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Flagrant délire #08. L'Homme Nuit



Faut-il avoir dix ans pour oser se perdre dans la nuit ? Dans cette nouvelle chronique sauvage, l’Homme Nuit revient hanter les lisières de l’enfance et raviver nos paysages obscurs. Entre Rimbaud, Novalis, Siri Hustvedt et les visions charbonneuses d’un jardin du Nord, Isabelle Françaix convoque l’école buissonnière du rêve, ce dérèglement des sens où l’imaginaire défait la résignation. Là, au bord des cimetières et des forêts, une lucidité sauvage apprend à se faire voyante, à rompre le flux docile du réel pour rouvrir un trou dans l’obscur, où désir, peur et poésie se tiennent serrés.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


FLAGRANT DÉLIRE #08. Chronique sauvage de l’œil et du langage

Texte et Dessins Isabelle Françaix


À dix ans, je m’échappais toutes les nuits dans le même rêve, haletante. Je sautais hors du lit, traversais à pas de louve la salle à manger qui me tenait lieu de chambre, rejoignais la cuisine et poussais la porte du jardin au bout d’un corridor. Le vent s’engouffrait sous ma chemise de nuit et gonflait ma chevelure qui crépitait comme un feu de broussailles. Je savais qu’ensuite la lune étincellerait entre deux nuages pour éclairer un visage familier, à moitié caché dans l’ombre d’un grand chapeau. L’Homme Nuit m’attendait du haut de son mystère. Il veillait, sous les tôles ondulées de la remise à charbon, à l’entrée du jardin. Des arbres squelettiques dansaient derrière lui, dans une brume à odeur de vase. Je devais me hâter pour bondir vers la forêt qu’indiquait son œil droit. Le gauche avait disparu dans l’obscurité. J’y devinais toute l’angoisse d’un être qui connaissait la violence et l’usure. Il m’encourageait à fuir. J’avais confiance en la douceur obstinée de son silence. Sa présence énigmatique m’exaltait. D’un geste de la main, désignant l’inconnu, il en appelait à la source tournoyante de toutes mes audaces. Je ne devais plus réfléchir mais partir, aussi impudente que surprise !

 

D’instinct, j’aimais son étrangeté qui fendait la gangue des apparences.

 

Nous partagions une lucidité sauvage.

 

Je bousculais de mes choix et de mes révoltes, après ses visites, un destin plus ou moins tracé par mes parents, même si je les aimais : sacrifice, travail, obligations, tristesse, maladie, regrets, frustrations, souffrances… Je n’avais pas encore lu la lettre du 15 mai 1871 de Rimbaud à Paul Demeny, mais je pressentais sans avoir les mots que « Je est un autre » et qu’il me fallait découvrir en moi l’immensité des possibles. Le poète avait l’insolence de ses 17 ans, leur intensité inassouvie, ce désir de sentir plutôt que d’apaiser, qu’il n’est jamais inutile de relire :


« La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver : cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; […] — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse […] Je dis qu’il faut être voyant, se faire VOYANT.


Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. » [1]


Pourquoi parlait-il donc de « poisons », me demandai-je au même âge que le sien quand il écrivit ce cri de délivrance ? J’y voyais plutôt, et y vois toujours, l’antidote à la résignation.

 

On ne peut pas vivre sans se frotter à son imaginaire ! On ne peut davantage vibrer sans expérimenter la peur à l’écart des chemins balisés de tranquillisants.

 

L’Homme Nuit n’est pas revenu dans mes rêves d’adulte mais il garde férocement les abords de mes paysages obscurs. Sommes-nous lui et moi sans feu ni lieu depuis que j’ai quitté le Nord de la France, poussant la grille au fond du jardin, enjambant les rails de chemin de fer, me faufilant sous les buissons du cimetière, chevauchant les pierres tombales et courant dans les champs de betteraves vers les premiers arbres d’une forêt immense aux abords de villes enchevêtrées ? Pouvoir m’y perdre m’a ouvert la possibilité de vraies rencontres avec l’Autre, cet inquiétant Inconnu.

 

À dix ans, tout est question. Le vide d’où nous avons surgi nous affecte encore : tout peut en naître et nous sommes naturellement prêts à nous en émerveiller sans nier notre effroi. Personne ne nous a encore appris à ne pas voir.

 

Je retrouve cette fulgurance intuitive dans l’œil cerné de l’Homme Nuit, que j’ai dessiné vingt ans après notre rencontre onirique. L’imprévisible y brûle d’être vécu, « en arrière, en ce lieu brut et sans voix qui existe au-delà des rêves inarticulés de la vie quotidienne, où on ne peut demander à se rendre mais seulement à être emmené ». C’est ce désir passionné de sentir, d’être ému·e et transporté·e, cette errance « aux alentours de l’inexprimable » tels que les décrit l’écrivaine américaine Siri Hustvedt dans son premier roman, Les yeux bandés [2], dont nous avons besoin pour nous incarner et briser les miroirs aux alouettes. Iris, jeune étudiante en littérature à l’Université de Columbia, y oscille entre le jour et la nuit, brouillant les frontières de son identité au fil d’étranges rencontres qui ébranlent ses certitudes. Si la puissance trouble d’un récit initiatique ne date pas d’hier, son invocation est toujours révélatrice. Comme Iris, nous jeter corps et âme dans l’ambiguïté de notre existence éclairerait de l’intérieur notre propre expérience en multipliant nos perspectives. Notre créativité nous étonnerait, quels que soient notre condition, notre nationalité ou notre genre.


« Le monde doit être romantisé, écrivait le poète, philosophe et mystique allemand Novalis à la fin du XVIIIe siècle. C’est ainsi que l’on retrouvera le sens originel. » [3]

 

Soyons lyriques, romantiques, passionné·e·s ! Osons interrompre le flux continu de directives et d’informations en temps réel. Tournons-nous vers la nuit, nos rêves, nos cauchemars, nos désirs et nos songes. Interrogeons ce que nous ignorons de nous-mêmes et de l’autre.

 

L’Homme Nuit est mon école buissonnière, mon esprit de révolte, ma souche de résistance, ma puissance amoureuse, mon irréductible singularité, ma solitude, mon regard et ma langue. Mais il n’est également rien de tout cela, à la fois en deçà et au-delà. Un « trou dans l’obscur » [4], comme l’écrivait Victor Hugo à propos de la lune lorsqu’il la découvrit pour la première fois à travers un télescope, poursuivant avec émerveillement quelques pages plus tard : « Si rien avait une forme, ce serait cela. » [5]

 

N’est-ce pas un début ?

 

Isabelle Françaix

12 mai 2026

 

 

(Autoportrait. Dessin retenu pour illustrer une partition des Éditions Symétrie, Lyon, dans les années 2000)

 

[1] RIMBAUD, Arthur, 1929, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871. Texte établi par Roger Gilbert-Lecomte. Paris : Éditions des Cahiers Libres, pp.51-63. Réédité aux éditions Lurlure, à Caen, en 2021 : ISBN 979-1-09599-731-3.

[2] HUSTVEDT, Siri, [1992], 1999, Les Yeux bandés, traduction de Christine Lebœuf. Arles : Actes Sud/Babel. ISBN 978-2-74270-712-6

[3] NOVALIS (1772-1801), 2002, Le monde doit être romantisé. Traduit de l’allemand par Olivier Schefer. Paris : Éditions Allia. ISBN 979-10-304-1647-3

[4] HUGO, Victor, [1863], 2012, Le promontoire du songe. Paris : Gallimard, L’Imaginaire, p.18.

« J’eus une espèce de désappointement. Une espèce de trou dans l’obscur, voilà ce que j’avais devant les yeux : j’étais comme un homme à qui l’on dirait : regardez, et qui verrait l’intérieur d’une bouteille à l’encre. Ma prunelle n’eut d’autre perception que quelque chose comme une brusque arrivée de ténèbres. Toute ma sensation fut celle que donne à l’œil dans une nuit profonde la plénitude du noir. »

[5] Ibid., p.20


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