Didier‑Georges Gabily, une déflagration qui ne s’éteint pas
- Jean-Marc Adolphe

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Didier-Georges Gabily, 1993. Photo Laurent Monlaü
Trente ans après la mort de Didier‑Georges Gabily, une série de rendez‑vous remet sa langue en jeu : soirée‑hommage au Théâtre du Rond‑Point, lectures au Festival d’Avignon, publication de Zoologie, texte inédit, aux éditions Espaces 34. Autant de manières de mesurer combien l’auteur de Violences, Gibiers du temps et L’Au‑delà (entre autres) continue de travailler le théâtre d’aujourd’hui, et de hanter notre façon de penser le monde.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Et ce fut une déflagration. Septembre 1991. Une nouvelle étape : chargé de communication, au Théâtre de la Cité Internationale, dont Nicole Gautier venait de reprendre la direction. Le lieu avait eu son heure d’effervescence post soixante-huitarde – on y vit notamment Jérôme Savary, le Bread and Puppet, La Mamma de New York, l’Odin Theater… – avant de tomber peu à peu en déshérence. Tout était à inventer. Nous étions cinq permanents, en tout et pour tout. Les premiers spectacles étaient prévus en novembre.
L’imprévu a bousculé le prévu. Nicole Gautier souhaitait pouvoir accueillir une troupe qui devait initialement jouer dans une friche, finalement pas disponible. Elle avait entendu la lecture du texte l’été à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Le Groupe T’Chan’G. Didier-Georges Gabily. Jamais entendu parler.
Certes, nous étions, nous aussi, « en friche ». Mais accueillir un spectacle dès la fin septembre – ainsi l’exigeait la disponibilité des acteurs – , alors que nous commencions tout juste à prendre nos marques, ce n’était franchement pas raisonnable. Je fis valoir mes réticences. Et puis, il y eut un coup de théâtre :
« Quelquefois on entend le bruit de la mer parce que le vent souffle et derrière, c’est bien le bruit de la mer qu’on entend avec le roulement des vagues battant sur les falaises et souvent c’est déjà la nuit.
Paquets de blanc dans la nuit noire sans un semis d’étoiles sœurs, on imagine, on peut imaginer le.
Mouvement des rouleaux. Serpents. J’aime ça.
J’aimais ».
Cette déflagration-là, dès les premiers mots, ceux de La Ravie, dans le texte de la pièce dont Nicole Gautier m’avait passé le manuscrit, au cas où. Les textes de théâtre, j’avoue, ce n’est pas mon fort. Mais là, ce n’était pas pareil. Il se passait quelque chose d’inouï, j’ai tout lu, d’une seule traite de nuit blanche, et dès le lendemain : « ce spectacle, bien sûr qu’on le fait », sans attende novembre ou la saint glinglin. On ne faisait rien, juste accueillir, mais quand même.
Le Groupe T’chan’G est aussitôt venu répéter à la Cité internationale. Chaque jour, je m’obligeais à suivre un moment de répétition. Pas le temps de préparer un "dossier de presse" en bonne et due forme. A partir de ces bribes de répétition, j’improvisais chaque jour un "fax-poème" (à l’époque, pas encore de mails) que j’adressais à deux journalistes, Colette Codard (Le Monde) et Jean-Pierre Thibaudat (Libération). Comme des bouteilles à la mer.
Le lendemain de la première, Thibaudat appelle :
- Alors, c’est bien ?
- Je vous ai embêté pendant quinze jours avec ces fax, je suis obligé de vous dire la vérité. Non, ce n’est pas bien…
- Ah bon ?
- Ce n’est pas « bien », c’est extraordinaire.
Je ne mentais pas, ce n’est pas mon genre. Jean-Pierre Tbibaudat est venu. Deux jours plus tard, double page dans Libération (aujourd’hui, ce ne serait plus possible : les coups de cœur doivent être prévus et calibrés à l’avance) : « Une monstruosité. Radicale. Hors des normes du spectacle au plaisir tempéré, ficelé. Un entêtement obstinément excessif. Cela vous submerge, vous engloutit, abasourdit, abasourdit, vous êtes emporté. Fait. Et défait. Ruiné. Ravagé. Épuisé. Cela vous insupporte, vous transporte. Charivari d’émotions, de tensions. Vous sortez de là dérangé, secoué, remué ».
Scindé en deux parties, "Corps et tentations" et "Âmes et demeures" - jouées séparément ou ensemble lors d’une intégrale, en fin de semaine -, le spectacle durait sept heures et trente cinq minutes. C’était Violences.
Il y avait la langue, il y avait les acteurs (1). C’est pour eux et elles que s’est écrit Violences :
« Chez Gabily, les mots naissent depuis la voix, celle des acteurs, ou celle qu’il pensait pour eux, qu’il produisait avec eux. Quand il écrivait pour ses acteurs, il commençait d’abord par les dessiner, au sens propre du terme. Il dessinait des esquisses, encres ou fusains, la plupart du temps, ou alors des pastels, pour rêver en dessin à ces corps en devenir. Il accrochait ces croquis d’acteurs sur les murs de son bureau, autour de sa table d’écriture, et il les laissait vivre dans l’espace. Il attendait de les entende. A partir de ces dessins, des mots commençaient à lui venir, des mots qui prennent corps et font progressivement naître la scène à elle-même. » (Bruno Tackels, Avec Gabily voyant de la langue, Actes sud-Papiers, 2003).
« Il disait souvent que l’écriture se fonde dans les corps, qui sont la charge et la mémoire de toutes les écritures qu’ils portent à leur corps défendant », témoignait encore François Tanguy, metteur en scène du Théâtre du Radeau ("Gabily, notre contemporain", cahier spécial de la revue Mouvement, juillet-août 2003).

Didier-Georges Gabily, en Une de la revue Mouvement : en octobre 1996, après disparition (Frédérique Duchêne
dans Enfonçures, en 1993, photo Laurent Monlaü) ; et en juillet 2003, cahier spécial pour le Festival d'Avignon (annulé).
Ce qui reste de Violences, trente-cinq ans plus tard : certes, un choc esthétique ; mais aussi le rappel d’une manière de faire théâtre qui semble aujourd’hui presque irréelle, tant elle échappe aux logiques de production contemporaines. Une manière de risquer sans filet, d’écrire contre, d’écrire trop, d’écrire jusqu’à l’épuisement des formes admises. Il y avait chez lui quelque chose d’insoumis, mais sans posture : une nécessité. Une forge vive de choralité et d’indignation, à l’épreuve du temps des guerres – qui n’a guère cessé depuis -, mais tout autant à rebours du « peep-show de l’humanisme » et du « violent commerce du corps-objet dans nos sociétés libres-avancées-en-état-de-décomposition-avancée » (préface à une édition de Gibiers du temps, première époque : Thésée, 1994)
Cadavres, si on veut. Dans un texte retentissant publié par Libération en 1994, Gabily écrivait :
« Il ne se passe rien ou il se passe trop de choses auxquelles, c'est bien connu, nous ne pouvons rien. Nous marchons sur des cadavres et continuons à tenter d'agir et de penser comme si nous n'étions pas ces marcheurs piétinant les cadavres de plus d'un demi-siècle de catastrophes, de défaites et d'abdications en tous genre. (…) Nous sommes les cadavres de second type; nous sommes ceux qui marchons sur ceux-là pour survivre. Nous sommes ceux qui devons nous aveugler pour ne pas voir ceux-là qui, littéralement, nous crèvent les yeux ; qui devons-nous aveugler pour survivre, sachant (ou ne voulant pas savoir) qu'il suffit d'un rien pour qu'à notre tour, nous tombions et alors, pas de pitié. Nous survivons, nous piétinons, nous tournons en rond. Nous sommes la masse dont on se plaît à souligner à des fins commerciales la bouleversante diversité. Nous sommes la grande masse aveugle-obligée-de-s'aveugler. Celle pour qui et par qui la Marché fonctionne. Oedipe d'un inceste perpétuel avec nous-mêmes et nos renonciations. Et pour nous, il ne se passe rien qui ne convienne à la paix molle et petitement inquiète qu'on désire pour nous. Ou il se passe trop de choses auxquelles, c'est déjà dit, nous ne pouvons rien, comme on veut que nous n'y puissions rien. La société libérale de type anglo-saxon domine maintenant largement, presque partout depuis que le Mur derrière lequel se cachait l'ogre totalitaire est tombé. (…) La société libérale de type anglo-saxon y fait tranquillement son nid. S'épand. Prend ses aises, sûre d'elle-même. La société libérale de surveillance. Le totalitarisme soft qui prend à grands coups de sondages Minitel, ses sujets à témoin, qui lance en permanence des appels à témoin sur son souci du bien-être de presque tous. Il y a toujours ce "presque". Ce "presque" est regrettable, disent-ils - mais nécessaire, pensent-ils. (...) »
Qu’y peut alors le théâtre ? « Il m’arrive de m’étonner qu’il y ait encore des plateaux pour faire du théâtre dans ce monde où tout ou presque nous arrive en fait de fiction par le biais de la machine à informer-déformer en images et commentaires », disait Gabily. C’étai au début des années 1990. Que dirait-il aujourd’hui ?
Mais l’écriture, comme une nécessité qui ne se discute pas. Et les acteurs :
« Ils sont là, encore, devant mes yeux. Ils s’avancent, immobiles. Ils tiennent, s’avançant, l’immobilité et la fureur, et la beauté, la toute simple. Ils tiennent. Ils hésitent. (…) Il faut des acteurs pour cela. Donc des êtres humains. Libres. Rigoureux. Disponibles. Hésitants… » (lettre aux acteurs d’un atelier sur Les Juifves, de Robert Garnier, Gennevilliers, décembre 1995).

Les acteurs des Cercueils de zinc en 1993 au Festival d'Avignon (Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon). Photo Bernard Enguérand.
Au cœur d’une « œuvre comme manifeste » ("L’œuvre théâtrale de Didier-Georges Gabily : poétique d’une mémoire en pièces", thèse de Séverine Leroy en 2015, ici), il y eut pour Gabily un incessant travail d’atelier, qu’on ne saurait confonde avec les répétitions d’un spectacle : l’établi d’un « plateau-monde » qui se cherche, pour lui-même, sans échéance-contrainte d’une production. Un luxe pauvre (personne ne paie pour un tel atelier) ; un luxe quand même. Du cœur battant de cette matrice-atelier, ont vu le jour deux spectacles totalement hors normes : Enfonçures, Cinq Rêves de Théâtre en Temps de Guerre (Oratorio-Matériau), qui entremêle le récit des derniers jours de la vie de Hölderlin avec les premiers jours de la guerre du Golfe ; et Des Cercueils de zinc, d'après le recueil de témoignages sur la guerre d'Afghanistan de Svetlana Alexievitch, présentés au Théâtre de la Bastille en décembre 1992 et au Festival Avignon en 1993.
A peu près à la même époque (1992), Didier-Georges Gabily publie chez Actes Sud un nouveau roman, L’Au-delà (après Physiologie d’un accouplement, en 1988, et Couvre-feux, qualifié de « récit », en 1990) : traversée narrative où la langue travaille le réel comme un matériau instable, à la limite du rêve et de la hantise. On y retrouve les obsessions qui irriguent ses pièces : corps exposés, violence diffuse, figures qui semblent à la fois très concrètes et déjà fantomatiques. Le récit se déploie par fragments, ellipses, reprises, comme si la narration elle-même butait sur ce « au-delà » qu’elle tente d’approcher sans jamais le figer.
Après Violences, le Groupe T’Chan’G s’attèle à la vaste fresque de Gibiers du temps : chronique détraquée du présent, à la fois fable politique, rituel collectif, cauchemar lucide. Thésée en est l’une des figures nodales, moins comme « personnage » que comme principe de réécriture et de dérèglement du mythe. La tragédie antique est un réservoir de formes, de figures, de situations sacrifiées ou dévoyées, que le théâtre de Gabily vient fracturer et redistribuer. Divisé en trois « époques », avec créations successives au Quartz de Brest, au Centre dramatique de Montluçon et au Théâtre national de Bretagne à Rennes, le spectacle est joué dans son intégralité au Théâtre de Gennevilliers, en décembre 1995 puis à La Métaphore, à Lille, en janvier 1996.
Gabily a alors déjà en tête le spectacle suivant, dytique devant associer le Dom Juan de Molière à une pièce qu’il a écrite en 1992, Chimère et autres bestioles (une féerie). « Il n’y a de beauté qu’en chaque mot réinventé dans l’instant de son dire. Et la pensée qui s’incorpore jusqu’à disparaître. Et rire, et lamenter dans le même temps : un exercice d’athlètes en inutile poésie. (…) Un travail d’humanité comme pour rien. Mais de os jours, encore, une dernière fois – c’est toujours la dernière fois – essentiel », écrit-il en juillet 1996 dans l’une de ses dernières Note de travail (Actes sud, 2003).
Ce spectacle-là, Gabily ne le verra pas. La mort, bien trop précoce – à 41 ans – s’est invitée à la hussarde. « Un vivant est mort. Gabily. Trop vivant et trop mort. Brutalement », écrivais-je alors dans Mouvement pour pleurer la perte d’un « très grand auteur, homme de langue et de plateau, homme d’hommes et femmes, homme de mondes et d’écart, de corps et de chairs (…) qui n’avait pas renoncé au rêve, aux oracles, au chant, à la profération, à la danse, à l’épaisseur d’être-au-monde ».
Après sa disparition, ses acteurs joueront quand même la pièce en octobre 1996 au Théâtre National de Bretagne avant de dissoudre le Groupe T’Chan’G. Trente ans plus tard, Gabily est toujours là. Son œuvre n’a jamais disparu ; elle ressurgit par vagues, au gré de rééditions, de lectures, de stages et de soirées-hommages portés par quelques passeurs obstinés.
Actes Sud-Papiers a ainsi poursuivi l’édition de son théâtre, avec notamment Lalla, ou la terreur en 1998, et la publication plus tardive d’Événements (texte sur Mai 68, paru en 2008) dans le volume Œuvres. Peu montées en intégralité, les pièces de Gabily sont très présentes dans les écoles de théâtre, travaillées en ateliers, stages et laboratoires. A Avignon, la compagnie Fraction de Jean-François Matignon avait construit en 2016, pour le vingtième anniversaire de sa mort, tout un cycle de rendez-vous autour de son œuvre (2). Et cette même année 2016, en novembre, le théâtre Monfort à Paris avait déjà rouvert en grand le territoire Gabily : trois jours de lectures, d’ateliers, de tables rondes, d’archives, où se retrouvait ce qu’on appelait alors la « famille Gabily » (anciens du Groupe T’Chan’G, élèves du TNS, artistes, chercheurs, amis, etc.)

Aujourd’hui, c’est autour de Stanislas Nordey de prendre le relais, en trois temps. Ce lundi 29 juin au Théâtre du Rond-Point, on ne sait pourquoi s’est imposé un titre en anglais, mais bon : "A Tribute to D-G. Gabily" met en voix une œuvre « obstinément portée par celles et ceux qui ont croisé sa route, qui ont été directement impactés par la proximité avec cet auteur majeur. Comme pour rêver à une extension du territoire Gabily », indique Stanislas Nordey, « j’ai demandé à une dizaine d’acteurs et d'actrices qui ne font pas partie de cette galaxie de proches de regarder la langue et de venir en porter quelques fragments. Ouvrir les possibles pour ce répertoire si fort et si singulier. » (ici)
Au Festival d’Avignon, le 10 juillet dans le jardin du Musée Calvet, France Culture proposera, avec Emmanuelle Béart, Océane Caïraty, Vincent Dedienne et Stanislas Nordey, la lecture d’extraits issus de plusieurs textes de Gabily (À tout va, Notes de travail, Chimère et autres bestioles, Violences et Contention). D’autres textes seront lus, avec Valérie Dréville, le 18 juillet à la Maison Jean Vilar (ici).
Acteur et metteur en scène Stanislas Nordey a en outre repris, l’an passé, la direction des éditions Espaces 34, qui viennent de publier une pièce inédite de Didier-Georges Gabily, Zoologie (ici). Catherine Baugué fut, avec Catherine Benhamou, l’une des deux co-destinatrices de cette pièce écrite il y a quarante-trois ans, pour « deux actrices qui se seraient trompées de porte : elles croyaient devoir attendre Godot, alors qu’elles ont à jouer des acteurs antiques, ou shakespeariens, ou Kabuki, jouant des personnages féminins ».
« De cette lecture initiale d’il y a quarante-trois ans, restée dans les annales de l’atelier, et dont le texte demeurera inédit jusqu’à la parution de ce volume, subsiste l’intacte stupéfaction », écrit Catherine Baugué en postface à l’édition d’aujourd’hui. « Je serais bien incapable de tirer le premier fil d’une analyse dramaturgique de ce génial carnage en bac à sable, pourtant une certitude : pour Gabily, mort à la porte de notre vingt-et-unième siècle, le plateau préfigurait aussi, obscurément, le lieu de l’empuissancement féminin qui allait se manifester, et celui du « trouble dans le genre » qui propagerait sa vigueur libératrice. »
Jean-Marc Adolphe
(1). A la création de Violences : Ulla Baugué, Catherine Baugué, André Cellier, Yann-Joël Collin, Frédérique Duchêne, Christian Esnay, Patrick Fontana, Alexandra Scicluna, Jean-François Sivadier, Serge Tranvouez.
(2). Voir ICI. Au festival d'Avignon, la compagnie Fraction donne encore à entendre, cette année, des extraits de A tout va, le 15 juillet à 11h, au Théâtre Transversal.
En complément
La voix de Didier-Georges Gabily dans "Romance d'Eros" (texte extrait de Gibiers du temps)
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