Carnet de vacance. Flagrant délire #12
- Isabelle Françaix

- il y a 41 minutes
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Hauts de Cagnes
Peut-on encore se désirer vacante, loin de tout jugement définitif, sur une Côte d'Azur figée en carte postale ? Dans cette nouvelle chronique sauvage de l’œil et du langage, Isabelle Françaix quitte Bruxelles, les écrans et le brouhaha mental pour chercher moins les vacances que la vacance. Entre Van Gogh face à Picasso, Nietzsche à Èze et les regards remuants du FAMM, elle piste l'essentiel dans les fissures — cette disponibilité où peuvent encore surgir des rêves un peu fous.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Ce mois de juillet, j’ai quitté Bruxelles en abandonnant courriels professionnels et réseaux sociaux. J’étais harassée, vidée. J’avais besoin de silence dans un lieu que je ne connaissais pas. J’ai profité d’un stage de ma fille dans un musée de la Côte d’Azur pour l’accompagner : une location pour deux dans un village perché, un même voyage, des occupations différentes.
Pour moi qui adore le Finistère breton et rêve de la forêt primaire de Białowieża en Pologne, cette destination est insolite, mais pourquoi pas ? La Côte d’Azur dès les années 30 avait attiré peintres, poètes et cinéastes d’une vitalité fascinante. Cela faisait six ans que je n’avais pas voyagé plus d’une semaine, sauf pour le travail et chargée de mon matériel photo. Cette fois, je partais légère, carnet de note et smartphone en poche pour grappiller images et mots à la sauvette.
Pourrais-je à cette occasion dissiper le brouhaha mental qui m’irritait depuis un ou deux mois ? Je fatiguais à me frayer un chemin dans une culture intensive d’injonctions et de représentations destinées à homogénéiser la pensée. La saturation censure toute impulsion hors-norme. Dans ces conditions, les paysages, les plantes, les humains et leur comportement finissent tous par se ressembler. Je devais interrompre ce flux tyrannique, débrancher la broyeuse de toute urgence. C’était provisoire, certes, mais essentiel. Peu m’importait la destination.
La « vacance » au singulier, nous dit le Petit Robert est « la période où les tribunaux cessent leur activité » ; c’est aussi « l’état d’une charge, d’un poste vacant [c’est-à-dire libre, non rempli] ou sans titulaire ». On lui donne pour synonyme la « disponibilité ». C’était et c’est encore mon état d’esprit : je me désire, loin de tout jugement définitif, vacante et disponible. Et jusqu’à nouvel ordre, non identifiable, même si des caméras intempestives enregistrent partout le moindre déplacement.
Munie pour deux semaines d’une carte « Sud Azur » aux trajets illimités, j’ai sauté dans des trains et des bus, souvent au hasard, arpenté des hameaux déserts ou des stations balnéaires huppées, grimpé des sentiers rocailleux dans l’arrière-pays, découvert une cascade « secrète » dans la montagne, rencontré des vétérans du XXe siècle qui vivaient à l’ancienne sans ordinateur, partagé leurs souvenirs sur un coin de table rafraîchissant et tiré des plans sur la comète quand nous avons échangé, à l’ancienne, nos adresses postales. Je me suis promenée dans les vestiges d’un temps révolu : au coin d’une rue pavée dans un village perché, on tombe sur la maison de Prévert, celle de Chagall ou de Foujita. La dernière demeure de Nicolas de Staël, qui n’est pas devenue une fondation, observe toujours la Méditerranée depuis le port d’Antibes. Les musées climatisés ont gelé la présence des artistes dans une scénographie graphique épurée et les toiles fondent dans ceux qui n’ont pas obtenu les subventions qui leur permettraient de préserver les œuvres abîmées par l’extrême chaleur. Des boutiques de luxe et de puissantes marques de prêt-à-porter bon marché se sont approprié les rez-de-chaussée des quartiers les plus touristiques. Les petits commerçants et les artisans se raréfient. On rencontre encore des résistant·e·s certes, mais la plupart privilégient la vente rapide de produits standardisés dans des décors médiévaux très cinématographiques.
J’ai déambulé dans des sites aménagés de souvenirs mélancoliques, d’enseignes fluos et de divertissements pour toutes les bourses. Devant les plages de galets, longues bandes étroites conçues pour le bronzage et la baignade, les allées de palmiers cachent mal le trafic incessant des voitures et l’extrême proximité des aéroports. Il est étrange de découvrir la beauté incandescente et bleue d’une région si lumineuse, d’en croiser l’histoire riche et créative et de constater qu’elle s’est figée en carte postale.
Au même moment dans le Var, des villages brûlaient. En Gironde, des hectares de forêts se consumaient. J’avais l’angoissante impression d’être entourée de vestiges fumants que la société contemporaine engloutissait avec une inconscience vorace, déglutissant d’un même élan mécanique la moindre parcelle de vie.
Et pourtant, j’ai adoré la prodigalité inspirée du Famm à Mougins, « un musée inédit en Europe qui, sur quatre étages, replace les femmes dans l’histoire de l’art » [1] : un vivier éclatant de regards cosmopolites féminins du XXe siècle à nos jours, affirmés, distincts et remuants. À deux pas, au Centre de la Photographie, les images de Bertien van Manen (1935-2024) m’ont secouée de leur tendresse lucide et leur implacable réalité, « loin du sensationnalisme et des récits dominants » [2] comme l’écrivent les commissaires de l’exposition. Une femme se réchauffe contre un radiateur rouillé, pelotonnée dans un manteau élimé, sous une vitre bouchée par une énorme congère verte. D’autres clichés saisissent des repas joyeusement partagés malgré la pauvreté et le dénuement, des danses, des étreintes, la solitude, les bousculades familiales... Par sa chronique subjective de la vie ordinaire au Pays-Bas, dans les Appalaches, en Russie, en Moldavie, au Kazakhstan, en Ouzbékistan et en Ukraine, l’artiste hollandaise s’est glissée dans l’intimité d’ouvriers, de travailleurs des mines, de carmélites ou de migrantes, documentant la vie des humbles et des oubliés. Elle a vécu leur quotidien, tissé des liens au fil des ans, recueillant dans ses clichés sobres et directs un souffle vital. Alors, on y reconnaît avec étonnement (tant ces réalités sont loin des nôtres) nos angoisses secrètes, nos désirs refoulés et nos élans réprimés. On tremble…

Dans les rues des villages-musées où, sous un soleil de plomb, les touristes affluent vers le luxe, des lieux idéalistes accueillent encore des artistes qui nous parlent d’amour. Leur geste audacieux appelle à une reconnaissance et un rapprochement.
La vacance, c’est cela aussi : un vide silencieux où peuvent surgir des rêves un peu fous qui n’ont rien à voir avec le sens commun. Et des émotions débordantes ! C’est encore une pause contemplative hors des to-do lists contemporaines.
Photo volée… J’ai surpris Van Gogh à Antibes, envoûté par Ulysse et les sirènes de Picasso. Cette vision m’enchante. C’est un sourire qui tombe à point nommé, une réjouissante coïncidence. Je ne sais plus dans quelle lettre à son frère Théo, le peintre écrivait que « [le] cœur de l'homme est comme la mer, il a ses tempêtes, il a ses marées et dans ses profondeurs il a aussi ses perles... ».
Cet enthousiasme moteur et passionnel, je l’ai moi aussi ressenti devant les massifs pourpres de bougainvillées, les cascades de plumbagos bleus, les énormes cactus qui jaillissent des terres rocheuses et les puissants oliviers aux silhouettes fantastiques.

Notre siècle a urgemment besoin d’une nouvelle et forte dose de candeur et de naïveté pour démarchandiser la culture et la raviver dans la substance de nos vies !
Rire de tout, rire d’un rien pour commencer. Interrompre les débats stériles et les indignations faciles, cesser de nous prendre au sérieux. Nous ne sommes pas seul·e·s sur Terre.
Je vais donc profiter que l’essentiel m’échappe pour le pister. Me glisser dans les fissures, replonger dans la vacance et me taire avant d’y voir plus clair.
Isabelle Françaix
Bruxelles, 31 juillet 2026
[1] Citation extraite du site officiel de Femmes Artistes du Musée de Mougins https://famm.com
[2] Jérôme Sother, François Cheval et Yasmine Chemali : https://centrephotographiemougins.com
[3] NIETSZCHE, Friedrich, [1844-1900], 1981, Lettres à Peter Gast, Paris : Editions Christian Bourgois. ISBN 9-782-26700-2447
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