible (enfin, non, même pas visible) de l’iceberg. Car en amont, il y a tout un travail de repérages – on parle de « glanages » - qui permettent de creuser sous la surface d’une information donnée (travail d’enquête), mais aussi de détecter des sujets qui vont nous paraitre pertinents, et qu’on ne trouve pas partout.


Concrètement, nous avons là, sous le coude, une quinzaine de pistes possibles pour de nouvelles publications. Il faut faire des choix, évaluer ce qui semble le plus intéressant. La plupart de ces « pistes possibles » vont rester dans la réserve -pas forcément aux oubliettes. Mais ce qui est in fine publié résulte de cette veille éditoriale continue et chronophage. Une distillerie. Aucune IA n’a encore inventé la speed distillerie.


 Oleksandra Matviichuk à Kyiv. Photo Yulia Weber


Acte 6. Ukraine : dire encore, écrire encore, chanter encore. Il y a longtemps que l’on n’a pas parlé de l’Ukraine. Longtemps, tout est relatif : le dernier article remonte au 18 juin, on parlait notamment de la journaliste Anastasiia Hlukhovska, enlevée en août 2023 et détenue depuis au secret d’une geôle russe (ICI). Il n’était pas prévu de reparler tout de suite de l’Ukraine, même si chaque jour que malmène Poutine, il y aurait de quoi dire.


Et puis, hier soir, au croisement de plusieurs sources, une évidence : avec l’Ukraine, dire encore, écrire encore, chanter encore. Sous ce titre générique, deux ou trois publications sont d’ores et déjà à l’établi. Il y aura en premier, un formidable entretien avec Oleksandra Matviichuk, directrice du Centre des libertés civiles à Kyiv et prix Nobel de la Paix en 2022. Toutes proportions gardées, cet entretien, c’est un peu comme la Tapisserie de Bayeux – dont la réalisation a probablement demandé près de deux ans de travail continu. Je dis bien : toutes proportions gardées. Mais quand même. Pour traduire cet entretien – de l’ukrainien –, un traducteur automatique comme DeepL offre un précieux concours. Mais sur Facebook, et même sur certains médias que je ne citerai pas, combien peut-on voir de traductions approximatives, même pas retravaillées ? Le speed, toujours le speed.

 

Dans un entretien comme celui d’Oleksandra Matviichuk, chaque mot, chaque phrase, doivent être soigneusement pesés. Et certains intitulés, certaines allusions, doivent être contextualisés en notes. Cela, aussi, prend du temps. Mais sans cette patience, il n’est point d’exigence qui vaille. La patience n’est pas synonyme d’attentisme. Prenons le calamar. C’est une petite comète de chair. Il file, change de couleur, disparaît dans une coulée d’encre, revient, s’accroche à une proie avec ses ventouses. Sa « patience », c’est une tension permanente, un état d’alerte, un art de surgir au bon moment. Il ne patiente pas, il guette. Enfin, ça, c’était avant que son cerveau ne soit diminué par le réchauffement et l’acidification océanique. L’étude mentionnée plus haut indique que les calamars ainsi « atrophiés » ne changent pas tout de suite d’apparence extérieure, mais leur capacité à se nourrir chute de de 40 à 65%. On compte sur vous pour guetter nos publications à venir sur l’Ukraine. Promis : ce sera nourrissant.

 

Jean-Marc Adolphe


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