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Mirages de l'unisson

En même temps, chorégraphie d'Olivia Grandville, photographie Pierre Gondard


À la Criée, dans le cadre du festival de Marseille, Olivia Grandville signe avec En même temps une pièce qui met en crise, avec humour, le corps de ballet académique et les chorégraphies de masse, en révélant ce que la « belle mécanique » de l’unisson doit à la discipline des gymnases, aux esthétiques sportives et à la tentation autoritaire des mouvements de foule.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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A la Criée, dans le cadre du festival de Marseille, Olivia Grandville vient de créer En même temps. Si le titre de la pièce rappelle une devise macronienne, il est à double sens. La chorégraphe procède ici à une analyse critique du travail à l'unisson. Avec humour, elle met en cause le corps de ballet académique et certains ridicules des mouvements d'ensemble repérés dans les danses modernes, rythmiques, voire contemporaines.


En un premier temps, celui de la valse ou, plutôt, de la volte, neuf interprètes - Mai Ishiwata, Martín Gil Enrique, François Malbranque, Simon Tanguy, Sarah Deppe, Claire Audrain, Théo Le Bruman, Yu Hsuan Chang et Emma Delvac : la parité penchant en faveur des femmes - visent surtout à n'en faire qu'un. Bien qu'ils soient, d'évidence, différents les uns des autres, ne serait-ce que physiquement, par des gabarits fort divers. La troupe occupe l'immense plateau de la grande salle phocéenne, en perpétuel mouvement. À la queue leu leu, garçons et filles esquissent des rondes - ouvertes ou fermées -, des farandoles, des lignes chorales. Le cas échéant, ils se séparent en deux ou trois brigades légères pour mieux se regrouper ensuite. Cette longue partie du spectacle enchaîne une série d'exercices de style relevant du sport - les belles tenues de scène de Marion Regnier, unisexe et uniformes, s'inspirent d'œuvres des Ballets russes et suédois comme Jeux (1913), Skating-Rink (1922) ou Le Train bleu (1924) et des costumes de Bakst, Léger et Chanel. Le spectateur ne peut qu'admirer la mécanique huilée, quitte à oublier la dimension humaine ou à sous-estimer l'énergie déployée par chaque artiste individuellement.


La structure canonique mise en place est impeccable et implacable; ses motifs abstraits, géométriques, non narratifs se développent blanc sur blanc, devant un rectangle jouant le rôle de toile de fond; le tout sur un parquet virginal en PVC historié de lignes de fuite préméditant les mouvements d'ensemble - éléments, ornements scénographiques et signes cabalistiques connotés gymnase nous téléportant aux années soixante, lorsque Béjart reprit sa IXe Symphonie (1964) au palais des sports de Paris après l'avoir créée au Cirque d'hiver de Bruxelles. On retrouve la légèreté de la chorégraphe, le legs de Bagouet et la fantaisie Dada du premier Decouflé. Les changements de tenue se font hors champ, derrière l'écran ; les rythmes de la bande-son électro-acoustique composée par Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando guident, s'il le fallait, les danseurs; la lumière d'Yves Godin, comme toujours, les valorise.


Au bout d'un temps, les danseurs jouent les machinos et font pivoter l'écran qui, en réalité, est un parallélépipède en bois faisant aussi office de garde-robe. Y sont soigneusement rangés et redéposés shorts, marcels, mi-bas blancs, bonnets de bain bicolores, chaperons jaunes et gants géants bleus... Ce dévoilement partiel de l'envers du décor, la visite des coulisses de l'exploit offerte au public ne rompt pas la magie théâtrale. Elle permet à la chorégraphe de prendre ses distances avec sa propre pièce, un peu beaucoup à la manière de Brecht. D'autant que, une fois exploités et traités les moyens d'obtention des effets d'unisson, Olivia Grandville livrera très honnêtement ses sources d'inspiration, en présentant sur grand écran une riche documentation d'archives audiovisuelles en noir et blanc montée par César Vayssié associant le leitmotiv d'unisson à la volonté de puissance des dictatures passées et présentes. Le bonus chorégraphique proposé au final reflète une vision idyllique de la danse : il réhabilite le solo ou la variation et use de la répétition sous forme de boucle gestuelle, rythmique, musicale. Le décompte in petto devient chant choral sur le mode d'Einstein on the Beach (1976). Olivia Grandville ne confond pas "les assemblées totalitaires des chorégraphies de masse et la concorde joyeuse des Fest-noz".


Nicolas Villodre


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