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"C'est notre révolution". Dans les coulisses de Gen Z Madagascar

Entretien exclusif pour comprendre en profondeur le mouvement Gen Z Madagascar, qui a fait vaciller l’ordre établi. Né sur TikTok avant d’enflammer les rues, il a brisé la hiérarchie de la parole et ouvert la voie à une révolution sociale, politique et culturelle. Sariaka Senecal, 22 ans, représentante de Gen Z Madagascar, et le poète Élie Ramanankavana, 30 ans, racontent comment une jeunesse soudée, lucide et indocile tente de faire naître un nouvel être collectif : l’individu malgache.


À Madagascar, le mouvement Gen Z a bouleversé l’ordre établi. Né sur les réseaux sociaux avant de descendre dans la rue, il a fait trembler la hiérarchie sociale, politique et symbolique du pays. Dans cette révolution portée par la jeunesse, une génération entière revendique le droit à la parole, à la liberté et à l'émancipation – dans une société encore profondément structurée par le collectif, la famille, la lignée et la parole des anciens.


À travers un dialogue riche et sensible, Jean-Marc Adolphe s’entretient avec Sariaka Senecal, 22 ans, étudiante en Lettres et représentante du mouvement Gen Z Madagascar, et Élie Ramanankavana, poète et chroniqueur.


De la musique des noms à la musique des révolutions, ils explorent ensemble ce moment charnière où la jeunesse malgache – entre tradition et modernité, entre “terre des ancêtres” et “terre des descendants” – invente peut-être la figure inédite de l’individu Malagasy.


Nota bene - Sur Élie Ramanankavana, lire sur les humanités :

  • Jean-Joseph Rabéarivelo, Jean-Luc Raharimanana, Na Hassi et Elie Ramanankavana, voix malgaches (ICI)

  • Madagascar, la révolution qui advient (ICI)

  • Madagascar, journal d'une Révolution / 01 (ICI)

  • Pour lire la suite du "journal d'une Révolution", sur la page Facebook d'Élie Ramanankavana (ICI)



Transcription


Jean-Marc Adolphe - Je voudrais d'abord parler de vos noms, parce qu'il y a une musique des langues. Il y a une musique des noms. J'ai lu, je ne sais pas si c'est vrai, que le prénom Sariaka, qui se prononce "Saarick", signifie "généreux" ou "charitable". Est-ce que tu confirmes ?


Sariaka Senecal - Oui, mais ça signifie surtout deux autres choses. C'est une musique souriante, et qui apporte la joie.

 

J-M.A. - Elie, à ton tour. Ton nom, c'est Ramanankavana. Ce nom malgache, selon ce que j'ai lu, peut se décomposer en plusieurs parties significatives : R est un préfixe souvent utilisé pour les noms de famille ou de clan, qui peut signifier « celui qui est de » ou « appartenant à ». "Mana" signifie « avoir, posséder » ou encore renvoie à une notion de pouvoir ou d'autorité. "Kavana" peut faire référence à un groupement familial ou clanique, parfois associé à une notion de lignée ou d'appartenance. Ainsi, "Ramanankavana" peut se traduire par « celui qui possède ou qui a le pouvoir, l'autorité sur le clan ou les siens ». Est-ce que tu confirmes ?


Elie Ramanankavana - Oui, c'est celui qui possède la famille ou c'est celui qui a beaucoup de famille. Ce qui est vraiment intéressant, c'est que dans ce nom de famille, la seule voyelle est le A. Et c'est la voyelle qui représente le mieux Madagascar. Dans Madagascar, il n'y a que des A. Je viens aussi d'une région qui s'appelle Farafangana. Et je suis d'une ethnie qui s'appelle les Rabakara (1). Au final, peut-être que Ramankavana est l'un des noms les plus malgaches dans sa sonorité. Ces répétitions de A à l'infini, c'est fascinant.


J-M.A - Avant de parler de l'histoire du mouvement Gen Z, de comment il s'est constitué, de ce qui se passe aujourd'hui, j'aimerais que l'on revienne sur le texte publié hier, 5 novembre, par Elie sur sa page Facebook : "Impossible liberté, la naissance de l'individu malgache". C'est un texte qui pose la question de l'individualité. Comment est-on individu dans une communauté ? Elie Ramanankavana écrit, « Dire "je" ici, ce n’est jamais se rapporter à soi. C’est déclarer une origine, un territoire et surtout un tombeau. C’est amener avec soi des intérêts de groupe, des tabous, des interdits, une religion familiale, des croyances et des légendes si enracinées qu’elles rendent presque impossible l’émergence de l’individu. Ces éléments suffisent à montrer que la liberté, en terre malgache, est une entreprise difficile. »

 

Sariaka Senecal - Je suis d'accord avec cette distinction. Le peuple Malagasy (2) est collectif, il est très soudé, et c'était l'une des valeurs fondamentales de l'ancienne société, l'unité, le fait de voler ensemble. Je prends cette image parce que l'oiseau est très important dans la culture Malagasy. Moi je suis Merina (3), je viens des hauts plateaux, mais à Madagascar en général, les oiseaux sont très importants. Et il y a ce côté "voler tous ensemble". Le fait d'être unis à d'autres enlève peut-être de la liberté dans un sens de liberté personnelle. Mais il y a une liberté qui est acquise au fait de s'unir tous ensemble, ou du moins que la liberté ne peut être acquise que en s'unifiant. C'est quelque chose que j'ai beaucoup remarqué dans Gen Z. La liberté individuelle, nous n'en avions pas. On n'avait pas la liberté de parler les uns pour les autres, de dire notre avis. Et pourtant, nous partagions tous le même avis, mais nous le pensions dans notre coin. On s'est tous alliés dans le même but, pour faire la même chose, pour aller manifester ensemble, pour exprimer et utiliser notre liberté d'expression, la liberté de manifester.

Nous nous sommes tous alliés et nous avons créé un collectif. Gen Z est né, puis après il y a eu d'autres entités qui sont nées de Gen Z, et on s'est tous ralliés dans un collectif. Néanmoins, une fois que la lutte dans la rue était terminée, chaque entité du mouvement du collectif a repris de son indépendance. Je pense que pour avoir la liberté, il faut s'unir. Une fois que la liberté est acquise, elle se pratique par petits groupuscules, voire de manière individuelle.

 

J-M.A. - Cela évoque, dans ce qu'on appelle l'Occident, la notion d'individu, qui est finalement relativement récente. Dans ses textes, Elie parle aussi de la notion de croyance. On était sous l'autorité d'un dieu unique, qui était celui de la religion catholique. La modernité commence à la fin du 19e siècle, début du 20e, avec d'une part l'industrialisation, et aussi le cinéma, avec la danse "moderne". Là émerge ce qu'on va appeler la subjectivité, c'est-à-dire le fait que le sujet ne dépend pas de l'autorité d'un dieu pour exister, pour avoir sa propre conscience, sa propre liberté. Or, Le colonialisme occidental -on n'en est pas encore tout à fait sorti-, a supposé, au fond, que les peuples et territoires qu'il colonisait n'étaient pas capables de modernité ; et a donc empêché, d'une certaine manière, l'éclosion de cette subjectivité au sein, comme tu le dis très bien, de communautés avec leurs croyances et rituels d'appartenance.


Sariaka Senecal - Je suis médiéviste, alors je connais un peu le communautarisme des civilisations européennes... Par rapport à notion de modernité : en quoi est-ce que l'individualisme a une valeur d'évolution plus grande que le communautarisme ? Finalement, c'est une adaptation : l'individualisme correspond aux sociétés actuelles. C'est une question de culture. Je pense que la liberté a plusieurs couches et surtout, ou plus exactement, c'est comme des pièces de Lego, des pièces qui s'emboîtent : c'est creux dans telle pièce, c'est plein dans l'autre. Parfois, il faut sacrifier de la liberté pour avoir de la liberté.

 

J-M.A. - Élie, je reviens à ton texte... Tu dis une chose que je trouve très intéressante. Parlant de cette convulsion révolutionnaire qui a secoué Madagascar, tu écris « La hiérarchie tremble sous le séisme des "zandry-zanaka", les enfants, les cadets réclament le droit de parole, l’égalité avec leurs aînés, la fin donc du règne patriarcal. C’est peut-être là le premier signe d’une individualité réelle, une égalité qui se construit dans le fracas de la désobéissance et dans le refus de la soumission. Car entre-temps, cette jeunesse a forgé ses propres codes, ses normes, ses références. Elle ne se définit plus ni par une lignée, ni par une région, ni par une tombe. Et la preuve la plus éclatante de ce basculement tient dans le concept novateur de "tanin-janaka", terre des descendants. Un mot amené peut-être à détrôner le "tanin-drazana", la terre des ancêtres. Un mot qui dit, à sa manière, que le temps des vivants vient de commencer... en accouchant des prémices de l'individu malgache. »

 

Elie Ramanankavana - Dès le départ, ma compréhension du mouvement part justement de ce que j'appelle la hiérarchie de la parole. C'est-à-dire que dans la société malgache, il y a cette hiérarchie de la parole qu'on appelle généralement le "ha-sintin" (4). Dans la société malgache, la parole appartient aux "zoukraya manjin", c'est-à-dire aux aînés et aux parents. Et le "zanj zanak", l'enfant, le cadet, est surtout là pour écouter et pour porter le fardeau de la société, c'est-à-dire, on dit c'est-à-dire avoir des parents, des aînés, c'est avoir des porte-parole et puis avoir des cadets, c'est avoir des porte-fardeau. Sauf qu'avec le mouvement Gen Z, la hiérarchie de la parole est bousculée. On a des "zandr, zanaka", qui veulent justement prendre la parole et qui disent, oui, nous aussi, on a notre mot à dire dans ce qui se passe dans cette société. En soi, c'est une révolution dans la société malgache.

A partir du moment où on bouscule cette hiérarchie, on a toutes les valeurs qui sont portées par les aînés, c'est-à-dire la religion, l'appartenance à un territoire, l'appartenance à un tombeau, qui sont bousculées parce que ces "zandry, zanaka", quand ils parlent, parlent sans forcément se rapporter à une origine ethnique ou à une religion ou à un tombeau. Au final, c'est donc l'émergence de l'individu, de l'individu malgache. L'individu malgache qui, aujourd'hui encore, est en germe. L'émergence du terme "tanin-janaka" (5) matérialise cette révolution-là.


J-M.A. - Cela veut dire que ce qui a commencé avec ce mouvement Gen Z, c'est une révolution politique, c'est une révolution sociale, mais c'est aussi une révolution culturelle. A présent, on va entrer un petit peu dans le concret, puisqu'on a dit en ouverture qu'on allait dévoiler les coulisses de tout ce mouvement. Est-il vrai qu'au départ, c'est Vladimir Poutine qui a offert une formation de 15 jours à quelques malgaches au Népal, et puis que le 25 septembre, Poutine a appelé et vous a dit, "c'est bon, allez-y" ?


Sariaka Senecal - Ouh là là, pas du tout, du tout, du tout, du tout. Ça, c'est des ragots. Gen Z a commencé tout simplement sur TikTok. En fait, TikTok, c'est notre plateforme d'expression, surtout pour ce qu'on appelle la Gen Z, et la Gen Z a des codes, des codes d'humour, des codes sociaux, des codes culturels qui leur sont propres. Il y a plein de petits créateurs de contenu sur TikTok qui postent des vidéos de critique. Oui, il y avait une inspiration notamment aux Philippines, je crois, où il y avait des vidéos sur la corruption, sur les familles qui vivent bien alors que le peuple souffre. Et il y avait des vidéos qui dénonçaient l'ancien régime, qui dénonçaient les dérives et tout ça. On a suivi la chose. Moi, par exemple, j'étais une consommatrice et commentatrice de ce genre de vidéos. C'est tout simplement ces créateurs de contenus-là, des jeunes de de mon âge, qui ont été inspirés par Gen Z Népal et qui m'ont envoyé un message disant "Est-ce que tu veux faire partie de ce groupe ?" Et j'ai dit "Mais bien sûr, je n'attendais plus une chose, c'est qu'on me le demande". » Au début, on était 15 sur un petit groupe. Puis on est arrivé à 100 personnes sur un groupe Instagram. Tout simplement, c'était un groupe, tout simplement. Il n'y avait rien de fou.


J-M.A. - Mais dans ce groupe, il y a bien eu un déclic ? Qui a dit : "Allez, le 25, on y va" ?

 

Sariaka Senecal - En fait, on a fait une première manifestation le 15 septembre pour la démocratie noire. C'était "demokrasia mens" (6), qui veut dire « démocratie noire », et c'était le deuil de la démocratie. En fait, il n'y a pas eu grand monde, mais Baba, Clémence, Lily, qui avaient appelé à cette manifestation, ont été arrêtés, et c'est ça qui a mis le feu aux poudres. Il y a eu des grands appels à manifester. On parlait tous ensemble. On se disait "Comment est-ce qu'on va s'organiser ? Qu'est-ce qu'on va faire ?" Et vraiment, le tout premier jour, on ne s'attendait pas à ça. Des forces armées ont été déployées dès le matin. En fait, c'était la panique. C'était une chasse à l'homme. Et on était tous apeurés, parce qu'on savait dans quel pays on vivait, en fait... Jusqu'à l'investiture de la présidence actuelle, on se cachait. Quelques personnes un peu courageuses osaient parler à visage découvert. J'avais parlé une première fois sur Brut. Mes parents étaient horrifiés. Je n'avais pourtant pas dit mon véritable prénom, je disais mon deuxième prénom, Camille. Ou tout simplement, je disais Sirène, c'est un surnom dans le milieu. J'ai changé mon profil sur Facebook, pour ne pas être reconnue. On avait peur, mais vraiment très peur.

 

J-M.A. - Elie, pour ta part, tu es sur TikTok ? Je te pose la question, parce que tu as 30 ans : pour la Gen Z, tu es déjà un aîné...


Elie Ramanankavana - Je suis sur TikTok depuis très récemment. Et je ne maîtrise pas les codes de TikTok. Un peu Instagram, mais surtout Facebook.

 

J-M.A. - Est-ce que tu as été surpris par cette irruption publique le 25 septembre ? Si je ne me trompe pas, je crois que ton premier post Facebook sur Gen Z date du 27 septembre...


Elie Ramanankavana - En fait, mon tout premier post de réflexion sur la génération Z globalement portait sur le mouvement de la génération Z au Népal. C'était une réflexion sur la révolution : est-ce une révolution ou une révolte populaire ? La révolution est un changement de paradigme tandis qu'une révolte, c'est le soulèvement contre une personne, contre des groupes. J'étais arrivé à la conclusion qu'au Népal, c'était plus une révolte qu'une révolution.

Ensuite sont arrivés à Madagascar les événements du 25 septembre. J'ai été marqué par des discussions avec mon père, analyste politique qui était très proche du président Ratsiraka (7). Il y a trois ans, il prédisait déjà que le régime actuel allait s'effondrer, non pas du fait d'une révolte menée par un leader, mais à la suite d'une explosion sociale. J'étais convaincu que ça arriverait. Et puis, c'est arrivé. J'ai continué ma réflexion sur la Gen Z, et notamment la Gen Z de Madagascar, et j'en suis arrivé à la conclusion que, dans le cas de Madagascar, c'était plutôt une révolution.Justement parce que je parle de cette hiérarchie de la parole, et comment ce mouvement-là porte un changement de paradigme, avec l'inversion ou du moins de l'égalisation de la hiérarchie sociale entre les aînés et les cadets.

 

Sariaka Senecal - Je suis totalement d'accord, sur cette distinction très fine, littéraire, entre "drazana" et "janaka", qui est beaucoup plus profonde qu'elle peut en avoir l'air. "Drazana", c'est quoi ? Ça signifie l'honneur : c'est beaucoup l'honneur des ancêtres qui est une valeur fondamentale de la société Malagasy. Tandis que "janaka", c'est le développement, c'est la préservation pour le futur. C'est proprement du XXIe siècle et c'est normal que ce soit nous, les enfants du XXIe siècle, la jeunesse, qui portions cette phrase. C'est nous qui devons agir pour le futur des enfants plutôt que pour l'honneur de nos ancêtres, qui est quand même très important, mais c'est une manière d'honorer ses ancêtres que de penser à leur descendance.


J-M.A - Elie, ce que je trouve intéressant, dans les chroniques que tu publies sur Facebook, c'est le rappel de l'histoire de Madagascar. C'est-à-dire que tu inscris le présent d'un soulèvement dans une chaîne d'événements qui l'ont précédé.


Elie Ramanankavana - Cela vient d'un traumatisme personnel, lié au soulèvement de 2002 (8). Mon père, proche de l'ancien président, a été poursuivi et va été obligé de fuir la maison. A l'époque, j'avais 7 ans. Cela m'a évidemment marqué, et ensuite j'ai cherché à comprendre ces soulèvements populaires. J'ai beaucoup lu, j'ai emmagasiné pas mal de connaissances historiques sur les révolutions, j'ai pu les schématiser, étudier comment ça se déroule, comment ça commence, comment ça se termine, dans le contexte malgache. Et il y avait cette volonté d'éclairer la Gen Z, parce que dès le départ, j'ai remarqué qu'on me lisait. Je voulais les aider à faire valoir leur mouvement, que ce mouvement réussisse. Et donc, je m'exerçais à vraiment devancer les faits et de faire même dans la prospection pour donner des coups d'avance à la Gen Z. Par exemple, à un moment, l'un des posts qui a un peu fait le buzz, portait sur l'estimation du coût de la répression (plus de 2 milliards par jour le déploiement des forces armées à Atananarivo) ; comment est-ce que la répression est intenable dans un pays comme Madagascar et comment une révolte populaire va forcément aboutir...


Sariaka Senecal - Je me rappelle très bien de ce post.

 

J-M.A - Ça vous a donné du courage ?


Sariaka Senecal - Ça nous a fait réfléchir, et davantage encore que le courage, ça nous a donné encore plus de fièvre pour manifester. Aujourd'hui, nous sommes encore capables de descendre manifester si jamais il y a besoin. On n'est pas fatigués. On n'en a pas marre.

 

J-M.A - Sariaka, tu as 22 ans, tu poursuis des études de Lettres (en France, à Lille). Comment, à 22 ans, devient-on porte-parole du mouvement Gen Z ? Est-ce qu'il y a eu une élection, une cooptation ? Nous avons été les seuls en France à publier la "feuille de route" de Gen Z Madagascar (ICI) : comment ça a été décidé ? Est-ce que ça a été voté ? Est-ce qu'il y a eu une assemblée générale ? Est-ce que tout s'est fait par TikTok ? Comment ça fonctionne concrètement Gen Z ?


Sariaka Senecal - Tout d'abord, comment est-ce que j'en suis arrivée à devenir porte-parole (Je dis "représentante" plutôt que "porte-parole") ? En fait, c'est un concours de conséquences, un concours de choses qui me sont arrivées : j'ai été là où il fallait quand il fallait. Et puis, est venue la question de porter notre voix sur les réseaux sociaux et surtout auprès des médias. Nos portes-paroles, il y a Eliott, Mihary, Jenny, Mirindra... Il y en a plein, aussi dans chaque délégation de chaque province. En ce qui me concerne, c'est donc la presse. Pourquoi moi ? C'était un moment où c'était sensible de montrer son visage, et évidemment, les médias voulaient que l'on montre nos visages. Et, j'ai eu le cran. J'étais portée par l'amour de mon pays et j'étais prête à me mettre en danger. Plusieurs fois pendant la lutte, je me suis mise en danger. J'ai 22 ans. Je suis étudiante. J'ai ma petite vie. Enfin, j'avais ma petite vie. Pourquoi mettre tout ça en danger ? Pour être militant ? Être militant est le plus grand acte de don de soi. Parce que cela signifie que notre amour propre est en dessous d'une cause que l'on pense être supérieure à soi-même. Et je pense que c'est ce qui s'est passé à ce moment-là. A un moment, j'ai dit, allez, j'y vais. C'est vraiment du hasard. Du hasard.

 

J.M.A - Et la charte de Gen Z. Comment a-telle été rédigée et adoptée ?


Sariaka Senecal - Il faut comprendre que derrière chaque décision prise par Gen Z, il y a des concertations. Il y a des groupes de personnes qui sont compétentes. Nous sommes des étudiants, et nous sommes en train d'acquérir des compétences. Mais d'ores et déjà, il y a des personnes qui ont des compétences dans tel ou tel domaine. On a un Discord dans lequel nous posons beaucoup de questions, mais en fait, nous savons, surtout dans le cadre de notre charte, moins dans le cas de la feuille de route qui a vraiment été issue d'une stratégie, des personnes qui ont réfléchi, qui ont passé des nuits blanches à réfléchir à quelles seraient les stratégies que nous pourrions mettre en place. La charte, c'est un élément de ralliement, et c'est, je pense, la chose la plus facile à faire.

Nous savons tous ce que nous voulons pour notre pays, nous savons tous ce que nous avons crié, scandé pendant les manifestations, ce que nous demandons, ce pourquoi on a commencé à commenter des TikTok, à poster des vidéos sur Internet, et en fait, nous avons les mêmes critiques, souvent, mais parfois des approches différentes. Et je fais partie de Gen Z de Madagascar, mais Gen Z, c'est pas seulement nous, Gen Z, ça appartient au peuple, c'est ton peuple, et il y a différents groupuscules de Gen Z dans le peuple qui disent des choses, qui font des choses. Le problème, c'est comment lier tout cela autour du même objectif, et c'est là que la charte entre en jeu.

 

J-M.A. - On a parlé de TikTok, et tu viens de mentionner Discord (9). Peux-tu en dire un peu plus ?


Sariaka Senecal - Vous connaissez peut-être le Discord+261(notre code téléphonique) ?, c'est un Discord qui est ouvert à tous, accessible, dans lequel il y a parfois des votes, souvent des informations, surtout pendant les manifestations...


J-M.A. - Une des revendications récurrentes de Gen Z, c'était d'avoir des tarifs modérés pour l'accès Internet, est-ce que c'était compliqué parfois d'avoir un accès Internet ?


Sariaka Senecal - Oui, bien sûr, rien qu'avec les délestages, il y a beaucoup de blocages qui font que, et nous en sommes conscients, Gen Z ne touche pas tout le monde. 70% de la population a moins de 30 ans, mais combien de jeunes sont dans des lieux isolés, dans des lieux sans accès à une connexion ? Des jeunes que nous n'arrivons pas toujours à toucher parce que l'accès à Internet est trop coûteux, en plus des problèmes d'infrastructures et de délestages...

Si nous n'avons pas eu la majorité de la population dans les rues, ce n'est pas parce que la majorité de la population soutiendrait l'ancien régime, mais tout simplement parce que la majorité de la population n'a même pas les moyens d'accès à l'information...


Elie Ramanankavana - Je voudrais ajouter qu'au départ, il y a même eu une certaine censure dans les médias. Dans les rédactions, c'était sensible de parler de Gen Z parce qu'on ne sait pas trop qui est le leader du mouvement : c'est un mouvement à hiérarchie horizontale. Le vrai moyen pour contourner cette censure, ça a été Internet.


J.M.A. - Aujourd'hui, que se passe-t-il ? Le président a été destitué et déchu de sa nationalité. Un nouveau gouvernement a été formé. Les problèmes d'eau et d'électricité ne vont certes pas être réglés du jour au lendemain. Mais comment les exigences du mouvement Gen Z sont-elles aujourd'hui entendues, acceptées ou pas, et jusqu'à quel point êtes-vous optimistes ?


Sariaka Senecal – Nous ne sommes pas vraiment optimistes, parce qu'être optimiste, c'est être naïf. Le régime d'Andry Rajoeli est parti, mais le système, lui, il faut le détruire. Ce système de népotisme, ce système qui désavantage les jeunes, ce système qui désavantage les Malagasy, et donc non, nous ne sommes pas optimistes, nous sommes sceptiques. Comment est-ce que nous voulons nous faire entendre ? Nous voulons avoir une place en tant que comité de consultation de jeunesse. Nous voulons unir la jeunesse. Qui est la majorité de la population ? Qui est la population Malagasy ? C'est la jeunesse. Nous voulons avoir accès à tous les jeunes, leur donner accès à toute l'information. Nous voulons de la transparence, nous voulons de la lutte anticorruption, et nous voulons le respect de nos droits fondamentaux, dont notre liberté d'expression.

Comment est-ce que nous comptons avoir un poids ? Nous voulons faire garde-fou, nous voulons faire force de proposition au sein du gouvernement. Cela passe par des comités, bien sûr, nous sommes ouverts et nous demandons l'aide d'experts, mais nous voulons avoir une place parce que c'est notre révolution, c'est nous qui l'avons portée. Ce ne sont pas les personnes qui détiennent le pouvoir. Nous détenons le pouvoir et nous le confions au PRRM (présidence de la refondation de la République Malagasy). Jusqu'ici, nous avons vu une bonne volonté, en tout cas, une écoute soumise à des limites parce que, comme je le disais, un système ne se détruit pas en un jour, comme il n'a pas été construit en un jour. Et il s'agit de défaire ce système, brique par brique.


J.M.A. - Avant de conclure, Sariaka, j'ai remarqué que ton avant-bras gauche est orné d'un tatouage. Peut-on savoir ce que c'est ?


Sariaka Senecal – Oui, bien sûr. C'est une fleur d'hibiscus avec un petit papillon. C'est parce que je viens d'une île, et surtout parce que je fais de la danse haïtienne. C'était ma petite vie avant tout ça. Je dansais tout le temps...

 

J-M.A - Le mot de la fin à "l'aîné" (30 ans) : optimiste, ou pas ? Dans la première chronique des humanités sur la révolution à Madagascar (ICI), Michel Strulovici rappelait le contexte économique et politique qui explique la pauvreté "endémique" à Madagascar. Tout cela, on imagine que ça ne va pas être simple de l'expulser ou de le déplacer. Elie, comment perçois-tu ce que vient de dire Sariaka ?

 

Elie Ramanankavana - La première décision que ce régime a prise, c'est justement la nomination du premier ministre : une personne qui est liée à l'ancien régime. Cette nomination n'a pas fait l'objet de consultations, et cela met à côté, tout de même, ceux qui portent vraiment la révolution, c'est-à-dire la Gen Z. Cela a été confirmé par les nominations qui ont suivi: on espère avoir du changement par les personnes, alors que les revendications, c'était le changement du système lui-même. Jusqu'à aujourd'hui, on n'a pas de signal clair quant à une volonté véritable de changer le système. On voit surtout une continuité et une mise en marge de cette génération-là qui a fait la révolution. Au final, l'espoir n'est pas là dans ce nouveau régime en place. Ce qui donne de l'espoir aujourd'hui, c'est justement avec des jeunes comme Sariaka, cette génération Z qui est toujours présente, qui n'a pas été enterrée. En général, les révolutions à Madagascar se passent comme ça : il y a une révolution portée par un leader, et ensuite le leader va avaler la révolution pour asseoir son pouvoir. Aujourd'hui, il n'y a pas de leader du mouvement Gen Z, et les gens sont en place, ils ne pourront pas avaler ce mouvement. L'espoir est là, dans cette jeunesse-là, dans la structuration de la génération Z...

 

Entretien réalisé le 6 novembre 2025


NOTES


(1). Les Rabakara sont une des trois principales ethnies habitant la région de Farafangana, au sud-est de Madagascar, dans la région Atsimo Atsinanana. Elles cohabitent notamment avec les ethnies Antefasy et Zafizoro. Les Rabakara participent à la diversité culturelle de cette zone côtière et ont leurs propres traditions, modes d'habillement et structures sociales, incluant encore une place importante pour les « Apanjaka » ou rois dans certains groupes d'ethnies comme celle des Rabakara. Cette région est connue pour sa richesse culturelle ainsi que pour sa géographie comprenant des plaines côtières, des collines et des zones montagneuses plus à l'intérieur.

 

(2). En malgache, le terme « Malagasy » désigne à la fois le peuple malgache et la langue malgache. Ce mot est utilisé par les habitants de Madagascar pour s’identifier eux-mêmes. Il reflète leur identité culturelle, linguistique et ethnique, englobant l’ensemble des populations de l’île, qui partagent une origine austronésienne ainsi que diverses influences africaines. Le mot « Malagasy » ne se limite donc pas à une simple traduction du mot français « Malgache », il est un terme autochtone essentiel qui signifie littéralement « peuple de Madagascar » ou « habiter de Madagascar ».

 

(3). Le peuple malgache est composé d'environ 18 ethnies principales aux origines austronésiennes et africaines, présentes à travers toute l'île de Madagascar. Les Merina (25% de la population) sont la plus grande ethnie, installée principalement dans les Hautes Terres centrales autour d'Antananarivo. Ils ont des origines asiatiques, notamment indonésiennes, et sont connus pour leur culture royale et leur dialecte malgache fondamental.​

Les Betsileo (12%) vivent également dans les Hautes Terres et sont réputés pour leurs arts, la riziculture et leur histoire sociale forte.​

Les Betsimisaraka représentent environ 19% et sont la principale ethnie de la côte est, cultivant café, girofle et canne à sucre.​

Les Sakalava, présents sur la côte ouest, sont aussi une ethnie importante avec une économie basée sur l'élevage et la pêche.​

D'autres ethnies notables incluent les Antandroy, Antaisaka, Mahafaly, Vezo (côtiers et marins), Bara (éleveurs de zébus), Antakarana, et plusieurs autres groupes répartis selon les zones géographiques intérieures et côtières de Madagascar.

 

(4). En malgache, le terme « ha-sintin » fait référence à un concept lié à la hiérarchie de la parole ou à la structure du discours, notamment dans des contextes sociaux où la parole est organisée selon des règles de respect et de positionnement social. Plus précisément, « ha-sintin » peut être interprété comme la hiérarchie dans la prise de parole, indiquant qui parle en premier, qui a le droit de s’exprimer et comment les rôles en communication sont distribués dans un groupe ou une réunion, reflétant ainsi les rapports de pouvoir et de respect dans la société malgache. Ce concept est important dans les échanges traditionnels et sociaux, où la parole n’est pas seulement un moyen de communication mais un vecteur de relations sociales hiérarchisées. Cette notion complète l'étude des interactions verbales et de la politesse dans la culture malgache, où les rôles, âges et statuts déterminent la manière et le moment de prendre la parole.

 

(5). En malgache, « tanin-janaka » désigne littéralement la « terre des enfants » ou la « terre ancestrale ». Ce terme évoque la notion de terre d’origine, celle héritée des ancêtres et transmise aux descendants. C’est un concept fondamental dans la culture malgache qui souligne l’importance du lien entre la population et sa terre natale, souvent chargé de valeurs identitaires, spirituelles et sociales. Cette notion fait référence non seulement à un territoire physique mais aussi à l’héritage familial et communautaire, incarnant un ancrage profond dans la mémoire collective et le respect des traditions.

 

(6). En malgache, « demokrasia mens » (ou « demokrasia tena izy ») signifie « vraie démocratie » ou « démocratie authentique ». Ce terme est utilisé pour souligner une forme de démocratie pleinement réalisée, mettant l'accent sur la participation effective du peuple, le respect des libertés fondamentales et la transparence dans la gouvernance. Dans le contexte malgache, cette expression renvoie souvent à un idéal politique, une aspiration à une démocratie qui va au-delà des formes superficielles ou partielles, cherchant à garantir une véritable justice sociale, liberté et inclusion citoyenne. Elle est parfois au cœur des débats publics et des revendications populaires pour un meilleur fonctionnement démocratique et une plus grande responsabilité des dirigeants envers la population.

 

(7). Didier Ratsiraka (1936-2021), surnommé « l'Amiral rouge », fut un homme d'État malgache charismatique et militaire de formation. Premier président de la Deuxième République, il prit le pouvoir en 1975 après la transition militaire et instaura une politique socialiste avec la malgachisation. Fondateur du parti AREMA (Avant-garde pour la Révolution Malgache), il dirigea Madagascar de 1975 à 1993 puis de 1997 à 2001, avant d'être finalement évincé lors d'une crise en 2002.

 

(8). Le soulèvement de Madagascar en 2002 a été déclenché par la crise politique née de l'élection présidentielle très contestée de décembre 2001. Didier Ratsiraka, président sortant, et Marc Ravalomanana, maire d’Antananarivo, se disputaient la victoire. Ravalomanana revendiqua la victoire après un re-comptage des voix et fut reconnu par la communauté internationale, mais Ratsiraka contesta les résultats, entraînant des mois de tension. Le pays fut divisé en deux camps opposés, avec des manifestations massives, des barricades et un blocage quasi complet des activités, en particulier autour de la capitale Antananarivo, épicentre du mouvement. Cette crise dégénéra en affrontements violents, provoquant environ trente morts et des centaines de blessés.

 

(9). Discord est une plateforme de communication en ligne permettant d’échanger par texte, voix et vidéo. Elle fonctionne autour de serveurs ou communautés privées ou publiques, où les utilisateurs peuvent créer des salons thématiques pour discuter, partager des fichiers, faire des appels vocaux ou vidéos, et organiser des activités variées. Initialement conçue pour les joueurs de jeux vidéo, Discord s’est étendue à un large public allant des groupes d’études aux communautés professionnelles. Les utilisateurs peuvent rejoindre jusqu’à 100 serveurs gratuitement, avec des fonctionnalités avancées comme l’intégration de bots pour la modération, la gestion et l’animation des serveurs, ainsi que le partage en direct d’écran ou de vidéos. Discord est accessible sur ordinateurs, mobiles et navigateurs, offrant une communication fluide et sécurisée, idéale pour le télétravail, les cours à distance, ou le simple échange entre amis. Discord est ainsi devenu un outil populaire et multifonctionnel pour rassembler des communautés autour de centres d’intérêt communs.

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