20 janvier. Fellini et la déprime
- Dominique Vernis
- il y a 5 jours
- 6 min de lecture

Scène de Huit et demi, de Federico Fellini
« Blue Monday », jour le plus déprimant de l’année, est né d’une campagne marketing et sans fondement scientifique. En écho, le cinéma de Federico Fellini, né le 20 janvier 1920, explore la mélancolie humaine non comme pathologie, mais comme un état riche en images et émotions où tristesse et beauté se mêlent.

Ouf, on a survécu au « Blue Monday » (dont le nom est inspiré de l’expression anglaise to feel blue, « être déprimé »). C'était hier... Au jour d'après, on peut regarder de près ce qui nous mine vraiment.
Le troisième lundi de janvier est donc censé être le « Blue Monday », ainsi parce qu’on aurait soi-disant démontré, statistiques à l’appui, qu’il s’agit du jour du plus grand nombre de dépressions de l’année. C'est bien beau, tout ça, mais c’est complètement faux. Derrière cette rumeur, il n’y a ni statistiques ni études… mais une belle campagne de relations publiques.
Explication de texte : en 2005, une agence de voyages britannique commande à un psychologue, Cliff Arnall, une équation censée prouver que le troisième lundi de janvier concentre dettes, météo pourrie, salaire en berne et manque de motivation. Très vite, des médias relaient la formule sans la questionner, transformant une opération commerciale en vérité psychologique prêt‑à‑porter. Arnall lui‑même finira par reconnaître qu’il n’y a aucune base scientifique derrière ce calcul.
Ce mythe a pourtant des effets bien réels. En réduisant la dépression à un petit blues saisonnier dont on se débarrasserait avec un week‑end à prix cassé, il invisibilise les troubles sévères et banalisent la souffrance de celles et ceux qui vivent avec des symptômes toute l’année. Des chercheurs dénoncent ainsi ce discours qui « menace la compréhension que le public a de la science et de la psychologie » et manque de respect envers les personnes réellement dépressives.
Car oui, janvier est un mois rude, mais pour des raisons autrement plus concrètes. Les fêtes passées, les comptes sont dans le rouge, les jours encore courts, les températures basses et les résolutions déjà écornées. Les inégalités sociales traversent cette météo de l’âme : la précarité énergétique, les logements mal chauffés, l’isolement des étudiant·es, des personnes âgées ou des travailleurs pauvres pèsent bien davantage sur le moral que n’importe quelle équation publicitaire.
Bref, plutôt que de chercher le « bon » jour pour être triste, il s’agit de regarder ce qui, structurellement, abîme les esprits : surcharge de travail, instabilité économique, solitude imposée, accès inégal aux soins psychiques. La baisse de moral hivernale n’a rien d’une malédiction individuelle, mais beaucoup d’une construction sociale sur laquelle il est encore possible d’agir.

Federico Fellini : « La déprime… quel mot affreux »
Federico Fellini, né il y a tout juste 106 ans, le 20 janvier 1920 à Rimini, n’a rien d’un apôtre du bonheur obligatoire. Son cinéma commence souvent dans la grisaille : villes sales, terrains vagues, coulisses de fêtes minables, visages fatigués d’artistes fauchés ou de croyants désabusés. Pourtant, ces mondes sombres semblent toujours à deux doigts de basculer dans le rêve : un cortège religieux grotesque, une fanfare qui débarque de nulle part, un regard qui s’attarde un peu trop sur un détail et voilà que le réel se fissure.
Dans La Strada, Gelsomina est vendue comme une marchandise, maltraitée par Zampanò, traînée de village en village dans une Italie pauvre et poussiéreuse. Tout devrait conduire au désespoir, et pourtant le film ne cesse d’ouvrir des échappées : un numéro de cirque, un feu de camp, une rencontre avec « le Fou » qui lui répète que chaque chose a un sens, même un petit caillou. La tristesse n’est jamais niée, mais elle est entourée, travaillée, métabolisée par la musique de Nino Rota, par la gestuelle de clown de Gelsomina, par ce mélange de cruauté et de tendresse qui empêche la douleur de se refermer sur elle‑même.

Les Nuits de Cabiria radicalise ce geste. Cabiria, petite prostituée romaine, est humiliée, volée, ridiculisée, trahie jusque dans le projet de mariage qui devait la sauver. Mais Fellini refuse de faire de son malheur une pure descente aux enfers : il filme son entêtement à croire, à danser, à se laisser éblouir, même quand tout prouve qu’elle devrait renoncer. La dernière scène, où Cabiria, en larmes, se laisse peu à peu envahir par une procession de jeunes musiciens qui l’entourent et la font sourire, dit quelque chose d’essentiel contre la déprime : ce n’est pas la disparition de la peine, c’est l’irruption obstinée des autres comme promesse que rien n’est tout à fait fini.
Avec La Dolce Vita ou Huit et demi, Fellini quitte la misère des marges pour la dépression feutrée des classes aisées, des intellectuels, des mondains. Marcello, journaliste mondain, et Guido, cinéaste en panne, errent dans un univers saturé de fêtes, de mondanités, de maîtresses, de spectacles religieux télévisés. C’est une autre forme de blues : rien ne manque, sauf le sens. Là encore, le remède n’est ni moral ni médical : Fellini fait exploser l’écran en visions baroques, défilés de souvenirs d’enfance, fantasmes érotiques, carnavals nocturnes où les personnages se perdent autant qu’ils se trouvent. Le réel n’est pas effacé, il est surchargé jusqu’à devenir plastique, malléable, presque ludique ; la crise existentielle se mue en laboratoire d’images.
Pour un 20 janvier placé sous le signe du « Blue Monday », les films de Fellini ne promettent donc pas de « guérir » la déprime, encore moins de transformer la tristesse en énergie positive garantie. Ils proposent autre chose : une éducation au trouble, une manière d’habiter les hivers intérieurs sans s’y dissoudre. En donnant à la mélancolie des formes – une fanfare, un cirque, une plage au petit matin, un visage maquillé qui tient bon – ils rappellent que le désespoir se nourrit du silence et de l’isolement. Le remède fellinien n’est pas la fuite dans le divertissement, mais l’acceptation que nos vies sont faites de ratages, de répétitions, de rêves un peu ridicules, et que c’est précisément là, dans ce mélange instable, que quelque chose comme la joie peut encore surgir.
Dominique Vernis
L’INÉDIT DU JOUR
En 1960, au lendemain d’une projection de La Dolce Vita, un jeune journaliste du magazine Psicologia interviewe Federico Fellini dans un café romain...
Maestro, tout le monde parle de votre film comme d’un portrait de la frivolité. Moi, j’y vois surtout beaucoup de tristesse. Êtes‑vous un cinéaste de la déprime ?
Federico Fellini — La déprime… quel mot affreux. On dirait un meuble qu’on range dans un coin. Les gens veulent croire qu’on peut la diagnostiquer comme un rhume. Moi, je filme quelque chose de plus vague, de plus têtu : un malaise. Une fatigue de l’âme.
Pourtant, vos personnages ont tout : les fêtes, les femmes, Rome la nuit. Pourquoi sont‑ils si abattus ?
Federico Fellini — Justement parce qu’ils ont tout… sauf le reste. On peut remplir une vie de champagne et de musique, si l’on n’a pas un visage à regarder vraiment, une main à tenir dans le noir, cela reste du bruit. La déprime, si vous y tenez, naît quand on ne sait plus à qui adresser sa vie.
Le cinéma peut‑il aider contre cette fatigue‑là ?
Federico Fellini — Le cinéma n’est pas une pharmacie. Il ne guérit pas, il exagère. Il agrandit les visages, il fait résonner les silences. Mais dans une salle, pendant deux heures, on n’est plus seul avec sa tristesse. On la partage avec des inconnus assis dans l’ombre. C’est déjà une petite ruse contre le désespoir.
Dans La Dolce Vita, Marcello semble condamné à errer. Vous n’offrez aucune solution…
Federico Fellini — Parce que la solution n’est pas une morale à écrire sur l’écran noir à la fin. La seule chose qui m’intéresse, c’est de montrer qu’il y a toujours une image qui insiste : une jeune fille sur une plage, un sourire, une musique. Ce sont de minuscules appels. La déprime devient dangereuse quand on n’entend plus ces appels.
Que diriez‑vous à un lecteur de Psicologia qui se sent écrasé par cette vie moderne ?
Federico Fellini — D’abord, qu’il n’a pas tort d’être triste, le monde lui donne de bonnes raisons. Ensuite, que son imaginaire n’appartient à personne d’autre qu’à lui. Qu’il remplisse sa tête de souvenirs, de rêves, de visages aimés, même ridicules. La déprime adore les pièces vides. Remplissons‑les de cirque.
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