Au Chocó, le séisme met à nu les fractures de la Colombie

Luz Salinas et Diana Rentería au milieu des ruines de leurs maisons. Photo Santiago González Muñoz / La Silla Vacía
Un mois après le séisme du 10 août, dont l’épicentre se situait à San José del Palmar, dans le Chocó, la Colombie demeure suspendue entre l’urgence, le deuil et les promesses de reconstruction. De Quibdó à Pereira, de Cali aux territoires les plus isolés, notre reportage documentaire croise les récits de survivants, de proches de disparus, de bénévoles et de journalistes colombiens. À travers les ruines, les cuisines collectives, les abris de fortune et les annonces présidentielles, une question demeure : la reconstruction réparera-t-elle seulement les murs, ou saura-t-elle enfin répondre aux inégalités anciennes que le séisme a mises à nu ?
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Ce reportage documentaire a été réalisé à partir de témoignages recueillis auprès d’habitantes et d’habitants des zones touchées, de documents et données publiques, ainsi que de reportages publiés par des médias colombiens. Les informations ont été recoupées dans la mesure du possible ; les sources sont citées dans le texte.
Le voyage vers le Chocó commence à Bogotá par un mouvement à rebours. L’avion part du centre du pays vers l’ouest, à l’opposé de la trajectoire qu’ont suivie les ondes du séisme lorsqu’elles ont quitté les environs de San José del Palmar pour gagner les villes colombiennes. Depuis le hublot, les villages défilent, minuscules et lointains, comme s’ils se ressemblaient tous. Mais plus l’appareil avance, plus il s’approche de territoires où la secousse a laissé son empreinte — et plus se creuse, aussi, la distance entre ce que le centre voit et ce que la périphérie endure.
Dans une chronique publiée par Vorágine, le journaliste Jaime Flórez décrit ce survol comme une traversée des inégalités colombiennes. Le Chocó, écrit-il, a été parmi les premiers départements frappés par la catastrophe ; il est aussi l’un de ceux que les politiques publiques ont le plus longtemps relégués. Selon les données citées par le journaliste, 67,4% de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, contre 17,8% à Bogotá ; à Quibdó, seule une faible part de la population est raccordée à l’assainissement, loin des niveaux observés dans la capitale.
Puis viennent la cordillère Centrale, ses crêtes noyées de nuages, les vallées profondes et les rivières qui coupent le relief. Sous terre, la plaque de Nazca continue de s’enfoncer sous la plaque sud-américaine : un déplacement lent, de quelques centimètres par an, capable d’accumuler assez d’énergie pour bouleverser, en quelques secondes, des villes et des vies (1). Au-delà des montagnes, la forêt dense et le ciel bas du Chocó ferment l’horizon. À l’approche de Quibdó, les nuages dissimulent la ville presque jusqu’à la piste. Une fois au sol, raconte Jaime Flórez, les dommages ne tardent pas à apparaître : une rue bloquée, un immeuble de quatre étages menacé d’effondrement, ses piliers fragiles étayés de tiges de guadua (2).
Du haut des cartes, la Colombie semble reliée par des lignes simples : un départ de Bogotá, une arrivée à Quibdó, quelques centaines de kilomètres franchis en moins d’une heure. Mais ce trait d’union aérien ne dit rien des distances réelles. La route terrestre entre San José del Palmar — situé près de l’épicentre — et Quibdó impose un détour par Risaralda et le Valle del Cauca : plus de 300 kilomètres et environ sept heures de trajet, là où moins de 100 kilomètres les séparent à vol d’oiseau. Onze rivières, dont l’Atrato et le San Juan, s’interposent encore entre les deux territoires.
Dans El Espectador, Alejandro Rodríguez Torres raconte ce moment où l’avion quitte la saturation urbaine de Bogotá pour se rapprocher d’un département que l’on atteint plus facilement par le ciel que par la route. À l’approche de Quibdó, la forêt et les nuages effacent presque toute perspective ; les premières maisons de bois n’apparaissent qu’au dernier moment. Le journaliste y retrouve un pays que les indicateurs décrivent comme marginalisé, mais où la solidarité possède sa propre infrastructure : celle des voisinages, des familles élargies, des conseils communautaires et des gestes immédiats.
À l’aéroport de Bogotá, note Alejandro Rodríguez Torres, les voyageurs ont les yeux fixés sur leurs téléphones, chacun dans l’attente de ses proches. Une fois dans le Chocó, le regard se lève : chacun cherche quelqu’un, salue, demande des nouvelles, propose une aide. Le contraste n’est pas une simple image de voyage. Après le séisme, il éclaire un mécanisme de survie ancien : lorsque les services publics manquent ou arrivent tard, les habitants organisent eux-mêmes l’accueil, les repas, le transport de vivres et le soutien aux familles déplacées.

Le ciel de Quibdó juste avant un orage. Photo Santiago González Muñoz
A El Futuro, l'avenir réduit à néant
À Quibdó, la route vers le quartier El Futuro conduit vers le nord de la ville, là où la catastrophe a rencontré des vulnérabilités déjà anciennes. Les rues y sont souvent sans revêtement, les maisons inachevées ou fragiles, les toits faits de tôles et les pentes mangées par la végétation. Après le séisme, beaucoup d’habitants ont préféré passer les nuits dehors, dans la crainte des fissures et des répliques. Dans les premiers jours, les associations locales estimaient que l’aide atteignait moins vite cette partie de Quibdó que les quartiers du sud ; un mois après, plusieurs habitants disent encore attendre un soutien effectif.
Selon La Silla Vacía, vingt-trois habitations y ont été détruites ; aucune n’est restée debout dans le secteur surnommé El Hueco. Les ingénieurs qui se sont rendus sur place ont jugé le sol trop dangereux pour permettre une reconstruction au même
C’est là que le séisme cesse d’être une donnée nationale — une magnitude, un bilan, une carte — pour devenir une suite de décisions impossibles : dormir dehors ou rentrer dans une maison fragilisée ; protéger ce qui reste ou chercher un abri ; attendre d’être inscrit sur le registre des sinistrés, ou recommencer, sans garantie, ailleurs.

A Quibdó, depuis le séisme du 10 août, Dirla Rodríguez Córdoba, 71 ans, vit dans la rue. Photo Laura Salomon / El Espectador
À El Futuro, le séisme ne s’est pas arrêté lorsque les sirènes se sont tues. Un mois après, il continue de vivre dans le sommeil coupé, dans les maisons qu’on n’ose plus habiter, dans la poussière qui colle aux bronches et dans les pluies qui, chaque soir, surprennent les familles installées dehors. À Quibdó, l’averse est devenue le nouveau bruit de la catastrophe : elle bat les bâches, traverse les tôles, fait remonter la boue et rassemble les moustiques autour de ceux qui n’ont plus de chambre où s’abriter.
C’est dans le secteur de Playa Alta, à El Futuro 2, qu’Alejandro Rodríguez Torres, journaliste d’El Espectador, rencontre Dirla Rodríguez Córdoba, 71 ans. Le matin du 10 août, elle préparait sa journée lorsqu’elle a senti la maison se dérober. Trois enfants étaient alors sous sa responsabilité. Elle n’a pas voulu partir sans eux ; sa fille l’a entraînée vers la rue pendant que le mobilier tombait et que la toiture se fragilisait. Depuis, Dirla vit dehors avec les siens. Asthmatique, elle raconte au journaliste que la poussière, la fumée et l’humidité de la nuit rendent sa respiration encore plus précaire.
Sa voisine, Zulia Rodríguez, dort elle aussi à l’extérieur avec ses enfants. Le jour, les commerces d’El Futuro ouvrent par intermittence ; le soir, les habitants surveillent les murs, écoutent le ciel et attendent que la pluie cesse pour étendre de nouveau leurs couvertures au sol. L’eau potable manque et son prix a augmenté ; l’aide institutionnelle paraît lointaine, tandis que les cuisines collectives et les petits marchés distribués par le voisinage assurent l’essentiel.
Dans son reportage, Alejandro Rodríguez Torres décrit ainsi un quartier où la solidarité ne relève pas d’un mot d’ordre mais d’une nécessité quotidienne. À El Futuro, après le séisme, on ne reconstruit pas encore : on tient, ensemble.
Le récit de Dirla et de Zulia rappelle que le séisme n’a pas pris fin lorsque la terre s’est immobilisée. Dans les quartiers les plus précaires de Quibdó, il se prolonge dans chaque averse, dans la fièvre d’un enfant, dans la hausse du prix de l’eau, dans l’hésitation quotidienne devant une porte : entrer dans une maison blessée, ou continuer à dormir devant elle. Ici, la terre avait déjà une histoire avant de se mettre à trembler. Le quartier s’est formé il y a une douzaine d’années, au bord d’une route et sur le flanc d’une colline, avec des familles pour beaucoup déplacées par le conflit armé.

A LIRE : "Chocó : à l’épicentre du séisme, une histoire de dépossession et de résistances".
Épicentre du séisme du 10 août 2026, le Chocó incarne l’histoire afro-colombienne : or colonial, résistances, territoires collectifs et abandon public.
Après le séisme, les ingénieurs ont conclu que le terrain ne permettait pas de rebâtir sans danger. Les vingt-trois habitations du secteur appelé El Hueco se sont effondrées ; mais aucun habitant n’est mort. Le mot « miracle », employé par les voisins, ne résout pourtant rien : il faut désormais trouver où vivre.

Marisol Córdoba parmi les ruines du quartier El Futuro. Photo Santiago González Muñoz / La Silla Vacía
Dans un récit publié par La Silla Vacía, Marisol Córdoba raconte que lorsque la maison s’est mise à vibrer, elle a d’abord pensé aux chats, qui jouaient souvent sur le toit de tôle. Quelques jours auparavant, elle avait rêvé de maisons brisées et de proches fuyant sur la pente. Le 10 août, elle a serré contre elle son fils d’un an pendant que son mari mettait leur fille de dix ans à l’abri. Dans la rue, l’une de ses sœurs répétait une prière pour que la terre cesse de bouger. Les familles ont gagné le sommet de la colline ; lorsqu’elles ont regardé en bas, le quartier était effondré.

Nelson Mosquera au deuxième étage de sa maison en ruines. Photo Santiago González Muñoz
Nelson Mosquera, 46 ans, est resté jusqu’au soir au bord de la route, avec sa femme et ses trois enfants, sans savoir où aller. Son logement de deux étages abritait la famille et, au rez-de-chaussée, deux petits locaux commerciaux dont elle tirait des revenus occasionnels. Après l’effondrement, il perd à la fois son toit et ses moyens de subsistance. Ancien maçon, affaibli par des douleurs chroniques, le diabète et une maladie oculaire, il dit ne pas avoir la force physique de recommencer seul. La Silla Vacía rapporte aussi que des habitants demandaient encore leur inscription au Registre unique des sinistrés, condition indispensable pour accéder aux dispositifs d’aide.
À El Futuro, le séisme a donc déplacé plus que des murs. Il a mis les habitants face à une seconde expulsion : après avoir fui la violence, certains doivent désormais quitter une terre où ils avaient cru pouvoir recommencer.


Photos La Silla Vacía
À l’est de Quibdó, le quartier Las Palmas porte une autre marque de l’après-séisme : sur les façades, les ingénieurs ont inscrit à la peinture aérosol les mots « No habitar ». Ne pas habiter. L’injonction se répète d’une maison à l’autre, comme si elle pouvait suffire à faire disparaître la nécessité de dormir, de cuisiner, de laver les enfants, de conserver ce qui reste d’une vie familiale.
Le reportage de La Silla Vacía suit la démolition de la maison de Jobar Córdoba, 41 ans. Avec des voisins, il abat lui-même une habitation de deux étages que sa famille rénovait encore avant le séisme. Le mobilier, les panneaux décoratifs, les livres et les objets du quotidien deviennent des débris à évacuer ; chaque trajet vers la décharge représente un coût supplémentaire. Jobar affirme n’avoir reçu ni argent ni matériel de la part de l’État au moment où il faut pourtant rendre le terrain sûr.

Jobar Córdoba devant sa maison détruite, à Quibdó. Photo Santiago González Muñoz / La Silla Vacía
À Las Palmas, les experts estiment que le sol peut permettre de reconstruire. Mais cette possibilité reste théorique pour les familles qui n’ont ni fonds pour démolir, ni machines, ni capital pour recommencer. María Casas devait s’installer, avec quatre proches, dans une maison qui s’est effondrée le jour même du séisme. « Si nous y avions déjà vécu, nous serions morts », dit-elle. La pièce destinée à la famille n’est plus qu’un amas de matériaux. Mais séisme ou pas, la banque l’oblige à rembourser les mensualités d’un prêt de 20 millions de pesos — environ 4 700 euros.
Julieth Córdoba, 36 ans, vice-présidente de la Junte d’action communale, continue d’utiliser partiellement la maison déclarée inhabitable où elle a grandi. Elle avait invité les responsables politiques locaux à venir constater les dommages ; elle attend toujours leur visite, écrit La Silla Vacía.
Ici, le danger ne tient plus seulement à la fissure des murs. Il réside dans la distance entre un diagnostic technique — on peut reconstruire — et la réalité économique : pour qui, avec quel argent, et à quelle date ?
« Nous, les Noirs, avons toujours été laissés pour compte. Mais regardez-nous : nous avons toujours été très soudés. » Didier Rentería, leader social.
Dans le quartier de Medrano, au sud de Quibdó, le séisme a laissé un vide de quatre mètres de haut. Quand Jessica Arenas revient dans sa rue, le mercredi suivant, ses voisins la regardent comme une revenante : ils la croyaient ensevelie avec ses deux enfants sous les gravats de l’immeuble où elle vivait. Pendant deux jours, des proches, puis des secouristes, les ont cherchés. Jessica se fraie un passage jusqu’à un sauveteur et lui annonce que les disparus qu’il cherche sont devant lui.
Sa survie tient à une série de faits minuscules. Sa fille aînée était partie à Medellín ; elle avait emporté les seules clés de l’appartement. Une parente l’a convaincue de passer la nuit chez une amie. Le lendemain, l’immeuble de quatre étages s’est effondré. Jessica a perdu tous ses biens ; quatre de ses voisins sont morts. Dans le récit de Jaime Flórez pour Vorágine, son sourire devant les ruines ne nie pas le désastre : il exprime la sidération de celle qui comprend qu’elle aurait pu disparaître avec sa famille.
Au quatrième étage, Lizeth Mosquera repassait une chemise lorsque les vitres ont commencé à craquer. Avec son compagnon Yavier Palacios, elle a couru vers l’escalier. Mais des grilles verrouillées aux deuxième et troisième étages ont changé la fuite en piège. Dans ces secondes où le sol projetait les corps contre les murs, une serrure récalcitrante a pris la dimension d’un destin. Plusieurs habitants ont néanmoins été secourus par leurs voisins durant les premières heures, rapporte Vorágine ; quatre personnes sont mortes sous le bâtiment.
Il reste, à Medrano, cette leçon terrible : une ville peut tenir debout tant que les portes s’ouvrent, que les escaliers résistent et que les voisins ont le temps d’arriver. Lorsque tout cède en même temps, le hasard décide parfois avec une brutalité qui ressemble à une injustice.

Au centre de collecte "Bocachico", à Quibdó. Photo Laura Salomon / El Espectador
Après les maisons fissurées, les nuits dehors et les quartiers où l’on hésite à franchir de nouveau le seuil de sa propre porte, Quibdó organise aussi ce qui tient encore debout : les liens.
Carmen Hernández, présidente de l’Association des Vénézuéliens du Sud, raconte dans El Espectador que le toit du Coliseo de Boxeo, premier abri ouvert par la municipalité, a commencé à fuir pendant les pluies. Dans la nuit, les personnes hébergées ont dû être transférées vers le Coliseo El Jardín. À l’aube, elles y attendaient encore une réponse des autorités. Dans les premiers jours, le refuge a accueilli des familles afro-descendantes, des populations indigènes et des migrants vénézuéliens, réunis par la catastrophe au-delà de leurs trajectoires distinctes. Des commerçants sont venus distribuer des arepas et des sandwiches ; l’Unicef et la Fédération luthérienne ont acheminé des kits initialement prévus pour des villages éloignés.
Dans l’ancien café-restaurant La Catrina, devenu centre de collecte Bocachico, des cartons remplacent les tables et les cuisines improvisées laissent place aux piles de vivres, d’eau, de médicaments et de couvertures. Une cinquantaine de personnes s’y relaient chaque jour. Dans El Espectador, Alejandro Rodríguez Torres décrit une mobilisation dont les chiffres donnent une idée sans en épuiser le sens : entre cinquante et soixante tonnes de dons seraient déjà arrivées, selon Didier Rentería, l’un des animateurs du lieu. L’enjeu n’est pas seulement de recevoir, mais de répartir. À Quibdó converge traditionnellement l’essentiel de l’aide destinée au département ; Bocachico cherche à la faire circuler vers les communes plus isolées, en s’appuyant sur les conseils communautaires, les collectifs de jeunes et les juntes d’action communale.
Mayiris Palma, qui coordonne la logistique, voit partir les colis vers Istmina, à une soixantaine de kilomètres de Quibdó, et la sous-région du San Juan. Onze tonnes de fournitures hospitalières, arrivées par avion depuis Bogotá, ont déjà été distribuées entre l’hôpital San Francisco de Asís et des centres de soins en rupture de stock. Pour San José del Palmar, près de l’épicentre, la route demeure coupée par des glissements de terrain : l’aide ne peut parvenir que par les airs. Lorsque les camions sont arrivés, raconte Palma, il a suffi d’un appel pour que des volontaires viennent les décharger.
Mais cette solidarité s’exerce dans une ville où l’urgence sanitaire avait commencé bien avant le tremblement de terre. Le lundi du séisme, l’hôpital San Francisco de Asís devait évacuer ses patients, accueillir les blessés et vérifier la sécurité de ses propres bâtiments. Dans ce désordre, deux hommes blessés par balles ont également été amenés aux urgences. Selon le récit de Jaime Flórez pour Vorágine, l’un d’eux nécessitait une opération immédiate ; faute de matériel médical de base et de proches joignables pour s’en procurer, il est mort.
Le jour même, la direction de l’hôpital a lancé un appel pour obtenir plus d’une centaine de produits et de fournitures, des médicaments courants aux instruments nécessaires à la chirurgie d’urgence. Des patients ont dû être évacués par avion ou par hélicoptère vers Medellín. Une première cargaison de médicaments est arrivée grâce à un avion affrété par le footballeur colombien John Arias — non par les circuits publics de secours, souligne Vorágine.
Les évacuations vers Medellín, les appels aux dons et les livraisons de médicaments ont permis de contenir une partie de l’urgence. Ils n’ont pas réparé ce qui manquait déjà avant que la terre ne tremble. Le San Francisco de Asís, principal hôpital du Chocó, est officiellement un établissement de deuxième niveau ; il devrait assurer plusieurs spécialités, notamment en neurologie, cardiologie ou gastro-entérologie. Pourtant les malades qui ont besoin de ces soins doivent encore quitter le département pour les trouver ailleurs en Colombie.
Dans cette ville où une averse peut tomber chaque jour, le réseau d’assainissement de l’hôpital déborde lors des fortes pluies : les toilettes se bouchent, les eaux usées refluent dans les services. La centrale électrique ne suffit pas à alimenter l’ensemble du bâtiment et certaines chambres demeurent plongées dans l’obscurité. À ces défaillances matérielles s’ajoute la précarité du personnel : des sous-traitants attendaient alors deux mois de salaire, après avoir parfois connu des retards beaucoup plus longs.
« Le séisme n’a fait que dénuder la crise sanitaire du département », explique Dilon Martínez, représentant du Comité civique pour le salut et la dignité du Chocó, cité par Jaime Flórez. Depuis la grève civique de 2016, qui avait mobilisé pendant une semaine des milliers d’habitants (3), la construction à Quibdó d’un hôpital de troisième niveau est annoncée comme une réponse à cette carence. Dix ans plus tard, il n’en existe encore qu’un terrain attribué à la périphérie de la ville
À la fin de 2025, le gouvernement de Gustavo Petro a signé un document du Conpes – le Conseil national colombien de politique économique et sociale — prévoyant pour ce chantier près de 200 milliards de pesos — environ 47 millions d’euros. Mais, au moment du reportage de Vorágine, aucune première pierre n’avait été posée. À Quibdó, cette absence ne renvoie pas seulement à une infrastructure promise : elle se lit dans l’obligation de partir pour être soigné, dans les couloirs sans lumière, dans le matériel qu’il faut chercher au dernier moment, et dans la question que la catastrophe a rendue plus pressante encore — combien de temps une ville peut-elle compenser, par l’entraide, ce que les institutions ne lui donnent pas ?

Avant le séisme : la ville de Pereira, capitale du Risaralda. Photo DR
De Quibdó à Pereira, le Chocó se défait lentement dans le rétroviseur, derrière les pluies épaisses, les maisons de bois et les rivières qui rendent parfois la route plus fragile qu’un sentier. Puis le relief se resserre. On remonte vers les Andes, par les routes qui contournent les montagnes et relient difficilement l’ouest humide du pays à son intérieur.
Pereira apparaît sur les contreforts de la cordillère Centrale, dans le Risaralda. Capitale départementale et l’une des grandes villes de l’Eje Cafetero, elle appartient au vaste Paysage culturel du café colombien reconnu par l’Unesco : un territoire de pentes vertes, de plantations, de petites exploitations et de villes façonnées par l’économie du café.
Mais Pereira garde aussi la mémoire récente du Paro Nacional de 2021, lorsque les mobilisations contre la réforme fiscale du gouvernement d’Iván Duque furent suivies d’une répression sévère dans plusieurs villes colombiennes, soutenue par la coopération politique et militaire de la France d’Emmanuel Macron. Dans l’aire métropolitaine de Pereira, des organisations de défense des droits humains ont documenté cinq décès liés aux protestations, des dizaines de blessés et l’arrestation suivie de viol d’une femme de 28 ans par quatre agents de l’ESMAD le 1er mai 2021, alors qu’elle rentrait chez elle. Là aussi qu’a été abattu comme un chien de l’étudiant Lucas Villa, tué par des tireurs « non identifiés » (lire ICI).
Le contraste avec Quibdó ne tient pas seulement au paysage. Pereira est un nœud urbain et régional, relié aux grandes métropoles par les routes et l’aéroport de Matecaña. Mais, le 10 août, elle aussi a été rattrapée par la même onde venue de l’ouest. Les montagnes qui semblent protéger la ville sont aussi le produit lointain des forces géologiques à l’œuvre sous le continent.
En quittant la périphérie chocoanaise pour cette ville andine du café, le séisme change de visage. À Quibdó, il avait mis à nu l’abandon structurel et l’isolement. À Pereira, il entre dans une ville plus densément bâtie, plus connectée, où les dégâts, les secours et la reconstruction suivent d’autres lignes — sociales, urbaines, économiques — mais où l’on retrouve la même question : qui peut se relever, et avec quels moyens ?
À Pereira, un mois après le séisme, le centre-ville reste une géographie de poussière, de barrières et de noms. Le 13 août, alors que des sauveteurs et des bénévoles cherchaient encore des survivants dans les gravats, la mairie lançait déjà un appel aux dons de matériaux de construction. « Ensemble, nous allons reconstruire Pereira », proclamait son message. Pour les familles sans nouvelles d’un proche, l’annonce avait quelque chose de prématuré : comment parler de reconstruire lorsque l’on ne sait pas encore qui manque à l’appel ?
« Où vont les disparus ?
Cherche dans l’eau et dans les buissons
Et pourquoi disparaissent-ils ?
Parce que nous ne sommes pas tous égaux
Et quand le disparu reviendra-t-il ?
Chaque fois que la pensée les ramène »
Rubén Blades (chanteur, compositeur et acteur panaméen, l’une des grandes voix de la salsa engagée latino-américaine)
Dans son enquête « Los desaparecidos del terremoto en Pereira: entre el olvido oficial y la demolición », publiée le 11 septembre par Cuestión Pública, la journaliste Claudia Julieta Duque suit les traces d’hommes dont la disparition avait été absorbée par le chaos des premiers jours. Edwin Jar Ríos Gañán, vendeur de brochettes du quartier de La Romelia, à Dosquebradas, était parti le 10 août au matin acheter de la viande dans le centre de Pereira. Depuis, sa famille ne sait pas ce qu’il est devenu. Son téléphone a sonné jusqu’au soir, puis s’est tu.
Le centre de Pereira est aussi le dernier lieu connu de Víctor Rodrigo Ríos Fierro, qui vivait dans une résidence louée à la journée près du parc La Libertad, et de Gilberto Quintero, habitué à dormir sous les ponts de l’avenue del Ferrocarril. Après le séisme, leurs proches ont parcouru les hôpitaux, les abris, les services médico-légaux et les rues. Víctor a finalement été retrouvé vivant le 26 août : désorienté, privé de téléphone et de papiers, il avait lui-même tenté d’aider d’autres personnes coincées sous les décombres. Gilberto, lui aussi, a reparu vivant quelques jours plus tard. Mais leurs noms ont continué à figurer, un temps, dans les listes de disparus.
Le problème ne tient pas seulement au désordre des chiffres. En croisant les registres de la mairie et de l’Institut national de médecine légale, Cuestión Pública a identifié 195 personnes différentes déclarées disparues à Pereira : seules 28 étaient inscrites dans les deux bases. Sur 46 cas que le média a pu vérifier par téléphone, 30 personnes avaient été retrouvées vivantes ; trois restaient sans nouvelles — Edwin Ríos Gañán, Álvaro Sánchez Romero et María José Díaz Quintero — tandis que, dans plus d’un tiers des cas, leur situation n’avait pu être confirmée.
Dans ce décalage entre des listes qui ne coïncident pas, des démolitions qui avancent et des familles qui cherchent, se dessine une ligne de fracture sociale. Le secteur du parc La Libertad et de l’avenue del Ferrocarril concentre des personnes vivant dans la rue, des travailleurs informels, des résidents d’hôtels payables au jour le jour et d’autres habitants dont les liens familiaux ou administratifs sont fragiles. La catastrophe ne les a pas seulement exposés à l’effondrement des bâtiments : elle a révélé combien il est facile, pour une ville, de perdre la trace de ceux qu’elle regardait déjà trop peu.
Pourtant, Pereira ne fut pas seulement une ville d’absences. Daniela Mejía Castaño, communicante, journaliste et professeure de danse, raconte dans une série publiée par Mutante que, dès les jours suivants, les passagers d’un même bus pleuraient ensemble devant les quartiers meurtris. Des inconnues se souhaitaient de prendre soin d’elles ; des voisins qui ne se connaissaient pas encore sont entrés ensemble dans des appartements fragilisés pour récupérer quelques vêtements ; des amis, des proches et des voisins ont offert un toit, une tente, des palettes pour isoler les matelas de la pluie et de quoi cuisiner.

À Pereira, un groupe de ciné-clubs a organisé des projections de films pour enfants dans des zones touchées par le séisme,
dans le but d'offrir des moments de culture et de loisirs à la population au cœur de cette tragédie. Photo El Espectador.
À Pereira, cette attention aux autres a aussi pris la forme plus inattendue d’un écran de cinéma. Un collectif de ciné-clubs a commencé à parcourir les abris, les cuisines collectives et les quartiers sinistrés avec un écran géant et des films pour enfants. Ils sont passés notamment par le refuge du parc Olaya Herrera et par les quartiers de Las Colonias et Providencia, où vivent des familles qui ont perdu leur logement, leur travail ou la possibilité, pour leurs enfants, de reprendre l’école.
« Après un tremblement de terre, la priorité est évidemment de manger, de trouver un toit, peut-être un hébergement temporaire », explique Cristian Castaño, éducateur audiovisuel et membre de cette initiative, cité par El Espectador. « Mais, lorsque ces besoins commencent à trouver un peu d’ordre, nous, les acteurs culturels, cherchons une manière d’offrir aux enfants, aux parents, un moment de distraction. » Les bénévoles ne viennent pas seulement avec des images projetées dans la nuit. Ils apportent aussi un repas préparé ; pendant le montage de l’écran, ils proposent de la musique ou du théâtre. Dans une ville où tant de familles vivent encore dans l’attente d’un relogement, d’une aide ou du retour à l’école, la séance n’efface rien. Elle crée, pour quelques heures, un espace dégagé au milieu du désastre : un lieu où les enfants peuvent rire, où les adultes cessent un instant d’écouter les murs et les sirènes, où la communauté se recompose autrement que dans l’urgence.
José Fabián Osorio Oviedo, enseignant, y voit moins la naissance soudaine de la compassion qu’une suspension de l’indifférence. Le séisme, écrit-il, a forcé les habitants à regarder autrement celles et ceux qui vivaient déjà dans les rues, les fragilités que la ville avait intégrées à son décor, les douleurs qui semblaient ne concerner personne. La question, après l’urgence, n’est donc pas seulement celle de la reconstruction matérielle. Elle est aussi celle-ci : Pereira saura-t-elle encore voir ses habitants lorsque les gravats auront disparu ?
"Seul le peuple sauve le peuple"
Dans toute la Colombie sinistrée, la solidarité populaire s’est organisée face aux carences de l’État. L’urgence se poursuit pour celles et ceux qui ont perdu un proche, leur maison ou leurs moyens de subsistance. Ce sont les histoires de bénévoles et de sauveteurs qui ont mis leur propre vie entre parenthèses pour rechercher des survivants sous les décombres, récupérer des corps, accompagner les familles et aider à relever ce que le séisme avait détruit.
Des centaines de secouristes volontaires, venus de différentes organisations, se sont mobilisés dès les premières heures pour chercher les victimes. Beaucoup continuent aujourd’hui d’aider autrement : en accompagnant les personnes déplacées, en distribuant des biens essentiels, en organisant des collectes ou en restant auprès des familles. Car, disent-ils, la tragédie n’est pas terminée lorsque les sirènes se taisent : elle se prolonge dans l’attente, le deuil, les logements inhabitables et l’incertitude du lendemain.
À Cali, Mariann Sofía Arcos préfère qu’on l’appelle Ría. Cette étudiante de 22 ans en sociologie et arts visuels à l’université del Valle a d’abord vérifié que sa famille allait bien. Puis, prenant la mesure de la catastrophe, elle a enfourché son vélo et a sillonné la ville pour distribuer du matériel de protection. « Les premières choses que j’ai achetées, ce furent des gants, des masques et des lunettes. Je les distribuais partout où je pouvais », raconte-t-elle.

Mariann Sofía Arcos, qui se fait appeler Ría, à Cali. Photo DR
Ría ne voulait pas « rester sans rien faire » tandis que des personnes demeuraient prisonnières des gravats. « Le premier jour a été très critique. Je l’ai vécu comme quelque chose de très apocalyptique », dit-elle. Engagée de longue date dans l’action communautaire et membre d’un collectif féministe, elle a également participé à la préparation de kits de santé menstruelle destinés aux femmes touchées par le séisme. Sa leçon des premiers jours tient en une formule : « J’ai appris que le peuple sauve le peuple. »
Au-delà des ruines, des bilans et des listes de disparus, le séisme a laissé dans toute la Colombie une blessure moins visible : celle d’un pays qui porte, à distance ou au plus près du désastre, une part du deuil des autres. Dans un entretien publié par La Silla Vacía, la psychologue et philosophe Carolina Meza rappelle que le deuil ne concerne pas seulement la mort d’un proche. Il peut être celui d’une maison devenue inhabitable, d’une rue disparue, d’un quartier dont on ne reconnaît plus les contours, ou du sentiment élémentaire de sécurité que l’on croyait acquis. Le médecin et thérapeute Diego Arbeláez décrit encore une phase de choc : avant même de pouvoir nommer sa peine, chacun tente de faire l’inventaire de ce qui reste — un toit, des proches, un revenu, une possibilité de lendemain. Le deuil, disent-ils, ne se « surmonte » pas comme une épreuve à accomplir : il se traverse, s’intègre, et exige du temps, une écoute et des conditions matérielles de sécurité.

A LIRE : "Séisme en Colombie : le deuil invisible d’un pays entier"
Au-delà des morts, des blessés et des bâtiments détruits, le séisme du 10 août 2026 en Colombie a fait vaciller des certitudes plus intimes : la confiance dans sa maison, la possibilité de dormir, de travailler, de se projeter. La psychologue et philosophe Carolina Meza et le médecin-thérapeute Diego Arbeláez expliquent à La Silla Vacía pourquoi le deuil ne s’« efface » pas, comment l’accompagner et ce que signifie reconstruire une vie après une catastrophe.
Quelle reconstruction ?
Et maintenant, la reconstruction ? Un mois après le séisme, les annonces se multiplient. L’Unité nationale de gestion des risques de catastrophe, l’UNGRD, a annoncé un premier versement de 3,324 milliards de pesos colombiens pour les ménages du Chocó dont le logement a été détruit ou déclaré inhabitable. L’aide doit être distribuée dans quatorze communes, dont Quibdó et San José del Palmar. Elle s’inscrit dans une enveloppe nationale de 42,754 milliards de pesos prévue pour septembre en faveur des foyers affectés par le séisme. Mais ces montants ne constituent pas encore une reconstruction : ce sont des soutiens temporaires au logement, versés sous conditions, notamment l’inscription au Registre unique des sinistrés.
Entre la promesse et les actes, il y a un gouffre. À El Futuro, des familles dont les habitations se sont effondrées attendaient encore d’être enregistrées. Dans ce quartier construit sur un terrain déclaré instable, la question n’est pas seulement de réparer un mur ou de remplacer une toiture : les habitants réclament un relogement. L’aide de survie ne répond pas, à elle seule, à cette seconde catastrophe, plus lente : trouver où vivre.
Le 7 septembre, à Quibdó, Abelardo De la Espriella a clôturé son premier mois de présidence par une réunion avec plusieurs grands patrons du pays. Sous le nom de « Plan Marshall pour le Chocó », le président a présenté l’engagement de 2 000 milliards de pesos du secteur privé pour la reconstruction, auxquels s’ajouterait 1 000 milliards consacrés aux routes et à un aéroport. Le programme promet aussi la relance d’un projet de canal interocéanique, cent bourses et un appui à l’entrepreneuriat. Pour l’heure, ces annonces décrivent des engagements politiques et privés ; leur calendrier, leur gouvernance, leur traduction budgétaire et leur exécution restent à établir. Ce programme sera administré par un organe spécifique, créé ad hoc, piloté quasiment sans contrôle par des proches du président, évinçant ainsi l’Unité nationale de gestion des risques de catastrophe, soupçonnée d’être trop « à gauche ».
L’échelle des chiffres impressionne. Mais les besoins le sont davantage. Le décret d’urgence économique publié après le séisme chiffre à au moins 30 000 milliards de pesos son impact dans les seize départements affectés. Les quelque 3 000 milliards annoncés à Quibdó, si les engagements se traduisent effectivement en fonds et en chantiers, n’en représenteraient qu’une modeste fraction.
La scène politique a elle aussi laissé des absents. Selon les témoignages rapportés par la presse colombienne, plusieurs maires du Chocó n’ont même pas été invités à la réunion de Quibdó ; seule la gouverneure et le maire de la capitale départementale y disposaient d’une place. Pour les communes rurales, les plus éloignées et les plus sévèrement touchées, le risque est connu : être évoquées dans les discours sur la reconstruction sans participer aux décisions qui détermineront leur avenir.
Ce « Plan Miracle » (« Plan Milagro ») comme l’a qualifié le Tigre-président d’extrême-droite Abelardo De la Espriella, ne vaut que comme effet d’annonce. « C’est de la poudre aux yeux » (« una cortina de humo ») ironise sous couvert d’anonymat une fonctionnaire de l’Unité nationale de gestion des risques de catastrophe, qui affirme avoir entendu de la part de représentants de l’actuel gouvernement, dans deux réunions auxquelles elle a participé, des commentaires méprisants, moqueurs et même racistes vis-à-vis des populations noires du Chocó.
De fait, il n’y a aucune personnalité afro-colombienne parmi les 18 ministres du cabinet d’Abelardo De la Espriella. Pendant la campagne électorale, celui-ci s’en était pris de façon particulièrement insultante à Francia Márquez, la vice-présidente de Gustavo Petro, qu’il a qualifiée « d’arnaque ». En octobre 2024, lorsque l’Université Harvard a remis à Francia Marquez la médaille W.E.B. Du Bois de Harvard — la plus haute distinction décernée par l’université Harvard dans le champ des études africaines et afro-américaines. De la Espriella avait été jusqu’à critiquer publiquement critiquer la prestigieuse université pour son « ignorance », parlant de « décadence » du monde académique. Pour ce hérault de la bourgeoisie catholique blanche colombienne, il est inconcevable que les Noirs puissent avoir un tel niveau d’études.
Dans l’entourage de De la Espriella, un même mépris raciste touche les populations autochtones. Dans les salons huppés de Bogotá ou de Barranquilla, la décision d’Ivan Cepeda, le candidat de gauche, de choisir comme colistière Aída Quilcué, sénatrice et dirigeante autochtone du peuple Nasa, en a froissé plus d’un. « Rendez-vous compte », entendait-on dans ces cénacles : « elle est d’une ethnie ! »
Les habitants du Chocó peuvent d’autant moins s’attendre à ce que soient concrétisées les promesses présidentielles que leur région vote majoritairement à gauche — à plus de 80% lors du second tour de la dernière élection présidentielle. A Barranquilla — capitale colombienne de la corruption et du narcotrafic en col blanc —, et dans la zone Caraïbe, dont De la Espriella a décidé de faire son fief, ses soutiens et affidés ont déjà fait savoir qu’il était hors de question que l’argent promis à leurs lucratives « entreprises » soit détourné pour venir en aide à des gueux… qui n’ont qu’à le rester.

Abelardo De la Espriella, entouré de policiers et militaires, avec le slogan "Viva Cristo Rey". Image postée sur son compte X
Après le salut militaro-fasciste, De la Espriella ponctue désormais ses communiqués par le tonitruant « Viva Cristo Rey» (Vive le Christ-Roi) !, emprunté aux contre-révolutionnaires mexicains du début du 20ème siècle (4). Mais pour Abelardo De la Espriella, opportunément "converti" au catholicisme pour les besions de sa campagne électorale, représentant et conseiller de quelques-uns des plus sanguinaires paramilitaires et narcotrafiquants qu’ait connu la Colombie, la foi s’arrête visiblement à la couleur de peau et au niveau social.
La Colombie nouvel Eldorado des États-Unis ?
Il est vrai que le président fasciste de la Colombie a d’autres priorités. Le 8 septembre dernier, il a reçu à Barranquilla, à la base militaire Batallón Paraíso, le secrétaire américain Marco Rubio. Il s’agissait de la première visite de haut niveau d’un responsable de l’administration Trump depuis l’entrée en fonctions du nouveau gouvernement colombien. Un mois après le séisme qui a frappé la Colombie, il n’a pas été question une demi-seconde des gueux du Choco. Au menu : le renforcement des liens politiques, économiques et commerciaux entre Washington et Bogotá.
Deux mémorandums d’entente ont été signés par Rubio et le ministre colombien des Affaires étrangères, Omar Bula Escobar, en présence de De la Espriella. Le premier établit un cadre de coopération sur les minerais critiques et les terres rares ; le second ouvre un agenda bilatéral pour l’énergie nucléaire civile. Les deux gouvernements disent vouloir sécuriser des chaînes d’approvisionnement « résilientes, diversifiées et justes ».
Dans une tribune publiée par La Silla Vacía, le sociologue Oscar Javier Maldonado invite à lire cet accord à rebours de la fable technologique. Avant les algorithmes, les assistants vocaux, les centres de données et les promesses de l’intelligence artificielle, il y a des mines, des territoires, de l’eau, de l’électricité, des routes, des ports, des travailleurs et des populations exposées aux conséquences de l’extraction. « L’intelligence artificielle ne vit pas dans le nuage », résume-t-il ; elle possède une géographie et, surtout, un sous-sol.
Selon le texte de l’accord présenté par le Département d’État américain, les deux pays s’engagent à identifier et financer, dans les six mois, des projets d’extraction et de traitement de minerais critiques. Les instruments envisagés incluent prêts, garanties, assurances et investissements privés ; le programme prévoit également de renforcer la cartographie géologique, de sécuriser les investissements et d’« accélérer » les procédures d’autorisation.
C’est ce dernier mot qui alarme. Accélérer les permis ne signifie pas nécessairement abolir les contrôles ; mais, dans un pays où les frontières extractives recoupent souvent des territoires autochtones, afro-colombiens et paysans, la vitesse administrative peut entrer en conflit avec le temps de la consultation préalable, de la délibération locale et de la protection environnementale. La Cour constitutionnelle colombienne considère pourtant la consultation préalable comme un droit fondamental lorsque des projets affectent directement les communautés concernées.
L’accord promet que la Colombie ne se contentera pas d’exporter ses ressources brutes : elle devrait accéder au traitement des minerais, à l’industrie, à l’innovation technologique et à l’emploi formel. Cette promesse est séduisante. Elle rappelle aussi une vieille histoire latino-américaine : des territoires fournissent la matière, l’énergie et le travail bon marché, tandis que la propriété intellectuelle, les technologies les plus rentables, les capitaux et les bénéfices se concentrent ailleurs.
Les minerais ne sont qu’un commencement. L’économie de l’intelligence artificielle requiert des puces, des serveurs, des batteries, des réseaux électriques, des systèmes de refroidissement et des quantités croissantes d’eau et d’énergie. Elle requiert aussi un travail humain invisible : annotation d’images, transcription, modération de contenus, vérification de données et entraînement de modèles, souvent réalisés par des prestataires du Sud global à bas coût. C’est ce que Oscar Javier Maldonado désigne comme une forme d’« extractivisme numérique » ou d’« extractivisme de plateformes ».
Le Chocó sait ce que signifie devenir le dessous d’une économie prospère ailleurs. Son or a alimenté la richesse coloniale tandis que les populations africaines déportées puis leurs descendants restaient exposés à la violence, à la pauvreté et au sous-investissement public. Après le séisme, la question n’est donc pas seulement de savoir combien de milliards seront annoncés pour reconstruire. Elle est de déterminer quel développement sera imposé ou négocié : qui décidera, qui bénéficiera, qui portera les risques, et qui devra, une fois de plus, vivre avec les dégâts laissés par une richesse partie ailleurs.
Narcotrafic et déforestation
Comme de bien entendu, De la Espriella et Rubio ont aussi parlé coopération sécuritaire et lutte contre le narcotrafic. Il faut bien entretenir la fable. En Colombie, les frontières entre sécurité, contrôle territorial, économie extractive et destruction écologique ne se laissent pas séparer aussi facilement.

Alexander Díaz Mendoza, alias « Calarcá », a bâti son pouvoir autour de l'élevage bovin et d'un réseau de contrôle de la population.
Son organisation est passée d'environ 1 400 membres en 2022 à près de 3 000 à la mi-2026. Illustration : Angie Pik, Vorágine
Dans le Caquetá, au sud du pays, une enquête conjointe de Vorágine et de Mongabay Latam décrit l’empire territorial attribué aux groupes dirigés par Alexander Díaz Mendoza, alias « Calarcá », ex-combattant des FARC qui s’est reconverti en kapo paramilitaire. Le pouvoir des milices qu’il contrôle ne repose pas seulement sur les armes, les menaces ou l’extorsion. Il passe aussi par une économie de la déforestation : occupation de terres publiques, ouverture de pistes clandestines, élevage extensif et captation de la rente foncière au détriment de la forêt amazonienne.
Des habitants racontent avoir été convoqués à des réunions où les dissidents dressent l’inventaire des terres et du bétail, puis imposent des prélèvements annuels calculés par hectare et par tête de bétail. D’autres témoignages évoquent des « paquets de colonisation » — tôles pour une maison, tôles pour une cuisine, tronçonneuse — destinés à pousser des familles vers des zones boisées éloignées. Ces dispositifs ne relèvent pas d’une simple économie de survie : ils participent, selon l’enquête, à l’expansion organisée de pâturages dans des espaces protégés et des terres relevant du domaine public.
Le mécanisme est d’autant plus lucratif que l’élevage n’est pas nécessairement le but final. Des investisseurs extérieurs financeraient la conquête de terres, tandis que les milices armées prélèvent leurs taxes et exercent un contrôle armé sur les populations. La forêt devient pâturage ; le pâturage augmente la valeur apparente de la terre ; le bétail entre ensuite dans des circuits commerciaux qui peuvent paraître réguliers. La viande et le lait issus de ces zones peuvent rejoindre les marchés urbains, tandis que les revenus alimentent les structures qui ont organisé la dépossession.

La déforestation a entraîné l'apparition de clairières de plus en plus étendues dans le Caquetá.
Sur les 137 parcelles de plus de 30 hectares recensées en Amazonie colombienne fin 2025, 62 se trouvaient dans ce département.
Le bilan écologique est mesurable. Au dernier trimestre de 2025, le Caquetá a concentré 26,63% des alertes précoces de déforestation recensées dans le pays. Sur les 137 parcelles de plus de 30 hectares repérées à la fin de cette année-là dans l’Amazonie colombienne, 62 se situaient dans ce seul département. Cartagena del Chairá, Solano et San Vicente del Caguán figurent parmi les communes les plus touchées ; dans certaines zones, les images satellitaires révèlent des clairières de plus de cent hectares ouvertes dans des réserves forestières.
Un tel trafic exige des capitaux, du bétail, des réseaux de transport, des intermédiaires, des abattoirs, des marchés, des mécanismes de blanchiment et des débouchés commerciaux. Des milices armées ne peuvent à elles seules assurer une telle chaîne logistique. L’enquête de Mongabay Latam et Vorágine décrit un modèle où des investisseurs extérieurs à l’Amazonie — les terratenientes ausentistas, propriétaires ou financeurs absents vivant notamment à Bogotá ou Neiva — financeraient le défrichage et fourniraient le bétail. Les communautés locales, sous contrôle et pression des milices, fournissent le travail, les pâturages conquis sur la forêt et la garde des troupeaux. Les groupes armés tirent des revenus de l’extorsion, du contrôle territorial et de la spéculation foncière. Les commanditaires de ce trafic esclavagiste et écocidaire sont ceux-là même qui contribué à l’élection de De la Espriella. Quels que soient ses appels au Christ-Roi et ses rodomontades en treillis, il y a peu de chance que le président des vrais bandits s’attaque au petit business de « Calarcá ».
Du Chocó minier à l’Amazonie du Caquetá, les territoires diffèrent, mais le mécanisme se ressemble : sous les discours de développement, de sécurité ou de modernisation, des richesses quittent les régions tandis que les risques — écologiques, sanitaires, sociaux et armés — y demeurent.
Vers une mobilisation sociale d'ampleur
Un mois après la prise fonction d’Abelardo De la Espriella, un autre séisme se prépare peut-être en Colombie, celui-ci non pas provoqué par les plaques tectoniques mais par la fronde sociale. Selon Enfoque nacional, plus de 1 500 représentants syndicaux, paysans, ethniques et politiques appellent à une grève nationale en Colombie, envisagée entre le 11 et le 20 novembre 2026, pour contester les premières mesures du président Abelardo De la Espriella. Cette mobilisation, soutenue notamment par la CUT, la CTC, Fecode et le Pacte historique, serait la première grande épreuve sociale du nouveau gouvernement.
La décision a été prise lors d’une rencontre nationale organisée les 11 et 12 septembre autour de la défense de la démocratie, de la paix, de la souveraineté et des réformes sociales. Les organisateurs prévoient plusieurs mobilisations préparatoires en octobre, puis des actions tout au long du mois de novembre, autour notamment des 40 ans de la CUT, des dix ans de l’accord de paix avec les anciennes FARC et de la lutte contre les violences faites aux femmes.
Les principaux motifs de contestation concernent :
La politique sécuritaire du gouvernement : arrêt des négociations et des cessez-le-feu avec des groupes armés, projets de réseaux de sécurité urbaine armés, assouplissement du port d’armes et débat sur la peine de mort ;
La reprise envisagée de la pulvérisation aérienne de cultures illicites, avec du glufosinate d’ammonium, ainsi que l’ouverture au fracking.
La politique budgétaire et fiscale : les organisations dénoncent un budget 2027 reposant fortement sur l’endettement, avec un risque de réductions des dépenses sociales, de gel des salaires publics et de hausses d’impôts.
La reconstruction après le séisme : elles critiquent le recours au mécanisme des « Travaux contre impôts », accusé de favoriser de grands groupes privés au détriment de l’investissement public et des marchés communautaires.
Les réformes sociales : défense du salaire minimum, des majorations de nuit et de dimanche, de l’emploi public, des retraites, de l’enseignement supérieur gratuit et du financement des écoles.
Les risques de privatisation d’entreprises et d’actifs publics, dont Ecopetrol, Cenit, le Groupe Bicentenario et certains services pénitentiaires.
La politique étrangère, jugée trop alignée sur les États-Unis et Israël.
Les droits des paysans, notamment l’accès à la terre, à l’irrigation et au crédit agricole.
Les comités locaux doivent désormais décider si la grève commencera le 11 novembre ou le 20 novembre, ainsi que les lieux et les axes de mobilisation dans les différentes régions du pays. De la Espriella devrait appeler la police et l'armée à laire preuve de « la plus grande fermeté » face aux manifestations. Le 11 septembre, il a par ailleurs annoncé la clôture des processus de dialogue hérités du gouvernement précédent, affirmant que la « fausse paix » était terminée. Place à la « vraie guerre » ?
Victoria Luz (correspondante des humanités en Amérique latine) et Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). Depuis le sud du Chili jusqu’aux abords du Panama, la plaque de Nazca s’enfonce sous la plaque tectonique sud-américaine. Leur convergence atteint environ 6,5 à 8 centimètres par an. Imperceptible à l’échelle d’une vie, ce mouvement façonne les Andes, alimente l’activité volcanique régionale et accumule, par endroits, une énergie susceptible de se libérer brutalement sous la forme de séismes.
(2). Grand bambou tropical, très courant et traditionnellement employé en Colombie. La guadua, notamment Guadua angustifolia, sert à construire des maisons, charpentes, cloisons, ponts ou échafaudages ; elle peut aussi être utilisée comme étai provisoire.
(3). Du 17 au 23 août 2016, la société civile du Chocó a mené un paro cívico — une mobilisation assortie de blocages et d’une paralysie partielle des activités — pour dénoncer l’abandon historique du département. Le mouvement, porté par le Comité civique pour le salut et la dignité du Chocó, réclamait notamment des routes praticables, l’accès à l’eau et à l’assainissement, des investissements dans l’éducation et la santé, ainsi que la construction à Quibdó d’un hôpital de troisième niveau. L’accord conclu avec l’État colombien le 23 août a formalisé ces engagements et institué par la suite un mécanisme public de suivi.
(4). L’expression est associée à la guerre des Cristeros, au Mexique, de 1926 à 1929. Des catholiques, clercs et laïcs, entrèrent alors en insurrection contre le gouvernement révolutionnaire mexicain et ses lois anticléricales. Leur cri de ralliement était : ¡Viva Cristo Rey y Santa María de Guadalupe! (« Vive le Christ-Roi et sainte Marie de Guadalupe ! »). « ¡Viva Cristo Rey! » devint ainsi le slogan de combattants catholiques armés, les Cristeros. Il était à la fois une proclamation religieuse, un marqueur d’identité militante et un défi politique à l’État laïque mexicain.







Sur le site "InSight Crime", il y a ceci - en anglais - :
" Actualités récentes concernant Calarcá Córdoba
4 août 2026
Le parquet inculpe « Calarcá Córdoba » de multiples crimes
Le parquet colombien a inculpé Alexander Díaz Mendoza, alias « Calarcá Córdoba », par contumace pour son implication présumée dans des homicides, enlèvements, disparitions forcées, actes de torture et le recrutement de mineurs, entre autres crimes.
Selon l'enquête, il dirige le bloc Jorge Suárez Briceño depuis 2022, coordonnant ses structures armées et financières.
Les autorités l'ont également lié à trois massacres survenus dans le département du Guaviare entre janvier 2025 et janvier 2026, ayant causé la mort de 54 personnes, dont 11 mineurs et sept soldats. "