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Cenne-Monestiés, 400 habitants : la possibilité d'un festival


Pour la 5ème édition des Fantaisies populaires, du 7 au 9 juillet 2023, Cenne-Monestiés s'est plié en quatre, et même en quatre cents : le nombre d'habitants de ce village de l'Aude, non loin de la Montagne noire. On y a vu de la magie mentale, du burlesque sous toutes ses formes, et une suspension poétique. Mais on y a aussi vu, et partagé, les ressources humaines d'une vive dynamique associative, avec, en vue, la prochaine transformation d'une ancienne usine en tiers-lieu culturel. "Reportage" assorti de quelques bonus extra-festivaliers.


Était-ce encore un truc de magie mentale, dans la foulée de l’excellent spectacle de la compagnie Raoul Lambert qui venait de clore, à Cenne-Monestiés, les 3 jours des Fantaisies populaires ? Dimanche 9 juillet, lorsque les bénévoles qui avaient concouru à l’organisation du festival furent invités à rejoindre le plateau, une petite moitié des spectateurs quitta le gradin. Non pas qu’il ait fallu voir là une sorte d’entre-soi villageois : les deux jours précédents, des spectateurs assez nombreux avaient rejoint, de localités voisines, voire d’Albi et de Toulouse, les 400 âmes de ce village audois.


Vue du public, lors du spectacle "Titre Définitif*(*titre provisoire)", de la compagnie Raoul Lambert,

en clôture des Fantaisies populaires, le 9 juillet 2023.


Quand ce mot de "bénévoles" désigne le plus souvent, dans le domaine culturel ou dans celui de "l’événementiel", les petites mains et autres forces d’appoint qui font même parfois l’objet de recrutements, on en vint à se demander s’il était ici, tout à fait approprié. Le bénévolat n’est pas seulement, comme le définit Le Petit Robert, la « situation de celui, celle qui accomplit un travail gratuitement ou sans y être obligé ». « De bonne grâce », ajoute le même dictionnaire, qui précise que l’étymologie vient du latin benevolus : bienveillant. Ça a l’air de rien, mais la bienveillance, ce n’est pas rien…


A Cenne-Monestiés, lors des Fantaisies populaires, il y avait encore bien plus que cela, qui est soudainement apparu lors de cette "scène" de clôture précédemment évoquée. Car ce n’est pas seulement un festival qui, pour les besoins de la cause, se serait appuyé sur une petite réserve de volontaires. C’est tout un village qui s’est, collectivement, donné les moyens de rendre possible un événement artistique et culturel dont il n’a pas, théoriquement, les moyens.

On est resté jusqu’au démontage pour mesurer l’ampleur des petites tâches qu’il a fallu conjuguer, préparer pendant des semaines voire des mois, pour installer le moment venu petites scènes et gradins, bar et cuisine, tables d’extérieur et toilettes sèches.


Vues du bar provisoire des Fantaisies populaires, pendant... et après le festival


Démontage du festival : empilement de la "signalétique", transport et rapatriement des fauteuils, rangement de la cuisine


Les Fantaisies populaires ne sont certes pas le seul festival à s’inventer ainsi en zone rurale, loin du premier théâtre à la ronde. La "nature" en soi est déjà un très joli théâtre. Mais Cenne-Monestiés a quelques précieux atouts. D’un passé industriel révolu (même en zone rurale, il y eut ici jusque 2.000 ouvriers, principalement employés dans l’industrie textile que les eaux remarquables du Lampy avaient attiré), la commune a gardé la friche d’une usine, l’usine Cayre, dont l’activité a définitivement cessé en 1982. Dès la première édition des Fantaisies populaires, en 2016, "L’Usine", comme il est simplement convenu de l’appeler, a offert son écrin de béton. Un ambitieux projet de rénovation vise aujourd'hui à en faire un tiers-lieu culturel et associatif, avec le soutien de l’Europe, de l’État, de la Région Occitanie et de la communauté de communes. Les travaux devraient débuter en 2024.

Aux Fantaisies populaires, autour de "l'Usine", le samedi après-midi. Vue panoramique


Cenne-Monestiés peut en outre se targuer, pour une commune de cette taille, de compter sur un vivier associatif particulièrement dynamique. S’il n’y a plus de commerce dans le village (hormis un petit marché, une fois par semaine), une épicerie associative, Épicenne, tient permanence, tous les matins, dans les locaux (municipaux) de l’agence postale. Associatif lui aussi, le bar Communal ouvre chaque fin de semaine, et accueille régulièrement spectacles, séances de ciné-club, ateliers de peinture, etc.


Le Communal, bar associatif. Et à proximité : fragment d'exposition dans le cadre de "Chemin de photos",

festival photographique en plein air organisé en Occitanie par l'association D119.


D’autres associations encore : L’Art en Cenne, qui avait renoncé en 2022 à sa subvention municipale au profit de l’Ukraine, et qui prépare cet été une exposition de peintures et sculptures ; et l’association Sainte-Marie (association laïque, comme son nom ne l’indique pas), dédiée à la restauration du patrimoine local, qu’elle finance en organisant vide-greniers et friperie. 55.000 € ont ainsi été reversés à la commune, qui servent notamment à des travaux d’étanchéification du lavoir, le plus imposant du Languedoc, réalisé il y a tout juste 140 ans.

Concert dans la cour du Labo des cultures,

lors de son inauguration, le 11 juillet 2023


Last but least, le Labo des cultures, association qui a pour champ d’action plusieurs formes de médiation culturelle en lien avec les territoires, vient de se délocaliser de Bordeaux à Cenne-Monestiés : un retour aux sources pour sa directrice, Camille Monmège, originaire du village.


Final du spectacle "Der Lauf", de la compagnie Vélocimanes associés


Les Fantaisies populaires : burlesque et suspension


A énumérer la richesse d’une telle vie locale, on en viendrait presque à oublier les spectacles qui composèrent les Fantaisies populaires.


A tout seigneur, tout honneur : le nordiste Gilles Defacque, fondateur du Prato, "théâtre international de quartier" à Lille (lire ICI), et "parrain", dès le début, des Fantaisies populaires, est venu, l’œil vif et la moustache en goguette, avec deux spectacles dans sa besace. Dans la cour de l'école maternelle, il a notamment joué Les Aventures de Madame Mygalote, une "épopée burlesque" qui tient du récit abracabradantesque, où l'art du clown rejoint, pour le meilleur, celui du conteur. Preuve qu'avec quelques gestes funambules en prime, la parole peut engendrer un imaginaire qui autorise toutes les fantaisies.


A la fin, Gilles Defacque, redevenu le Gilles Defacque qu'il n'a jamais cessé d'être, proposait à la criée les deux opus de ses Parlures, parus aux éditions Invenit. Si « créer, c’est résister » (selon une célèbre formule attribuée à Gilles Deleuze), on peut aussi renverser la proposition : « Résister c’est créer ». « Ça peut être créer une autre façon de vivre », écrit Gilles Defacque, « créer une autre façon d'échange – une autre façon de dire bonjour – une autre façon de tendre la main – une autre façon de s’embrasser – une autre façon de se parler. (…) CRÉER c’est aussi la surprise / Accepter la surprise, la sur-prise de ce qui va arriver / C’est être pris par quelque chose qu’on prévoyait pas et l’accueillir et l’entendre. »


Cet art de la "surprise", Véronique Tuaillon le conduit très loin. Télérama l'a classée dans la famille « des clowns dérangeants et dérangés ». Dans More Aura, en tenue de boxeuse, mais talons hauts et nez rouge, elle réussit l'exploit d'évoquer, sans que cela soit dit explicitement (si elle parle, c'est à son frigo), la perte d'un être cher, peut-être un enfant, et d'en faire un ode à la vie, grâce à ce que l'on pourrait appeler un "burlesque de résilience". Au sortir du spectacle, on a demandé à deux jeunes spectateurs, Émile et Maléna, de partager leur impressions, et aussi, de nous dire : "qu'est-ce qui fait un bon clown ?"


Le burlesque était encore au rendez-vous de l'invraisemblable Der Lauf, de la compagnie belge Les Vélocimanes Associés. Le spectacle, dont le titre fait référence au célèbre Der Lauf Der Dinge (le cours des choses) des artistes suisses Fischli et Weiss (voir ICI), déplace l'art du jonglage dans un jeu d'échafaudage (briques et verres) et d'équilibres précaires. Pour compliquer la manipulation, déjà périlleuse, les deux compères (Guy Waerenburgh et Baptiste Bizien) de cette joute acrobatique pour le moins insolite enfilent des gants de boxe, et font tout à l'aveugle, un seau sur la tête, qui symbolise, disent-ils, nos aveuglements répétés. On peut ne pas en avoir conscience, mais si la gratuité d'un tel jeu absurde captive et passionne autant, c'est que l'absurde ouvre parfois, comme ici, la voie à quelque forme d'inaltérable métaphysique.

Et qu'on se le dise, Der Lauf sera encore en tournée en France à partir de cet automne, au moins jusqu'en mai 2024 (1).

"Der Lauf", de la compagnie belge Les Vélocimanes Associés


Il n'y a, pareillement, aucun sens rationnel à grimper à un mât métallique hérissé à son faîte d'une barre horizontale, s'y suspendre, et lover entre terre et nuages des arabesques graphiques en mouvement.

C'est dans cette position suspendue, obligeant les spectateurs à lever les yeux, et à considérer ainsi, mine de rien, que la "condition humaine" a bien d'autres ressources (et fantaisies) que le seul "terre-à-terre", que Mathilde Van Volsem danse Persona, accompagnée au sol par la tromboniste et chanteuse Éline Groulier. Ce n'est pas seulement un "spectacle", c'est une respiration, une ponctuation de temps dans le cours des heures, une "dramaturgie" abstraite où, à l'instar de l'artiste reliée à son mât, la rêverie peut s'accrocher à la matérialité d'un corps qui joue avec la possibilité de son apesanteur. En un sens, ce solo sans esbroufe est très bachelardien. Comme l'écrivait le philosophe (dans L'Air et les songes - Essai sur l'imagination du mouvement), à propos de la poésie de Percy Bysshe Shelley : « Les images poétiques sont, pour Shelley, des opérateurs d'élévation. Autrement dit, les images poétiques sont des opérations de l'esprit humain dans la mesure où elles nous allègent, où elles nous soulèvent, où elles nous élèvent. Elles n'ont qu'un axe de référence : l'axe vertical. Elles sont essentiellement aériennes. Si une seule image du poème manque à remplir cette fonction d'allègement, le poème s'écrase, l'homme est rendu à son esclavage, la chaîne le blesse. »


Initialement formée à la danse, au Conservatoire National Supérieur de de Paris, Mathilde Van Volsem s'est ensuite tournée vers l'univers du cirque en travaillant auprès du metteur scène Guy Alloucherie (Cie HVDZ), avant de s'initier à partir de 2008, avec Chloé Moglia, à l'art de la suspension. La compagnie Aléas, dont elle est aujourd'hui la directrice artistique, s'est ancrée à Cenne-Monestiés, dans l'affirmation du désir de « relier [mes] racines d’artiste aux questions sociétales et politiques, d'allier le geste [artistique] à la réflexion sur le droit et la manière dont il ordonne les rapports humains, de faire dialoguer arts et sciences sociales, d'habiter et faire vivre l’espace commun, quel qu’il soit. » C'est dans l'allant de cette volonté tout autant poétique que politique, que Mathilde Van Volsem a pris l'initiative de créer en 2016 les Fantaisies populaires, dont c'était cette année la 5ème édition. Édition qui aurait bien pu ne jamais avoir eu lieu : la non-reconduction (pour des raisons administratives) d'une subvention européenne a fortement amputé un budget qui n'avait rien de luxueux. Le conseil départemental de l'Aude a maintenu son engagement, mais l'aide de la Direction régionale des affaires culturelles semble bien légère au regard des enjeux d'un tel festival, en zone rurale; et la Région Occitanie n'avait pas encore voté la subvention demandée au moment où se tenait le festival. Face à tant d'incertitudes, les habitant(e)s de Cenne-Monestiés ont retroussé leurs manches et montré qu'ils n'étaient pas citoyens de seconde zone. S'il est une "promesse républicaine", le droit à la culture ne doit pas mégoté au rabais, ne serait-ce qu'en termes d'équité territoriale.


Jean-Marc Adolphe

Photo en tête d'article : un soir d'après-spectacles dans la cour de l'Usine, lors des Fantaisies populaires, à Cenne-Monestiés.


(1). Prochaines dates pour voir Der Lauf : les 16 et 17 septembre à Tournefeuille, le 23 à la Cité des Arts de la Rue à Marseille, du 27 septembre au 1er octobre à L’Azimut d’Antony-Châtenay-Malabry, les 4 et 5 octobre à St Genis Pouilly, le 7 à Lempdes ; le 12 novembre à Corbigny, le 25 à Brétigny-sur-Orge ; le 2 décembre à Chasseneuil du Poitou , les 5 et 6 à la Scène nationale d’Orléans, le 8 à Nantheuil, le 10 à L’Oreille du hibou à Montréal, le 12 à Ganges, le 14 à St-Jean de Védas, le 19 au Théâtre de l’Olivier à Istres, le 20 à Port-de-Bouc, le 22 à Carros ; le 9 janvier 2024 à Saint-Romain de Colbosc, les 11 et 12 à Montargis, le 19 à Clichy-sous-Bois, le 20 à Marcoussis, le 23 à Nérac, les 26 et 27 à Clermont-l'Hérault, les 30 et 31 au Centre Culturel Charlie Chaplin à Vaulx-en-Velin ; le 2 février à Pont-du-Château, le 4 à Berre-l’Etang, le 6 à Vitrolles, le 16 à Haute-Goulaine, le 20 au Cirque Jules Verne à Amiens ; le 3 mars à Millau ; le 9 avril à Rumily, les 11 et 12 au Dôme-Théâtre à Albertville, le 16 à Grenay, du 25 au 27 à Clamart, les 29 et 30 à Champagnole ; le 2 mai à Ambérieu en Bugey, et du 21 au 24 à Bourges.


BONUS


Clown un jour, clown toujours. En marge des Fantaisies populaires, deux légères improvisations de Gilles Defacque, filmées sur le vif :


Lieux dits / 01. Chercher le terme. De la rue du Terme au chemin du Paradis, aller à l'Usine, pas pour y bosser. Petite improvisation déambulatoire à Cenne-Monestiés, le dimanche 9 juillet 2023 :



Lieux-dits / 02. Au lavoir. Un son et lumière contemplatif : un moment passé au lavoir de Cenne-Monestiés, le plus imposant du Languedoc, réalisé en 1883 :


Danseuse un jour, danseuse toujours. Décidément, Cenne-Monestiés justifie sa réputation de village d'artistes. L'une d'elles est danseuse et comédienne : Marie Letellier. A peine les guirlandes des Fantaisies populaires avaient-elles été mises à l'abri, en vue de prochaines agapes, que l'Usine accueillait, sans chichis, le 12 juillet, un spectacle d'anniversaire. Mais quel anniversaire ! Pour le village, et quelques amis, Marie Letellier fêtait ce jour-là ses 72 ans. En dansant, et en partageant quelques-uns des souvenirs que son corps emmagasine. Une leçon de vie, une leçon de danse, en vive présence, intensément joyeuse et, oserait-on dire, libertaire.


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