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Un 29 août, deux fins du monde (Charlie Parker et les Beatles)

A gauche : Charlie Parker. A droite : les Beatles à leur arrivée à San Francisco, le 29 août 1966. Photo Jim Marshall


Charlie Parker naît en 1920, les Beatles s'éteignent en scène en 1966 : même 29 août, deux régimes de pouvoir musical aux antipodes. Tzotzil Trema se demande lequel, du souffle discret de Bird ou du vacarme de Candlestick Park, a le mieux traversé le temps.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Il arrive qu'un calendrier s'amuse. Le 29 août a vu naître, en 1920, un saxophoniste noir de Kansas City qui allait démolir en douce les fondations du jazz ; le même jour, quarante-six ans plus tard, un groupe de Liverpool devenu la plus grande fabrique d'hystérie collective de l'histoire y donnait, sans le savoir tout à fait, son dernier concert public. Entre Charlie Parker et les Beatles, deux façons radicalement opposées d'exercer le même pouvoir : celui de la musique sur les foules, sur les corps, sur l'époque elle-même.


Charles Parker Jr., dit « Bird » — surnom hérité de son ancien sobriquet « Yardbird », la jeune recrue empruntée au jargon des musiciens itinérants —, naît le 29 août 1920 à Kansas City, ville alors capitale non officielle du jazz américain. Au tournant des années 1940, dans les after-hours enfumées du Minton's Playhouse à Harlem, il rejoint Dizzy Gillespie, Thelonious Monk et quelques autres pour inventer, note après note, ce qui deviendra le bebop : tempos vertigineux, harmonies retournées, improvisation libérée de la mélodie de départ. Rien de spectaculaire en apparence — pas de stade, pas de hurlements, juste quelques clubs et une poignée d'initiés — et pourtant une révolution aussi profonde que discrète, qui déplace le jazz de la musique de danse vers une forme d'art savant, presque une langue secrète que les musiciens se réapproprient contre l'industrie du divertissement blanc qui les avait jusque-là cantonnés aux grands orchestres de bal. Le pouvoir de Parker, mort à trente-quatre ans en 1955, tient à ceci : avoir changé la grammaire d'un art sans jamais remplir un stade, par la seule force d'un souffle et d'un tempo que personne n'avait osé jouer avant lui.


Quarante-six ans après sa naissance, jour pour jour, un tout autre régime du pouvoir musical s'effondre à l'autre bout du même calendrier. Le 29 août 1966, les Beatles montent sur la pelouse du Candlestick Park, à San Francisco, pour ce qui restera leur dernier concert payant devant un public — un accord tacite, jamais officialisé sur le moment, mais que les quatre musiciens pressentent tous. Le concert dure à peine plus d'une demi-heure, onze titres joués derrière un grillage de sécurité, devant 25 000 spectateurs quand 31 000 billets avaient été mis en vente — signe que la machine Beatlemania, cet été-là, commence déjà à grincer. Il faut dire que la tournée américaine de 1966 a été empoisonnée par une phrase : quelques mois plus tôt, John Lennon avait confié à une journaliste que les Beatles étaient « plus populaires que Jésus », remarque désinvolte reprise et détonnée par la presse américaine au point de provoquer autodafés de disques et menaces de mort dans le Bible Belt. Ici, le pouvoir de la musique se retourne contre ceux qui le détiennent : une poignée de mots suffit à transformer l'idolâtrie en bûcher, et le groupe le plus adulé du monde découvre qu'être plus populaire qu'une religion s'apparente moins à un privilège qu'à une sentence.


À cela s'ajoute une autre défaite, plus prosaïque : sur scène, les Beatles n'entendent plus leur propre musique, noyée sous les hurlements d'un public dont l'ampleur a fini par dépasser la technologie sonore de l'époque. Le groupe joue faux sans s'en rendre compte, invente des blagues entre les morceaux que personne ne peut entendre, et prend conscience qu'il ne s'agit plus de concerts mais de rituels de masse où la musique elle-même est devenue accessoire. C'est cette double lassitude — la peur et l'inaudible — qui pousse le groupe à graver sa propre sortie de scène : entre deux chansons du Candlestick Park, Paul McCartney demande à un roadie de filmer avec un appareil posé sur un ampli, et le groupe se tourne un instant dos au public pour immortaliser la fin d'une époque qu'il sait sur le point de se refermer. Dans l'avion du retour vers Los Angeles, George Harrison aurait lâché, à mi-voix : « That's it, then. I'm not a Beatle anymore » — ce n'est plus un Beatle, façon de dire qu'il ne sera plus jamais cette créature de stade qu'on vient de river au grillage d'un stade de base-ball.


Deux musiques, deux pouvoirs, un même 29 août à des décennies de distance. Parker exerce le sien dans l'ombre, en changeant de l'intérieur la façon dont on improvise, dont on entend le rythme, dont une poignée de musiciens noirs revendiquent une virtuosité que le music-hall blanc ne leur reconnaissait pas — pouvoir lent, souterrain, dont l'onde de choc ne se mesure qu'un demi-siècle plus tard dans tous les genres qui en descendent. Les Beatles, eux, détiennent le pouvoir inverse : immédiat, écrasant, si total qu'il en devient incontrôlable — au point de menacer de crucifixion symbolique un chanteur qui avait simplement dit tout haut ce que les chiffres de vente disaient déjà. L'un des deux pouvoirs façonne discrètement l'oreille des générations suivantes ; l'autre s'effondre sous son propre poids, en plein Candlestick Park, et pousse quatre musiciens fatigués à se réfugier dans un studio pour y réinventer, disque après disque, une musique qu'ils ne pourraient plus jamais rejouer en public sans en perdre le sens.


Reste une question, un brin facétieuse, à se poser en refermant ce dossier calendaire : quel pouvoir a le mieux vieilli ? Celui de Bird, jamais entendu par plus de quelques centaines de personnes à la fois, infuse aujourd'hui le rap et l'improvisation contemporaine. Celui des Beatles, qui faisait trembler des stades entiers, n'a pas résisté à sa propre démesure — au point que ses créateurs ont préféré l'abandonner plutôt que d'en rester prisonniers. La vraie leçon du 29 août tient peut-être là : la musique la plus puissante n'est pas la plus bruyante, et le silence d'un studio peut compter, pour l'histoire, davantage que le vacarme d'un stade.


Tzotzil Trema


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