Colombie : l'autre séisme, celui de l'autonomie
- Tzotzil Trema

- il y a 1 jour
- 6 min de lecture

Photo issue du site todossomoscolombia.org
Un séisme de magnitude 7,4, un président d'extrême droite qui ferme la porte aux secouristes internationaux, une France qui regarde ailleurs malgré la Guyane et les Antilles à portée de main — et pourtant, des chaînes humaines, des soupes populaires improvisées, des ingénieurs du son à l'écoute des survivants sous les gravats. Sous la plume de Tzotzil Trema, le reportage des humanités sur la solidarité colombienne devient le point de départ d'une réflexion plus large, empruntée à Cornelius Castoriadis : et si l'« émergence d'une société autonome » ne se révélait vraiment qu'au moment où l'État déserte ?
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
J'ai déjà voyagé au Mexique, en Argentine et au Mexique, mais je ne connais pas bien la Colombie. J'ai beaucoup appris en lisant les articles publiés sur les humanités, bien plus fouillés que tout ce que j'ai pu lire ailleurs : sur le vol de la dernière élection présidentielle, sur le tremblement de terre et ce qui en est suivi. Le reportage sur la Colombie solidaire (ICI) m'a inspiré les réflexions sui suivent.
Le 10 août, à 7 h 34 du matin, la terre a tremblé en Colombie, magnitude 7,4. Ce qui a suivi n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire des catastrophes : des morts, des immeubles effondrés, des familles à la rue. Ce qui l'est davantage, c'est ce qui ne s'est pas passé. L'État colombien, dirigé par un président d'extrême droite, a refusé les secouristes internationaux les plus qualifiés. La France d'Emmanuel Macron, pourtant voisine par la Guyane et les Antilles, n'a pas acheminé la moindre aide humanitaire. Deux absences, deux silences.
Et pourtant, il s'est passé quelque chose. Un boulanger d'Andalucía distribue les derniers biscuits de sa boutique effondrée. Une femme amputée d'une jambe organise des chaînes humaines de seaux et de lampes de poche. Des ingénieurs du son, formés sur le tremblement de terre mexicain de 2017, tendent l'oreille sous les gravats avec des micros ultrasensibles. Une écrivaine du Chocó devient le standard téléphonique d'une région entière. Un vendeur de crème glacée offre ses cornets aux sauveteurs. Aucun de ces gestes n'a été décidé, planifié, décrété par en haut. Ils se sont produits parce que plus personne, en haut, ne décidait rien.
Le mot qui vient spontanément sous la plume, dans ces cas-là, c'est « résilience ». Je m'en méfie. La résilience est devenue, dans le vocabulaire managérial contemporain, une façon élégante de demander aux individus d'absorber, seuls et en silence, les conséquences du retrait de l'État. Ce qui se joue à Cali, à Pereira, à Buenaventura, à Quibdó, n'est pas de la résilience. C'est, au sens propre, de la politique — au sens où l'entendait Cornelius Castoriadis : l'institution lucide, par une collectivité, de ses propres lois, sans référence à une norme extérieure qui s'imposerait à elle.
Castoriadis (1) distinguait les sociétés hétéronomes, pour lesquelles les institutions viennent d'ailleurs — d'un dieu, d'un roi, d'un marché, d'une Loi historique —, des sociétés autonomes, qui savent qu'elles sont elles-mêmes la source de ce qui les organise, et qui peuvent donc, lucidement, le remettre en cause. Une société autonome, résume-t-on souvent, « échappe à la pétrification de l'institué — qu'il soit constitué par le marché, la religion ou l'État ».

Ce montage est un mème satirique qui vise le programme social du nouveau président colombien Abelardo de la Espriella, élu fin mai 2026 et entré en fonction début août sous le slogan de campagne « Patria Milagro » (« Patrie Miracle »), un programme de gouvernement axé sur la réduction de l'État, la sécurité de ligne dure et des mesures sociales ciblées. L'image met en scène un âne — figure récurrente des mèmes colombiens pour se moquer de la crédulité ou du clientélisme politique — vêtu du maillot de l'équipe nationale de football, distribuant des
« paniers familiaux Miracle » qui, au lieu de contenir de la nourriture, ne contiennent que des ballons de foot.

Sur une fresque murale au pochoir, détournement direct de la phrase la plus célèbre du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry :
« L'essentiel est invisible aux yeux », prononcée par le renard au chapitre XXI, lorsqu'il livre son secret au petit prince — on ne voit bien qu'avec le cœur. La fresque remplace « aux yeux » (a los ojos) par « pour le gouvernement » (para el gobierno), transformant une maxime sur l'amour et les liens humains en un constat politique : ce qui compte vraiment pour les gens — la nourriture, le soin, la dignité — reste invisible aux yeux du pouvoir. Le mur associe cette phrase à deux éléments visuels : en haut, un homme qui embrasse ou souffle sur un ballon coloré, et en dessous, une silhouette stylisée évoquant le personnage du Petit Prince, à côté de lèvres rouges peintes au pochoir — un style proche du street art latino-américain de dénonciation sociale, très présent en Colombie depuis les mobilisations du « paro nacional »
de 2021, où les murs sont devenus un espace privilégié de critique de l'État.
Ce 10 août, en Colombie, l'institué — l'État, son armée, sa police, son président — a simplement déclaré forfait. Et dans la faille qu'il a laissée béante, quelque chose d'autre a surgi : des soupes populaires improvisées, des refuges de fortune, des camions remplis par des influenceurs, des fondations d'artistes, des ateliers de lecture reconvertis en collectes de médicaments. Une société qui, faute de loi venue d'en haut, s'est mise à se donner la sienne, dans l'instant, avec les moyens du bord.
Il y a une ironie que je goûte particulièrement : à Cali, ce sont les rescapés du mouvement social de 2021 — les jeunes de la « Primera Línea », dont une cinquantaine sont morts sous les balles d'une police avec laquelle la France entretenait alors une coopération militaire — qui ont formé les nouvelles brigades de sauveteurs, les « Topos ». Ceux que l'État qualifiait hier de vandales sont aujourd'hui ceux qui sauvent des vies sous les décombres qu'il n'a pas su prévenir. L'autonomie n'est jamais tombée du ciel : elle était déjà là, en germe, dans une génération que l'ordre établi avait tenté de réprimer.
On me dira que tout cela reste de l'urgence, de l'entraide ponctuelle, et qu'il ne faut pas y voir un « projet de société ». Je crois au contraire que c'est précisément dans ces moments de suspension de l'institué que se révèle ce dont une société est capable lorsqu'elle n'attend plus rien d'en haut. Le slogan qui circule depuis Cali — « seul le peuple sauve le peuple » — a une généalogie disputée, entre lettre de Machado sur Madrid en 1937 et pratiques anarcho-syndicalistes du siècle dernier. Peu importe son origine exacte : ce qui compte, c'est qu'il redevienne vrai chaque fois que l'État déserte.
Je n'ai pas de leçon de morale à tirer de tout cela, seulement une question qui me travaille : si l'autonomie — au sens plein, philosophique, de Castoriadis — ne surgit vraiment que lorsque l'hétéronomie s'effondre, alors nos sociétés occidentales, si bien administrées, si bien assurées, si bien gouvernées, ont-elles seulement encore la capacité d'être autonomes ? Ou avons-nous, à force de déléguer nos lois à l'État, au marché, aux algorithmes de la gestion des risques, perdu jusqu'au réflexe de nous instituer nous-mêmes ? La Colombie, ce mois d'août, vient peut-être de nous rappeler, à ses dépens, ce que nous avons oublié.
Tzotzil Trema
(1). Cornelius Castoriadis (1922-1997) est un philosophe, économiste et psychanalyste gréco-français. Né à Constantinople, il grandit à Athènes, milite très jeune dans la résistance trotskiste, puis s'installe à Paris en 1945. Avec Claude Lefort, il fonde en 1949 le groupe et la revue Socialisme ou Barbarie, dissidence radicale à gauche du communisme officiel. Économiste à l'OCDE jusqu'en 1970, il devient ensuite psychanalyste et, à partir de 1980, directeur d'études à l'EHESS. Son œuvre majeure, L'Institution imaginaire de la société (1975), développe le concept d'autonomie : une société n'est libre que si elle reconnaît qu'elle est elle-même l'auteur de ses lois, sans les référer à un dieu, un marché ou une histoire qui la dépasserait.
A lire : "Castoriadis et l’autonomie", par Baptiste Eychart, Le Monde diplomatique, mars 2015 (ICI)






Lu sur le site de la RTBF ce matin :
" https://www.rtbf.be/article/seisme-en-colombie-le-bilan-s-alourdit-a-319-morts-bogota-declare-l-etat-d-urgence-pour-debloquer-des-fonds-11773230?utm_campaign=RTBF_Info_%2021-08-2026&utm_medium=email&utm_source=newsletter "