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Bolivie : la revanche des cholitas


Une grand-mère aymara passe le ballon pendant l'échauffement avant le début d'un match de handball à El Alto,

en Bolivie, le 9 décembre 2025. Photo Juan Karita / AP


Longtemps imposée par la colonisation puis reléguée aux marges, la pollera est aujourd’hui portée avec fierté par les cholitas, femmes indigènes andines de Bolivie. Loin de contraindre leurs gestes ou leurs ambitions, cette jupe devenue manifeste incarne une réappropriation identitaire et sociale dans le seul pays de la région à majorité autochtone.


En Bolivie, on les croise partout et on ne les voit pas toujours : dans les marchés en pente de La Paz, sur les trottoirs d’El Alto, dans les bus brinquebalants de l’Altiplano. Ce sont les cholitas, femmes aymaras ou quechuas drapées dans leurs jupes à volants, les polleras, leurs châles épais, leurs longues tresses serrées et, posé en équilibre improbable, le chapeau melon hérité d’une mode européenne du début du XXᵉ siècle.​


Le terme lui-même raconte une histoire de domination retournée. Cholacholo : pendant longtemps, l’insulte coloniale visant les indigènes et les métis, celles et ceux qu’on cantonne aux marges, aux cuisines, aux échoppes. Le diminutif cholita a été une manière de rabaisser encore. Mais depuis deux décennies, des femmes se le réapproprient, en font un nom de fierté, un étendard de classe et d’origine. Porter la pollera, c’est refuser l’injonction à « s’européaniser » pour être respectable.​


La tenue est un langage. La largeur de la jupe, la couleur du châle, le type de chapeau, la façon de nouer les tresses signalent l’origine géographique, le statut social, parfois la situation matrimoniale. Ce code vestimentaire qu’on voudrait folklorique fut longtemps le signe visible d’une assignation sociale : on interdisait l’entrée de certains restaurants, hôtels, universités aux femmes en pollera. Aujourd’hui, ces mêmes silhouettes investissent les places, les institutions, les écrans.​


Car les cholitas ne sont plus seulement vendeuses de rue. Elles sont entrepreneuses, avocates, journalistes, élues locales. Elles défilent en haute couture andine, escaladent les sommets enneigés de la Cordillère en jupe, affrontent leurs adversaires sur les rings du cholitas wrestling devant un public hilare et admiratif. Chaque apparition publique déplace les lignes : ce corps longtemps méprisé devient la figure même de la Bolivie contemporaine, tel un manifeste textile en mouvement.​


Dans un pays travaillé par les tensions entre élites blanches, populations indigènes et métisses, les cholitas imposent une autre image de la modernité : ni folklore figé, ni effacement dans un uniforme occidental. Une manière de dire que l’émancipation n’exige pas de renoncer à ses racines, mais de les transformer en puissance d’agir. Dans leurs jupes qui tournent au vent d’El Alto, c’est tout un continent qui apprend à se regarder autrement.​


Texte : Victoria Luz. Photoreportage : Juan Karita


Victoria Luz, étudiante en journalisme, est correspondante des humanités en Amérique latrine.

Juan Karita est un photojournaliste bolivien, membre de l’agence Associated Press basé à La Paz, où il couvre l’actualité politique, sociale et culturelle de la Bolivie et de la région.​


PORTFOLIO


Fernanda Romero lutte lors d'un spectacle de lutte payant à El Alto, en Bolivie, le 3 mai 2025.
Fernanda Romero lutte lors d'un spectacle de lutte payant à El Alto, en Bolivie, le 3 mai 2025.
Macaria Alejandro et Julia Zenteno posent avant de commencer leur travail à la mine El Porvenir à Japo, le 16 septembre 2025.
Macaria Alejandro et Julia Zenteno posent avant de commencer leur travail à la mine El Porvenir à Japo, le 16 septembre 2025.
Herberta Pucho, de l'équipe Las Kantutitas, lors d'un tournoi de handball pour grands-mères à El Alto, le 9 décembre 2025.
Herberta Pucho, de l'équipe Las Kantutitas, lors d'un tournoi de handball pour grands-mères à El Alto, le 9 décembre 2025.
Ana Jimenez conduit une vache à la traite dans sa ferme de Villa Mayca, le 14 septembre 2025.
Ana Jimenez conduit une vache à la traite dans sa ferme de Villa Mayca, le 14 septembre 2025.
Une couturière prend les mesures d'une cliente dans une boutique à Cochabamba, en Bolivie, le lundi 15 septembre 2025.
Une couturière prend les mesures d'une cliente dans une boutique à Cochabamba, en Bolivie, le lundi 15 septembre 2025.
Des électeurs font la queue dans un bureau de vote lors des élections générales à Jesus de Machaca, le 17 août 2025.
Des électeurs font la queue dans un bureau de vote lors des élections générales à Jesus de Machaca, le 17 août 2025.
Francesca Barbieto fait du skateboard à La Paz, le 16 avril 2025.
Francesca Barbieto fait du skateboard à La Paz, le 16 avril 2025.
Une femme transporte de l'herbe pour nourrir ses vaches à Palomar, le 31 octobre 2025.
Une femme transporte de l'herbe pour nourrir ses vaches à Palomar, le 31 octobre 2025.
Des jupes sèchent à El Alto, le 13 octobre 2025.
Des jupes sèchent à El Alto, le 13 octobre 2025.
Des joueuses courent après le ballon lors d'un match amical de football à Cotapachi, le 14 septembre 2025.
Des joueuses courent après le ballon lors d'un match amical de football à Cotapachi, le 14 septembre 2025.
La guide de montagne Ana Lia Gonzales sur le glacier Huayna Potosí près d'El Alto, le 14 avril 2025.
La guide de montagne Ana Lia Gonzales sur le glacier Huayna Potosí près d'El Alto, le 14 avril 2025.
Macaria Alejandro pousse un chariot à la mine Porvenir à Japo, Oruro, le 16 septembre 2025.
Macaria Alejandro pousse un chariot à la mine Porvenir à Japo, Oruro, le 16 septembre 2025.
Des catcheuses s'affrontent lors d'un spectacle payant à El Alto, le 3 mai 2025.
Des catcheuses s'affrontent lors d'un spectacle payant à El Alto, le 3 mai 2025.
Des mannequins portent des créations lors d'un défilé de mode organisé par des designers locaux à La Paz, le 24 octobre 2025.
Des mannequins portent des créations lors d'un défilé de mode organisé par des designers locaux à La Paz, le 24 octobre 2025.

BONUS


Delphine Blast, photographe française née en Bretagne et basée à Paris, inscrit son œuvre à la croisée du documentaire et du portrait mis en scène. Engagée sur les questions sociales et de genre, elle partage sa vie entre la France et l’Amérique latine, où elle a longuement travaillé, notamment en Bolivie.

Entre reportage et art visuel, elle compose une écriture sensible et frontale, attentive à la dignité de ses sujets. Son travail, largement diffusé dans la presse et les festivals, fait dialoguer identité, mémoire et regard politique.


Réalisée en 2016, sa série emblématique "Cholitas : la revanche d’une génération" dévoile des femmes aymaras de La Paz, fières et puissantes, érigées en symboles d’émancipation : « Les cholitas ont réussi à trouver leur place dans la société moderne sans renier leur passé collectif. Elles sont l'expression de la dignité des populations indiennes. Après avoir consacré plusieurs travaux à la situation des femmes en Amérique latine, j'ai voulu me rendre en Bolivie, à la rencontre de ces femmes afin de comprendre ce que signifie être une cholita aujourd'hui. En passant plusieurs mois là-bas, j'ai rencontré des dizaines de cholitas. (...) J'ai choisi de suivre quelques cholitas représentatives de cette évolution en cours dans leur vie quotidienne. À travers ce travail, je souhaite lutter contre le stéréotype de la femme bolivienne traditionnelle et remettre en question la vision occidentale dépassée de cette population. »  


VIDÉO. En Bolivie, les combats de cholitas sont un spectacle culturel et sportif très connu, mélange de lutte libre, de tradition aymara et d'attraction touristique. Ils combinent acrobaties, humour, théâtralité et un récit où la cholita lutte souvent contre « l'oppresseur » ou « le méchant ». Vidéo mise en ligne le 12 novembre 20255, issue de la chaine YouTube Los Andes Diario.



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