3 janvier. Tolkien, le roi caché et la tentation de l’Anneau
- Nadia Mevel

- il y a 5 jours
- 7 min de lecture

Dans Le Seigneur des anneaux, de J. R. R. Tolkien, Aragorn, héritier des anciens rois du Gondor et de l’Arnor,
est d’abord un rôdeur anonyme avant de devenir le « roi caché » qui refuse d’utiliser l’Anneau de pouvoir
et n’accepte la couronne qu’après la chute de Sauron. Illustration : Corboney
Né il y a 133 ans dans un pays disparu et orphelin très tôt, J. R. R. Tolkien a transformé les langues anciennes et les mythes du Nord en une grande fable politique. Derrière Aragorn, roi réticent, et l’Anneau qu’il refuse de porter, se lit un avertissement pour nos démocraties fatiguées : se méfier des chefs providentiels qui promettent de tout sauver en s’emparant de tous les pouvoirs.
« Tout ce qui est or ne brille pas,
Tous ceux qui errent ne sont pas perdus ;
Le vieux qui est fort ne dépérit point.
Les racines profondes ne sont pas atteintes par le gel.
Des cendres, un feu s'éveillera.
Des ombres, une lumière jaillira ;
Renouvelée sera l'épée qui fut brisée,
Le sans-couronne sera à nouveau roi. »
Poème au sujet d'Aragorn, cité par Gandalf dans sa lettre à Frodon, dans Le Seigneur des anneaux,
La Communauté de l'Anneau, chapitre X, « Grand-pas », pages 231-232, édition Pocket (première traduction).
C’est un “pays” qui n’existe plus. Il y a exactement 133 ans, le 3 janvier 1892, le petit John Ronald Reuel naît à Bloemfontein, alors capitale de la république boer de l'État libre d'Orange (1), sous souveraineté britannique en Afrique australe. Ce “pays” disparaîtra après sa défaite et sa reddition à l’Empire britannique à la fin de la seconde guerre des Boers, en 1902. À sa naissance, sa famille n’est pas vraiment dans le besoin : ses parents ont quitté l’Angleterre quelques années plus tôt, son père a été promu à la tête de l'agence de la Banque d'Afrique. Il y a pire, comme situation. Mais après, ça se gâte. La mère, Mabel, supporte mal le climat local : en 1895, elle décide de retourner en Angleterre avec les bambins. Le père doit les rejoindre ; manque de bol, il succombe à un rhumatisme infectieux le 15 février 1896. Plus de revenus pour la famille : Mabel s’installe chez ses parents à Birmingham, puis dans un tout petit hameau, à Sarehole, au sud de la ville. Quand le petit Ronald n’est pas occupé à explorer la campagne alentour, sa mère lui enseigne la botanique, des rudiments de latin, d’allemand et de français. Et lorsqu’il commence à savoir lire, les livres lui tiennent compagnie. Il n’aime pas trop L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson ou Le Joueur de flûte de Hamelin de Robert Browning, mais se prend de passion pour les histoires de “Peaux‑Rouges” (comme on disait alors) et du roi Arthur, ainsi que pour les ouvrages de George MacDonald et les recueils de contes édités par Andrew Lang (2). À sept ans, il écrit sa première histoire : une histoire de dragon. »
Sa maman, Mabel, n’aura hélas guère le temps de goûter les talents d’écrivain de son fiston. En 1904, après un déménagement à Edgbaston, non loin de l’oratoire de Birmingham, elle meurt à son tour de complications liées au diabète (le traitement à l’insuline n’existe pas encore). Ronald devient orphelin à 12 ans, mais il est scolarisé à la King Edward’s School. Il y apprend le grec ancien, étudie Shakespeare et Chaucer, et s’initie en autodidacte au vieil anglais. Et ne s’arrête plus d’apprendre : la philologie, le vieux norrois, pour pouvoir lire dans le texte l’histoire de Sigurd (3) ; il découvre encore la langue gotique et le Kalevala, tout en jouant au rugby à XV dans l’équipe de son école.
En octobre 1911, il monte à Oxford étudier les lettres classiques, à Exeter College, chez des maîtres philologues qui vont le marquer durablement. Il s’y enfonce jusqu’au cou dans les langues. Très vite pourtant, Homère et Cicéron l’ennuient prodigieusement ; avec la bénédiction de son tuteur, il bifurque en 1913 vers la philologie scandinave, les légendes du Nord, les mots qui gardent mémoire des royaumes et des rois cachés.
Ce garçon surdoué en langues est en train de se fabriquer bien plus qu’un passe-temps d’érudit : un refuge, certes, mais aussi une boîte à outils pour raconter la guerre, les royaumes, les rois. Tandis qu’il empile grec ancien, vieux norrois, finnois et gallois, l’Europe, elle, file droit vers 1914, les états-majors vers la boucherie industrielle. Quelques années plus tard, c’est avec ce stock de langues mortes et de mythes ressuscités qu’il donnera chair à un roi caché qui accepte la limite – Aragorn – à rebours des chefs de guerre et des hommes providentiels qui, du XXe au XXIe siècle, promettent de tout sauver en accaparant tous les pouvoirs.

En 1954‑1955, J. R. R. Tolkien publie, en trois volumes, Le Seigneur des anneaux, dont il a achevé l’écriture en 1948, après une bonne décennie de travail souterrain. À peine paru, ce pavé de plus de mille pages trouve son public, au point d’être adapté à la radio dès le milieu des années 1950. Aujourd’hui, surtout depuis les trilogies de Peter Jackson (2001‑2003 pour Le Seigneur des anneaux, puis 2012‑2014 pour Le Hobbit), on aime ranger Tolkien à la table des “auteurs de fantasy”, avec dragons, elfes et anneaux magiques comme on range les problèmes dans les cases d’un logiciel de gestion. On retient les batailles XXL, les armées de CGI et les produits dérivés plus que les phrases patientes d’un philologue qui a mis des décennies à ciseler son monde. Pourtant, pour qui traverse 2024‑2025 avec un œil un peu moins ensommeillé que nos plateaux télé, son œuvre ressemble moins à une évasion qu’à un manuel de survie politique.
Chez Tolkien, il y a un roi caché, Aragorn. Il a des titres, du sang, une épée qui brille au bon moment. Mais surtout, il a une obsession négative : ne pas toucher à l’Anneau. L’Anneau, c’est ce pouvoir qui prétend tout régler d’un seul geste, pour “le bien du peuple”, et finit par dévorer celui qui le porte. Aragorn n’en veut pas. Il ne se présente pas aux élections de Minas Tirith en promettant de “tout casser” ou de “reprendre le contrôle” ; il avance à reculons, se fait tirer par le devoir plus que par l’ambition.
Un temps qui raffole de chefs
Notre temps, lui, raffole de chefs bien visibles. Aux États‑Unis, Donald Trump revient en promettant de protéger les siens contre les élites, les migrants, l’écologie, l’ONU, à coups de deals bilatéraux et de coups de menton sur l’OTAN, quitte à laisser l’Europe se débrouiller dans un voisinage en feu. Sur le vieux continent, une partie de la droite radicale et des droites classiques recycle la même figure : un homme viril, qui parle cru, qui “dit tout haut ce que tout le monde pense”, qui sauverait le pays de Bruxelles, des juges, des minorités, des climatologues. Viktor Orban en a fait un système, d’autres l’imitent plus ou moins discrètement. Et, à l’autre bout du continent eurasien, le régime des mollahs en Iran rappelle qu’on peut aussi prétendre parler pour Dieu et pour “le peuple” tout en brisant, à coups de lois sur le voile et de prisons, la révolte des femmes qui crient “Femme, vie, liberté”, et avec elles une grande partie de la jeunesse, dont beaucoup d’étudiant·es écrasé·es par la crise économique et la vie chère.
Le mécanisme est toujours le même : on invoque “le peuple” pour concentrer les pouvoirs. On explique que les contre‑pouvoirs – parlements, cours constitutionnelles, médias, ONG – sont des obstacles au “vrai” suffrage universel. On s’attaque aux règles électorales, aux mandats, aux libertés publiques, tout en se disant plus démocrate que les autres, puisqu’on “écoute” la colère. C’est la vieille tentation de l’Anneau : utiliser un outil de domination au nom d’une cause juste, promettre de le rendre après. Tolkien montre comment cette promesse se défait en chemin.
En 2024‑2025, l’Union européenne chancelle entre guerres à ses frontières, réarmement, fatigue ukrainienne, pression migratoire et renégociations du Pacte vert. Cette fragilité nourrit les entrepreneurs populistes : ils reprochent à Bruxelles son “laxisme” sur la sécurité et son “fanatisme” écologique, se posent en remparts ultimes, hommes ou femmes providentiels, alors même qu’ils grignotent méthodiquement l’indépendance de la justice, de la presse, des contre‑pouvoirs. Dans ce paysage, le roi caché de Tolkien devient une figure inconfortable : un dirigeant qui accepte des limites, qui se sait mortel, qui refuse l’arme absolue quand elle se présente.
Ce n’est pas un plaidoyer pour le retour du roi, ni pour une monarchie éclairée sur les bords du Danube. C’est un rappel discret : une communauté – celle de l’Anneau, avec ses hobbits, son nain grognon, son elfe mélancolique, son magicien aux mains sales – vaut mieux qu’un seul homme au centre de tout. Le salut, dans ces histoires, vient toujours des plus petits, de ceux qui ne se voient pas comme des héros, de ceux qui n’avaient rien demandé. L’inverse exact de la politique‑spectacle actuelle, où l’on cherche d’abord le bon casting.
On fête aujourd’hui Tolkien comme père de la fantasy moderne. On pourrait aussi le lire comme un vieil avertissement adressé à nos démocraties fatiguées : méfiez‑vous de ceux qui vous promettent qu’avec eux, enfin, “tout ira mieux” parce qu’ils auront tous les pouvoirs. L’Anneau, même entouré de slogans, de drapeaux et de storytelling, reste l’Anneau.
Nadia Mevel
NOTES
(1). Le terme de républiques boers désigne des États sud-africains autonomes ou indépendants du XIXe siècle, fondés par les descendants de langue néerlandaise des colons blancs, arrivés au Cap au XVIIe siècle et par la suite désignés sous les vocables Boers, Voortrekkers puis Afrikaners. Sous ce vocable de « Républiques boers » on classe également celles fondées par les Griquas, populations métisses dites Coloured de langue afrikaans.
(2). George MacDonald : écrivain et pasteur écossais du XIXe siècle, considéré comme l’un des pionniers de la fantasy moderne. Andrew Lang est surtout connu pour ses recueils de contes de fées en plusieurs volumes, les célèbres “Fairy Books”, qui ont beaucoup circulé à la fin du XIXe siècle. Ce sont des compilations de contes populaires venus de nombreux pays, réécrits et rassemblés pour un public jeunesse victorien.
(3). Sigurd est le grand héros d’un cycle de légendes nordiques, ancêtre de notre Siegfried. Son histoire est surtout racontée dans la Völsunga saga, un récit en vieux norrois





.png)



Commentaires