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Ella Jaroszewicz, dernier mimodrame

Ella Jaroszewicz dans les années 1960. Photographie personnelle de l'artiste
Ella Jaroszewicz dans les années 1960. Photographie personnelle de l'artiste

Elzbietta Jaroszewicz-Bartnowska, plus connue sous le nom d'Ella Jaroszewicz, vient de disparaître. Et, avec elle, un art du mime alliant tradition polonaise et contribution française.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Artiste mime française d'origine polonaise née en 1938 à Keilce, Ella Jaroszewicz nous a quittés en cette fin de mars 2026. Nous avions fait sa connaissance il y a une dizaine d'années au studio Magenia, alors situé entre la Bourse et la Bibliothèque nationale, la vraie, celle de la rue de Richelieu. Elle avait fondé cette école en 1973 pour y transmettre sa technique à des dizaines de jeunes gens, après avoir fait une carrière artistique dans une discipline qui remonte aux temps immémoriaux ou, tout au moins, antiques.


Mime et pantomime ont régulièrement été mis au goût du jour, que ce soit à l'époque de la commedia dell'arte ou à l'âge d'or du boulevard du crime. Nous avons connu des moments du renouveau de cet art de la scène dans les années soixante et soixante-dix, avec divers avatars du théâtre du silence et de l'expression corporelle.


Ella avait pratiqué la gymnastique pré-adolescente et appris la danse classique à l'Opéra de Wroclaw. Sa rencontre avec Henryk Tomasewski, la grande figure de l'école de mime polonaise, fut déterminante à plus d'un titre. Celui-ci avait entrepris de rapprocher le mime de l'art de Terpsichore ; et, de fait, Ella Jaroszewicz a toujours été elle-même à la recherche d'un langage susceptible de débarrasser le mime de l'anecdote.


Elle et Tomaszewski ont été tentés de faire le saut vers l'abstraction ; ils ont enrichi leur domaine d'éléments venus d'autres disciplines comme la musique, les onomatopées, le montage sonore, le bruitage enregistré ou produit live par les interprètes. La réputation de la compagnie Pantomima de Tomaszewski était telle au tout début des années 60 que Marcel Marceau souhaita la visiter à Wroclaw lors d'une tournée dans les pays de l'est. Ella, malade, ne put assister à l'événement. Sa rencontre avec Marceau ne fut que partie remise...


Dans les souvenirs qu'elle rédigea il y a peu de temps, qui sont pour l'instant inédits, elle précise qu'elle fit la connaissance de Marcel Marceau en mai 1962, au Théâtre Sarah Bernhardt lorsque la troupe d'Henryk Tomaszewski fut invitée au festival des Nations avec un spectacle composé de L’Oiseau, Le Grain et son écorce, Jasełka, L’Idée, Le Livre et Woyzeck. Ella, la vedette féminine du spectacle, remporta un beau succès et celui-ci fut repris un mois durant au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet.


Elle/Ella écrit : « Presque chaque soir, un homme très élégant, prénommé Marcel, m’attendait avec un sourire irrésistible à la sortie des artistes pour m’inviter à dîner (...). Une fois, il a invité le théâtre de Tomaszewski dans sa propriété à Berchères-sur-Vesgre. Nous avons passé une journée tous ensemble à la campagne, dans la maison qui devait devenir ma maison, notre nid d’amour et que Marcel chérissait ». Ella devint la deuxième femme sur les trois qu'épousa Marcel Marceau.


Marceau lui fit découvrir Paris, Saint-Germain-des-Prés (et une partie de sa faune d'alors : Anthony Quinn, Zsa Zsa Gabor, Jean-Pierre Chabrol, Guy Béart, Henry Miller), mais également Londres, Piccadilly et New York. Et Broadway. Los Angeles, donc Hollywood. En France, elle fréquente un milieu où se croisent théoriciens, peintres, chorégraphes et mimes. Jean Dorcy, avec son mouvement Art et Culture, plaide pour que l’on parle du mime au féminin (« Il y a LA Danse, LA Comédie et il n’y a pas LA Mime », regrettait-il).


Pierre Verry (comédien et mime, très proche de Marceau durant la Résistance), le peintre franco-polonais Roman Opalka, Janine Charrat (chorégraphe néoclassique ayant traité de sujets contemporains comme la psychanalyse et fait usage de musique concrète en même temps ou peu avant Béjart), Étienne Decroux, qui dirigeait l’école française du mimodrame, et son fils Maximilien Decroux, Jean-Louis Barrault (acteur et mime remarquable dans le film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis en 1945, qui tenta en vain de la séduire), le mime et pédagogue Jacques Lecoq, Jean Guélis, et d’autres encore jalonnent cette géographie de rencontres.


Grâce à Claude Bessy, Ella Jaroszewicz fut une des pionnières  à enseigner le mime à l'école de danse de l'Opéra de Paris. Raphael De Gubernatis a écrit de belles lignes sur le travail d'Ella, en 1981 : « Ella Jaroszewicz, établie en France depuis des années, a su tirer cette forme d'expression des mièvreries où elle s'enlisait. Elle a fait de la pantomime un langage fort et complet, un art enfin indépendant, dégagé de la tutelle. (...)

Elle crée L’Aube Lunaire, un poème visuel construit de façon originale. Une œuvre profonde, bouleversante, unanimement saluée par la critique européenne qui évoque Kantor, Pina Bausch et même Hitchcock. L’Aube Lunaire est lexpressionnisme au second degré, discrètement symbolique, un subtil dosage de violence, dangoisse, de poésie, dhumour et de tendresse. »


En 2016, Vincent !, spectacle d'élèves de l'école de mime d'Ella Jaroszewicz


En hommage à Ella, nous publions pour notre part un article sur un spectacle des élèves de Magenia auquel nous avions assisté en 2016 :


Sous le curieux titre Vincent !, les élèves de l’école de mime Magenia, dirigée et animée par Ella Jaroszewicz, assistée d’Éric Veschi et de Jean-Baptiste Forest, ont donné leur spectacle de fin d’année, en juin dernier, à l’auditorium du Conservatoire Jacques Ibert, au bord du Bassin de la Villette.vLes sujets des numéros proposés n’étaient, comme, d’ailleurs, pratiquement toujours au théâtre, que des prétextes permettant de faire passer d’autres choses - de l’expression, au sens large du terme, et de l’émotion.


Certains thèmes étaient en outre récurrents, un peu comme les idées ou images obsessives des fantasmes ou des songes (Magenia signifie en effet rêve en polonais). Des motifs gestuels aussi (par exemple : le coup du mur invisible ou en verre auquel on vient se heurter, un des exercices de base de tout artiste du muet qui se respecte). L’intemporalité de la forme, renforcée par les tenues classiques des artistes en herbe (collants sans pied, débardeurs, académiques) comme celle du vocabulaire était toutefois mise en cause par des éléments inhabituels, jusqu’ici, dans les mimodrames (cf. la scène saphique).


Grâce à l’astuce des fondus-enchaînés systématiques, réalisés sur scène, par les jeunes apprentis faisant leur entrée et sortie à vue, soulignés en régie au moyen de l’orgue à lumières, on n’a jamais eu de temps mort en transitions inutiles entre la douzaine de tableaux proposés aux spectateurs venus assez nombreux pour un soir de match éliminatoire à l’Euro de football. Bien sûr, certains sketches nous ont paru plus longs que d’autres et mériteraient d’être retravaillés pour gagner en efficacité (agencés différemment, raccourcis, ou enrichis par des idées visuelles).


Dans l’ensemble, ne serait-ce que par sa durée totale idéale, le show était plus réussi que ceux auxquels nous avons assisté jusqu’ici. C’est remarquable, s’agissant de potaches de première année en majorité (Claire-Marie Bron, Lucie David, Casey-Lynne Delaney, Perrine Fallek, Hye MinYang, Yuko Vallet, Geum Bee Huh, Vincent Morisse, Kiasa Nazeran), renforcés par quelques anciens qui ont obtenu leur diplôme depuis un certain temps (Eunil Ko, Jean-Baptiste Forest, Alexandru Pribeagu).


Les onomatopées produites par les mimes nous ont semblé superflues (comme toujours : entre le métier de mime ou celui de bruiteur de dessins animés, il faudrait choisir !), d’autant que la démo était déjà suffisamment illustrée musicalement, rythmée par une BO nettement jazzy (Sing Sing Sing par l’orchestre de Benny Goodman, At a Georgia Camp Meeting, de Sidney Bechet, Fever, la version originelle de Peggy Lee, Somethin’ Stupid par le duo œdipien, père-fille, des Sinatra, Where Flamingos Fly de Gil Evans), administrée par le DJ de la soirée, MC Jean-Baptiste, qui l’avait enrichie de bien d’autres extraits de tunes divers et variés (la valse Amour et printemps d’Émile Waldteufel, le Rag Pahadi du trio Chaurasia, Sharma, Kabra, Supermassive Black Hole de Muse, etc.).


Nous n’avons donc pas eu le temps de nous ennuyer. À aucun moment.


Nicolas Villodre


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