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Avec Irène Tassembedo, l'intraitable jeunesse du monde

Des_espoirs, chorégraphie d'Irène Tassembedo, au festival C'est comme ça à Château-Thierry.

Photo Adrien Vallée / L’Échangeur


Avec une "traversée" consacrée à Irène Tassembedo, le festival C'est comme ça ! a célébré une figure majeure de la danse en Afrique. En point d'orgue : Des_espoirs, intense carrousel chorégraphique porté par sept interprètes d'impeccable engagement.


« Bienvenue à Ouaga-Thierry ». Lors de la soirée inaugurale du festival C’est comme ça !, le 23 septembre à Château-Thierry (Aisne), son directeur, Christophe Marquis, plantait le décor. La première semaine du festival de L’Échangeur a offert une « traversée » autour de la chorégraphe burkinabé Irène Tassembedo, vantant ainsi « l’ampleur de son œuvre et l’impact profond de son engagement artistique ».

Ce n’est pas la première fois que L’Échangeur, aujourd’hui Centre de développement chorégraphique national, invite cette figure majeure de la danse en Afrique. En 2021, nous avions ainsi chroniqué la création de Yiiki, joignant un entretien dans lequel Irène Tassembedo nous disait notamment : « la danse, telle que je la conçois, n’est pas juste un divertissement, c’est un engagement » (Lire ICI).


 Lors de la table ronde "Héritages en mouvement" au festival C'est comme ça !, à Château-Thierry, le 25 septembre 2025.

Photo de gauche : Tatiana Gueria Nade, Clément Nikiema et Ladji Koné (de gauche à droite).

Photo de droite : Irène Tassembedo et Christophe Marquis. Photos Adrien Vallée / L’Échangeur.


Lors d’une table ronde intitulée "Héritages en mouvement", puis lors d’une soirée "mafé et films de danse", Irène Tassembedo a rappelé quelques étapes de son parcours, avec simplicité et non sans humour. Partie au Sénégal au début des années 1980 se former auprès de Germaine Acogny à Mudra Afrique (« Je suis partie pour voyager plus que pour la danse ; je ne savais pas où je mettais les pieds »), elle séjournera ensuite plusieurs années à Paris (ou elle donne notamment des cours au Centre de danse du Marais, et où elle crée la compagnie Ébène), avant de décider en 2007 de rentrer au Burkina Faso pour y créer, à son tour, une école de danse. Ne manquant pas de « souffles » (titre de l’un de ses meilleurs spectacles, en 2002), elle crée dans la foulée un festival, le FIDO (Festival international de Danse de Ouagadougou) et un lieu, le Grin des arts vivants, et prend la direction d’un festival de court-métrages. Un temps, elle convainc même le président de l’époque de créer un Ballet national du Burkina Faso, afin de valoriser le riche patrimoine des danses traditionnelles. Une initiative qui n’aura hélas guère duré, qu’Irène Tassembedo envisage aujourd’hui de reprendre, même sans l’aval des autorités. Car la « danseuse d’ébène » (titre d’un documentaire de Seydou Boro présenté dans l’espace d’expositions du festival C’est comme ça !) n’entend pas se laisser enfermer dans la case d’une "danse contemporaine africaine", qui a longtemps été formatée par des "standards esthétiques" que les programmateurs occidentaux avaient envie de voir.

 

« Dans cette fascination contemporaine pour la splendeur du corps noir, l'homme n'est-il pas à nouveau chosifié, admiré comme jadis exploité pour ses muscles, esclave encore, mais cette fois de sa beauté ? » écrivait-elle en 2002 pour la création de Souffles.

 

Des_espoirs, chorégraphie d'Irène Tassembedo, au festival C'est comme ça à Château-Thierry. Photos Adrien Vallée / L’Échangeur

 

Au demeurant, qu’est-ce qui est contemporain, si ce n’est relier au présent une exigence artistique ? Des-espoirs, la dernière création d’Irène Tassembedo, présentée pour la première fois en France au festival C’est comme ça !, met en scène, nous dit le programme du festival, « la jeunesse du Sahel aux prises de crises politiques et sociales constantes. Des vagues d’espoirs et de désespoirs les submergent. (…) Depuis près de 15 ans, la région du Sahel est en proie au terrorisme et aux crimes, les populations sont sans cesse déplacées et fuient l’horreur et la désolation. Refusant cette fatalité, la jeunesse s’interroge et parfois se soulève ».  « Désarroi, doute et colère, mais aussi joie et élans de fraternité et sororité » sont les ingrédients de cette pièce portée par sept jeunes interprètes (Tchinvier Quentin Konan, Syntyche Kouadio, Ahou Prisca Kouamé, Affouo Charlotte Moro, Dramane Ouattara, Florentine Dabire, Clément Nikiema) d’impeccable engagement. Et de l’engagement, il en faut pour tenir de bout en bout une pièce où les séquences, comme autant de tableaux, s’enchaînent à un rythme soutenu.


Irène Tassembedo avait déjà créé en 2005 un spectacle au titre quasi similaire, Des Espoirs : la pièce était issue d’une résidence d’enseignement à l’Institut des Arts de l’Université de Butare, au Rwanda, dans le cadre d’un programme de renforcement des capacités en matière d’arts du spectacle et de travail sur la mémoire du génocide des Tutsis. Loin de remuer le couteau dans la plaie de la tragédie, il s’agissait alors déjà d’évoquer « la capacité à se reconstruire » : « Repartir de bon pied, se fabriquer des raisons de survivre à défaut de mourir. Recommencer : refaire dix, cent fois le même enfant, la même maison, le même amour… (…) Toute cette joie de vivre, tous ces éclats de rire, tous ces chants, ces pas de danse… comment faisons-nous pour être aussi forts, pour être aussi malheureux et heureux à la fois ? (…) Regardez-nous ! Qu'est-ce que nous pouvons être beaux ! Qu'est-ce que nous pouvons être dignes… Nous avons tout et rien. Nous avons le don d'être heureux en enfer. Et c'est peut-être ça qui compte en définitive ? C'est là qu'est l'essentiel… », écrivait alors la dramaturge du spectacle, Odile Gakire Katese.

 

Résilience et optimisme malgré tout, éloge d’une dignité en beauté, ces mêmes ingrédients avivent la création vue au festival C’est comme ça ! Et l’engagement qui sous-tend cette pièce n’a rien du tract militant. Si certains "tableaux" évoquent ce que l’on sait de l’Afrique (magnifique séquence où les danseurs se débattent avec un amas de plastiques), si l’on devine parfois des allusions métaphoriques (de simples lance-pierres font-ils allusion à des armes plus bien lourdes que manient, au Sahel, des groupes islamistes pour s’imposer par la terreur ?), d’autres séquences pourront sembler plus énigmatiques, sans que cela nuise à la cohérence poétique de l’ensemble, mais au risque, parfois d’une certaine profusion. Car Des_espoirs, intense carrousel, est cousu dans plusieurs étoffes reliant présent et passé, des simples sous-vêtements noirs aux capes et manteaux qui évoquent peut-être l’apparat des anciens royaumes Mossi.


De Mozart à des compositions africaines contemporaines, la musique du spectacle combine également époques et continents. Et ce que le spectacle ne dit pas explicitement, la bande son s’en charge parfois : vers la fin de la pièce, rien ne tombe plus à propos lorsque résonne la Course contre la honte, enregistrée voici 11 ans par Grand Corps Malade et Richard Bohringer : « Ce système fait des enfants mais il les laisse sur le chemin / Et il oublie que s'il existe, c'est pour gérer des êtres humains » (sur YouTube, ICI). Entendre cela, alors qu’au même moment, après le Népal, le mouvement Gen Z se lève à Madagascar et au Maroc (et demain peut-être, en Afrique ?), relie d’un coup le spectacle, et sa jeunesse au plateau, à cette exigence de dignité qui se soulève en plusieurs endroits de la planète. En juillet 2020, pour un festival des humanités né dans la clandestinité confinée, Irène Tassembedo avait envoyé un "chœur d’insoumission" (voir ICI) et le spectacle qu’elle était alors en train de créer s’intitulait Yiiki, ce qui signifie, en langue mooré, "Lève-toi". Pour paraphraser Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau qui avaient écrit en 2008 à l’adresse de Barack Obama L’Intraitable beauté du monde (voir ICI), on pourrait dire qu’avec Des-espoirs, Irène Tassembedo célèbre aujourd’hui l’intraitable jeunesse du monde.


« J’espère que ça va changer, que l’on fera enfin "descendre la vieille marmite qui crame au feu depuis longtemps". C’est le combat de ma génération » (Tatiana Gueria Nade)

 

Sian, solo de Tatiana Gueria Nade. Photo DR


Cette jeunesse, outre les interprètes dont on vient de parler, était incarnée, dans la « traversée proposée par le festival C’est comme ça !, par trois artistes issus de l’école de danse d’Irène Tassembedo. On a revu avec grand plaisir l’impressionnant solo Sian, de l’Ivoirienne Tatiana Gueria Nade. En janvier dernier, dans Le Monde, Rosita Boisseau lui a consacré un très bel article (ICI). Avec L’Échangeur, nous étions aux avant-postes : dès octobre 2022, nous avions distingué le solo de Tatiana Gueria Nade « où la colère, la rage, deviennent les combustibles d’un vif désir, une conquête de soi qui est plus grande que "soi", qui ouvre un espace social, à la fois intime et politique, à la croisée des frustrations et des espérances » (texte assorti d’un entretien, lire ICI). Deux ans plus tard, simplement dire que Sian a encore gagné en maturité et en intensité (« quelle claque ! », disait simplement un spectateur à la sortie de la représentation), et que l’on attend avec impatience la prochaine création de Tatiana Gueria Nade, intitulée Na Djoro ("le destin" en bakwé, sa langue maternelle).


Bii Yendé, solo de Clément Nikiema. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur


Si chance lui est donnée d’être programmé ici ou là, nul doute que Clément Nikiema trouve les ressources de cette même maturité. Dans le solo Bii Yéndé qu’il a présenté au festival C’est comme ça !, il ne reste pas grand-chose (apparemment) de l’ancrage initial qui fut le sien dans le hip-hop. Et tout aussi loin des clichés de ce que devait être une « danse africaine », c’est dans l’intériorité et la délicatesse que Clément Nikiema tisse le fil d’une physicalité épurée et d’une musicalité sans esbroufe. En mooré « Biii Téndé » signifie "l’enfant seul" : douleur de l’abandon que Clément Nikiema traduit magnifiquement, dans une danse à fleur de peau.


Page blanche Chapitre 2, de Ladji Koné. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur.


Encore plus minimaliste, pourrait-on dire, c’est une autre forme d’abandon qui est la source initiale de Page blanche. Chapitre 2, de Ladji Koné : celle d’un frère aîné parti sans crier gare et qui laisse derrière lui la page blanche de l’absence. Le danseur, accompagné sur scène par les interventions vocales et musicales de l’artiste tchéco-soudanaise Ridina Ahmedová, se met en marche, peut-être sur la trace du frère disparu. Tempo et rythme de pas, qui crée un continuum et ses variations, et donne le pouls d’une pièce où la présence n’a nul besoin d’effusion pour imprimer sa prégnance.

 

Danseur et chorégraphe, Ladji Koné est, à l’instar d’Irène Tassembedo, un artiste engagé, non par de de grandiloquentes déclarations, mais par un goût de faire, à échelle locale. Convaincu que l’art peut transformer les regards, les corps et les milieux, il a fondé à Ouagadougou le collectif JUMP, dont l’acronyme signifie « Jeunesse Unie pour un Mouvement Positif ». Ce collectif anime aujourd’hui un lieu, aussi modeste soit-il, a aménagé un jardin communautaire, répare l’éclairage public quand il le faut (voir ci-dessous).



Et puisqu’on parle de lieu, évoquons pour finir le Grin des Arts Vivants, créé par Irène Tassembedo à Ouagadougou en 2018 pour répondre « au besoin d’inventer un lieu de développement culturel polyvalent à Ouagadougou, ouvert sur toutes les pratiques artistiques et tous les publics des arts vivants, du cinéma et de la musique pour y développer de nouvelles initiatives de portée locale autant qu’internationale ». L’heure est venue de déménager, pour un nouvel espace « avec une vue imprenable, niché dans un quartier populaire ». Mais dans un pays où les activités d’Irène Tassembedo ne bénéficient d’aucune subvention, tout manque, ou presque : l’électricité, la plomberie, les peintures, matériel scénique. L’association Le Relais d’EDIT qui, depuis l’Europe, soutient les activités artistiques pédagogiques et sociales de la chorégraphe a lancé une cagnotte pour que ce projet puisse voir le jour. Il faut 10.000 €. A ce jour, seuls 5% ont été collectés. Il n’est pas trop tard… Pour contribuer : ICI.

 

Jean-Marc Adolphe


  • Des_espoirs, chorégraphie de Irène Tassembedo, en tournée : le 2 octobre à 19h30 à la Maison de la Culture d’Amiens, le 4 octobre à 18 h à la Scène nationale de Douai, le 7 octobre à 20 h 30 à la Maison des Arts et Loisirs de Laon, le 14 octobre à 14h15 à la Maison de la Culture et des Loisirs de Gauchy, le 16 octobre à 20 h au Manège de Maubeuge - Scène nationale hors-les-murs à Aulnoye-Aymeries.

 

  • A Château-Thierry, le festival C’est comme ça ! se poursuit jusqu’au 11 octobre. https://echangeur.org 

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