Guerre à la paix
- Jean-Marc Adolphe
- il y a 6 heures
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Abelardo de la Espriella, à Bogotá, le 5 mai 2026. Photo Carlos Ortega/EFE
En quoi la Colombie est‑elle le laboratoire d'une nouvelle forme de fascisme ? À Bogotá, rien ne ressemble à un putsch classique : pas de chars devant le palais présidentiel, pas de général en uniforme annonçant la suspension de la Constitution. Et pourtant, avec Abelardo de la Espriella, avocat des narcos et des paramilitaires devenu président, se met en place un « coup d’État sans coup d’État » qui passe par les urnes, les décrets et la mise en scène de la force. Investiture rêvée dans une caserne, destruction programmée de l’accord de paix de 2016, croisade religieuse dans les écoles, cabinet peuplé de généraux, de trumpistes et de pasteurs évangéliques : la Colombie teste, en accéléré, ce que peut être une démocratie illibérale en version néofasciste. Un pays qui a cru sortir de la guerre en signant la paix découvre qu’on peut déclarer la guerre à la paix elle‑même, tout en prétendant défendre la « volonté du peuple ».
les humanités, ça n'est pas pareil.
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D’emblée, se distinguer, braver la Constitution et montrer qu’il a des cojones (1). En Colombie, la tradition veut que la cérémonie d’investiture des présidents de la République se fasse à Bogotá, place Bolivar, sur le parvis du Congrès. Abelardo de la Espriella, vainqueur de la dernière élection présidentielle dans le pays de Gabriel Garcia Marquez et de Shakira, en a décidé autrement. Ex-avocat et représentants de paramilitaires -et narcotrafiquants – grâce auxquels il a fait fortune, reconverti dans le business de la mode et des alcools de luxe avant d’être propulsé à l’assaut du pouvoir (note à venir), de la Espriella veut que la mise en scène de sa prise de fonctions soit d’abord et avant tout un « hommage aux forces armées ».
Le 7 août prochain, au lieu de prêter serment sous les balcons du Congrès, au cœur de la capitale, il veut que la première image de son mandat soit celle d’un président entouré de fusils, de drapeaux et de gradés. Loin des emblèmes parlementaires (Congrès et Sénat), il a choisi comme cadre de son investiture une garnison militaire, « au sud du pays ». Le lieu exact n’a pas encore été précisé, mais selon certaines sources, il pourrait s’agir du Bataillon d’Infanterie nº 7 “General José Hilario López”, basé à Popayán, l’un des pivots du dispositif militaire dans le Cauca, engagé depuis les années 1980 dans les opérations contre-insurrectionnelles dans les montagnes du département. Le nom de cette unité apparaît dans des contentieux administratifs et des dossiers judiciaires, ainsi que dans des communications du Tribunal Spécial pour la Paix (Jurisdicción Especial para la Paz), qui mentionnent des homicides commis par des militaires placés sous son commandement – peut-être une allusion aux exécutions extra-judiciaires commises pendant le règne d’Alvaro Uribe.
Depuis son élection, de la Espriella a remisé au vestiaire sa panoplie de Tigre et partiellement mis en sourdine les rugissements de campagne qui allaient avec. Mais il n’a pas renoncé au salut martial, main sur la tempe, dont il a fait le symbole d’un marketing « patriotique ». Cette fascination pour « les forces armées » pourrait surprendre de la part d’un homme qui a courageusement échappé au service militaire. Celui-ci est théoriquement obligatoire en Colombie pour les hommes, mais avec de l’argent et quelques relations bien placées, il est assez facile d’en être exempté. En 1994, Abelardo de la Espriella a été déclaré inapte lors de l’examen psychophysique. Dans les registres de l’armée, il est seulement inscrit comme réserviste de seconde classe.
« Lorsqu’un pays est en état de guerre, la priorité est d’éliminer l’ennemi »
Le président sortant, Gustavo Petro – en fonctions jusqu’au 7 août à 15 heures –, a répliqué en rappelant qu’en tant que chef de l’État et commandant suprême des forces armées, il interdit l’usage de toute caserne pour la cérémonie d’investiture. Sur X, où se joue aujourd’hui une partie de l’angoisse colombienne, de la Espriella répond qu’il fera « ce qu’il souhaite » et en appelle directement au nouveau Congrès pour qu’il « respecte le mandat du peuple ». En posant le choix du lieu comme une bataille entre « passé » et « nouvel ordre », il transforme un conflit d’interprétation constitutionnelle en plébiscite symbolique sur la légitimité même de la paix civile.
À moins qu’une brèche ne soit trouvée dans la Constitution elle‑même. Son équipe brandit l’article 140, qui permet au Congrès - qui, soit dit en passant, prend ses fonctions ce lundi 20 juillet - de siéger dans une autre ville à condition que les deux chambres soient d’accord. Le point de tension se déplace alors vers la transition : jusqu’où le désir du président élu peut‑il s’imposer à une institution qui n’a pas encore été recomposée, mais où ses alliés sont en train de bâtir une majorité à marche forcée ?

Des partisans d'Abelardo de la Espriella à la fin de la campagne électorale, à Buga, le 14 juin 2026. Photo Ernesto Guzman Jr/EFE.
C’est là que le regard de Yolanda Ruiz, journaliste et écrivaine, l’une des voix majeures du débat sur l’éthique journalistique en Colombie, devient central. Pour elle, ce n’est pas seulement une querelle de caprices présidentiels, mais une question de symboles : ceux de la guerre qui continuent de marquer la politique : « Lorsqu’un pays est en état de guerre, les logiques changent : on vit dans une optique de survie et la priorité est d’éliminer l’ennemi. Si nous parvenions un jour à dépasser cette logique, on comprendrait que le pouvoir militaire est subordonné au pouvoir civil, qu’en politique il n’y a pas d’ennemis mais des opinions divergentes, que tous les moyens ne sont pas permis, et que la présidence incarne l’unité nationale ».
« L’unité nationale », quoiqu’il en dise, n’est peut-être pas ce que vise Abelardo de la Espriella. Son objectif premier est de vaincre l’ennemi. Cet ennemi, quel est-il ?
Un premier signe est apparu cette semaine lorsque le président élu a commencé à passer sa tronçonneuse (façon Milei) sur les institutions de la paix. Il a annoncé la suppression de 229 postes au sein du Conseil pour la réconciliation nationale, du Conseil pour les droits de l’homme et du DIH (droit international humanitaire) – « une histoire bien trop longue », lâche‑t‑il – ainsi que dans l’Unité de mise en œuvre de l’Accord final. La fonction de Haut‑commissaire pour la paix, qui existe depuis des décennies, doit disparaître, car il dit ne pas vouloir « instaurer une fausse paix » durant son mandat.
Dans le même mouvement, de la Espriella s’en prend à la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), pilier de la justice transitionnelle issue de l’accord avec les FARC. Il l’accuse d’être un tribunal destiné à blanchir des crimes et cible personnellement Rodrigo Londoño, alias Timochenko, dernier commandant des FARC, qui a déposé les armes en 2016 et est soumis à cette juridiction : « Il mérite d’être emprisonné à vie ; je vais m’y employer », promet‑il. Or l’accord signé par Juan Manuel Santos est protégé par la Constitution, et la JEP ne concerne pas seulement les anciens guérilleros, mais aussi des militaires – y compris des généraux – qui ont reconnu leur implication dans des crimes en échange d’une peine alternative. Sur ce point, le président élu reste silencieux : il ne dit pas ce qu’il compte faire des soldats qu’il prétend en même temps honorer.
« Réduire la paix en miettes »
Cette annonce a suscité une réaction immédiate de la part du sénateur Iván Cepeda et de plusieurs députés du Pacte historique. « La décision de mettre fin aux institutions de la paix, de fermer le Bureau du Haut-Commissaire pour la paix et de ne pas reconnaître l’accord de paix final de 2016 fait d’Abelardo de la Espriella le plus grand ennemi que notre pays ait jamais eu dans le domaine de la recherche de la paix », lit-on dans une déclaration publique publiée cette semaine. Il a ajouté que le président élu violait l’article 22 de la Constitution relatif au droit à la paix.

L'ex-président Álvaro Uribe à Bogotá, en septembre 2022. Photo Sebastian Barros
Avec sa prise de position contre l’accord de paix final, de la Espriella s’inscrit dans la lignée de l’idée de l’ancien président de droite Iván Duque de « réduire la paix en miettes » et de l’opposition farouche de l’ancien président Álvaro Uribe à l’accord signé à La Havane. L’ancien président Juan Manuel Santos, qui a mené et signé l’accord de La Havane, a pour sa part réagi à cette attaque contre le projet qui lui a valu le prix Nobel de la paix. L’accord « n’a pas créé les guérillas dissidentes ni renforcé les gangs criminels : Blâmer l’accord pour les agissements de ces structures, c’est nier délibérément la réalité, et surtout ignorer que ce qui permet de barrer la route à ces groupes, c’est précisément de le mettre en œuvre, et non de le saboter ou de l’affaiblir ».
Sans même chercher à obtenir d’abord l’aval du Congrès, le nouveau président d’extrême droite annonce une salve d’environ 90 décrets prêts à être signés dès les premiers jours de son mandat. À l’écouter, il s’agit d’un « plan de choc » pour remettre le pays en ordre. À le lire, on voit surtout une offensive contre l’architecture de sortie de guerre patiemment construite depuis l’accord de 2016 avec les FARC et la mise en place de la JEP.
La « paix totale » de Petro, avec ses négociations fragmentées et ses dispositifs de justice transitionnelle, est reformulée comme le problème à abattre. La guerre – contre le narcotrafic, contre les juges qui enquêtent, contre les opposants et les mouvements sociaux – redevient la solution. Les décrets annoncés mêlent durcissement sécuritaire (mégaprisons inspirées du modèle Bukele, liquidation de l’Inpec – Instituto Nacional Penitenciario y Carcelario, organisme public rattaché au ministère de la Justice, responsable de la gestion des prisons, de l’exécution des peines et de la « resocialisation » des personnes condamnées – et concessions des nouvelles prisons au privé, fumigation massive de cultures de coca) et sape des mécanismes civils de la paix. C’est moins une politique de sécurité qu’un projet de contre‑paix, où la violence d’État retrouve sa centralité sous couvert de « miracle » national.
Les « mêmes qu’avant » sont toujours là
Le Sénat qui entre en fonction le 20 juillet compte 103 membres. Le Pacte historique dispose de 25 sièges, auxquels s’ajoute celui réservé à l’opposition, occupé par Iván Cepeda. Face à lui, le Centre démocratique (droite uribiste) en aligne 17. Autour de ce noyau, la mosaïque des partis traditionnels (libéraux, conservateurs, Parti de la U, Cambio Radical) reste déterminante, malgré un recul global. C’est dans ces strates, complétées par les petites coalitions et les sièges autochtones, que De la Espriella semble déjà bâtir ses majorités, alors même qu’il avait promis d’en « finir avec les mêmes qu’avant » (los de siempre).
Les « mêmes qu’avant » sont toujours là ! Il est surprenant – et instructif - de voir à quelle vitesse la droite « classique » s’est ralliée sans barguigner au président élu d’extrême droite, en échange de quelques portefeuilles ministériels. De la Espriellaa d’ores et déjà nommé 12 de ses 18 ministres, avec une place prépondérante pour des noms bien connus de la scène politique, mais en y ajoutant des chrétiens, des militaires et des partisans de Trump.

Le 10 juillet 2026, le premier "conseil des ministres de la "Patrie Miracle" d'Abelardo de la Espriella
Pour l’heure, ce prochain gouvernement ne comporte que trois femmes : à l’Éducation, aux Transports et aux Sports. Les six ministères encore vacants (Santé, Mines, Nouvelles technologies, Travail, Science et Culture) devront être occupés par des femmes pour se conformer à la parité requise par la loi. Visiblement, De la Espriella a du mal à trouver des femmes adéquates, peut-être parce qu’elles manquent de cojones, ou comme, le dirait le secrétaire d'Etat américain à la guerre, Pete Hegseth, de testostérone (2).
De la Espriella n’a eu en revanche aucun mal à puiser dans le vivier de la région Caraïbe, fief du puissant clan Char. Depuis Barranquilla, où il entend gouverner autant que depuis Bogotá, le président élu s’entoure de visages issus de ce réseau XXL de notables, d’entrepreneurs et de politiciens qui tiennent la quatrième ville du pays depuis près de deux décennies. La Caraïbe n’est pas seulement son origine géographique : c’est la matrice politique et clientéliste de son projet, un réservoir de fidélités personnelles, de machines électorales et de fortunes locales qui font de son premier cabinet une sorte de prolongement du pouvoir Char à l’échelle nationale.
La représentation des Caraïbes se distingue dans la liste des ministres désignés. L’ancien membre du Congrès Mauricio Gómez Amín (44 ans), qui prendra le Commerce, l’Industrie et le Tourisme, et l’ancienne maire et ministre Elsa Noguera (52 ans), appelée aux Transports, sont tous deux natifs de Barranquilla et alliés de longue date du clan Char. À cette paire s’ajoute le futur ministre de l’Agriculture, Indalecio Dangond (62 ans), autre barranquillero, et le prochain ministre de l’Environnement, le biologiste marin Fabio Arjona (70 ans), qui a grandi à Montería, dans cette façade caraïbe où De la Espriella veut installer son centre de gravité.

Omar Bula Escobar (sans lien de parenté avec Pablo Escobar, « MAGA‑trumpiste » assumé,
prochain ministre colombien des Affaires étrangères.
Aux Affaires étrangères, c’est un « MAGA‑trumpiste » assumé qui fera la pluie et le beau temps. Omar Bula Escobar, ancien haut fonctionnaire onusien passé par l’Équateur, le Soudan, l’Italie ou l’Égypte, arrive au ministère avec un profil ouvertement aligné sur le trumpisme des États‑Unis et un agenda de ré‑arrimage à Israël. Sur X, où il se présente comme chrétien et « pro‑occidental », il a posté plus de 500 000 messages depuis 2010, dont certains sont des bombes diplomatiques en puissance : il y traite la Chine de « crasse de la planète » et relaie des théories du complot. Pour la politologue Silvia Otero, il est difficile d’imaginer ce que fera une diplomatie dirigée par quelqu’un qui ne croit ni aux organisations multilatérales, ni à l’ONU, ni à la Cour interaméricaine, et qui considère même la migration du Sud vers le Nord comme une forme d’imposture.
Dieu revient ! (dans les écoles colombiennes)
Avec la nomination de Viviane Morales au ministère de l’Éducation, il ne fait guère de doute que Dieu fera son retour, sous sa forme la plus réactionnaire, dans les salles de classe. L’ex‑procureure générale, 63 ans, est chargée de mettre en œuvre la dernière réforme de la loi sur le financement des universités publiques, mais ce sont surtout ses croyances et son agenda moral qui inquiètent les milieux éducatifs. Elle a promis à de la Espriella de « remettre Dieu dans les classes, dans les salles de nos enfants » : tout un programme.

La prochaine ministre de l'Education, Viviane Morales, se donne pour objectif de « remettre Dieu dans les classes ».
Photo Fernando Vergara/AP
Passer d’un gouvernement Petro, soucieux d’améliorer la qualité de l’enseignement primaire et secondaire, à un gouvernement qui entend faire de l’endoctrinement religieux le fil rouge du parcours scolaire, donne l’impression d’un pays condamné à retourner au Moyen Âge. Viviane Morales mobilise le mot « vie » comme pivot de son discours anti‑avortement et s’aligne sur les militants anti‑LGBTI qui invoquent la « dignité humaine » pour défendre une vision strictement binaire du sexe biologique, où gays, lesbiennes et personnes trans seraient « contre nature ». Dieu retourne dans la classe, mais pas frontalement : la ministre sait que la loi interdit un catéchisme assumé. Sa carte maîtresse, ce sont les parents, au nom desquels elle répète qu’il faut respecter leur « tradition, leurs valeurs et leur culture ». C’était déjà son argument en 2024 pour rejeter l’interdiction des thérapies de conversion, au prétexte qu’on ne peut priver les parents du droit de « corriger » l’orientation de leurs enfants.
Après « Le Tigre », Cyrus le Grand !
La nomination de Viviane Morales à l’Éducation est un signal limpide envoyé aux communautés évangéliques qui ont contribué à porter Abelardo de la Espriella au pouvoir. Depuis des mois, le candidat s’est présenté comme un « Cyrus » moderne, invoquant Cyrus le Grand pour flatter les églises : « Je veux être le Cyrus qui libère la Colombie de l’insécurité, qui renouvelle notre système de santé, qui récupère l’économie et qui poursuit la criminalité d’une main de fer », déclarait‑il à la radio en 2025. Peu importe qu’il se soit longtemps revendiqué athée avant une conversion au catholicisme : l’important est la fable, celle d’un dirigeant choisi par Dieu comme instrument extérieur de la « patrie miracle ».
Autour de lui, une part importante de l’équipe ultra vient directement de ces congrégations. Carlos Alonso Lucio, pasteur de Casa sobre la Roca et ancien parlementaire, est son chef programmatique. Jaime Andrés Beltrán, pasteur de Camino a la Libertad et ex‑maire de Bucaramanga, pilote le travail territorial. Au Sénat, la chrétienne Sara Castellanos, figure des méga‑églises, a déjà promis un référendum pour réformer la Constitution et revenir sur le droit à l’avortement. La campagne de De la Espriella a été construite comme récit de conversion : l’athée repenti, devenu croisé, soutenu par des pasteurs influents et un agenda conservateur à haute teneur morale qui parle directement à l’électorat religieux.

En mars 2026, Abelardo De La Espriella, athée miraculeusement converti, place des bougies dans une église.
Le plus récent appui est celui du parti chrétien Colombia Justa Libres, qui s’ajoute à un réseau de méga‑églises telles que la Mission charismatique internationale, relais du parti d’extrême droite Salvacion nacional. Dans ce milieu, la figure de Cyrus le Grand revient comme un mantra : roi païen qui permet le retour d’Israël de l’exil, leader non religieux utilisé par Dieu pour ses desseins. De la Espriella s’est proclamé « le Cyrus dont la Colombie a besoin », entouré de pasteurs à audience nationale et internationale. Miguel Arrázola, de Ríos de Vida à Carthagène, l’a présenté comme « envoyé de Dieu », tandis que la prophétesse américaine Cindy Jacobs affirmait en 2025 que « Dieu veut élever un Cyrus pour cette nation » face à la menace d’un dictateur inspiré par Satan. Enrique Gómez, du Centre missionnaire Bethesda, et l’ex‑sénateur John Milton Rodríguez complètent cette garde rapprochée. Dans ce décor, la nomination de Viviane Morales est un gage donné à ce bloc évangélique, la promesse que la croisade morale descendra jusqu’aux bancs de l’école.
L'Accord de paix de 2016 : l'oeuvre de Satan ?
Avec l’aide de Dieu, de Donald Trump et de sa clique, mais aussi – détail révélateur – de Benyamin Netanyahou (3), Abelardo de la Espriella, alias le Tigre, alias Cyrus le Grand, se prépare à partir en croisade contre le « maudit » Accord de paix. Dans sa vision, ce texte de 2016, qui a permis à la Colombie de commencer à sortir de plusieurs décennies de conflit armé, relève presque de l’œuvre de Satan : un piège qui aurait offert impunité et pouvoir aux « ennemis » de la nation. La nouvelle « patrie miracle » qu’il promet passe par la destruction méthodique de cet héritage, au nom d’une paix « vraie » qui ressemble furieusement à une guerre restaurée.

Jorge Eduardo Mora, prochain ministre de la Défense.
Pour militariser cette croisade, le choix du ministre de la Défense est tout sauf anodin. Le général Jorge Eduardo Mora n’est pas un technicien neutre de la sécurité, mais un produit pur de la guerre interne colombienne. Né à Cúcuta en 1967, formé dans les écoles de guerre de Bogotá, Madrid, Londres, Paris et même au Western Hemisphere Institute of Security Cooperation américain, il a fait ses armes dans les opérations contre les FARC – de Casa Verde à Tres Matas – et dans les brigades spéciales antidrogue.
À la tête des forces spéciales et des unités de renseignement, il s’est retrouvé au cœur d’un scandale de détournement de fonds : des subalternes l’accusent d’avoir exigé des quotas mensuels sur les indemnités de déplacement, au profit d’une caisse noire. La justice a finalement conclu à un montage judiciaire, condamnant un capitaine pour faux témoignage et blanchissant Mora, ce qui lui permet aujourd’hui de se présenter comme victime d’une cabale plutôt que comme symbole de la corruption militaire.
Écarté par Petro lors de la purge des généraux en 2022, il s’est recyclé en candidat de droite à la gouvernance du Norte de Santander, puis au Sénat, avant de devenir l’un des principaux relais de De la Espriella auprès des réservistes.
La Constitution peut-elle protéger dans des moments de folie ?
La marge de manœuvre de la Colombie progressiste – celle qui a porté Iván Cepeda à moins de 250 000 voix de la présidence – dépendra en grande partie de sa capacité à démasquer la logique de ce discours. Celui‑ci ne se contente pas de promettre l’ordre : il criminalise les dispositifs mêmes qui ont permis au pays de sortir, partiellement, de la guerre. La JEP est décrite comme un tribunal de blanchiment ; les conseils de paix, les programmes de réintégration et les hautes instances de droits humains sont amalgamés à une bureaucratie du « mensonge » qu’il faudrait tronçonner.
Dans cette rhétorique, les mouvements sociaux, les ONG de défense des droits et même les journalistes critiques sont vite assimilés à la « subversion », au « terrorisme », ou accusés de protéger narcotrafiquants et guérilleros. La paix cesse d’être un horizon commun pour devenir un soupçon : le signe qu’on pactise avec l’ennemi. À la faveur des décrets et des réformes, cette criminalisation discursive peut se traduire en enquêtes biaisées, en poursuites sélectives, en coupes budgétaires et en pressions administratives. C’est là que se jouera la résistance : dans la capacité de la gauche parlementaire, des mouvements citoyens et des juridictions de paix à rappeler que ce qui est attaqué n’est pas seulement une politique gouvernementale, mais un cadre de droits inscrit dans la Constitution.
Il reste en effet un contre‑pouvoir majeur : la Constitution de 1991. Née d’une Assemblée constituante convoquée au cœur des années de violence, portée à la fois par des secteurs libéraux, des rescapés de la guérilla et des mouvements sociaux, elle a introduit la Colombie dans un autre langage : État social de droit, droits fondamentaux justiciables, reconnaissance des peuples autochtones, contrôle de constitutionnalité fort, droits de l’enfant et de la femme, justice transitionnelle comme horizon possible.
Comme l’a écrit récemment le politologue Mauricio García Villegas, « la Constitution est un texte qu’un peuple se dote dans les moments de lucidité afin qu’elle le protège dans les moments de folie » (4). Dans la saison qui s’ouvre, elle devra jouer pleinement ce rôle de garde‑fou : inscrire la paix comme droit, protéger les institutions et les personnes qui en sont les dépositaires, empêcher qu’un président en croisade puisse faire de la guerre un simple décret.
La Colombie, laboratoire d'une nouvelle forme de fascisme
En plein accord avec les États‑Unis de Trump, la Colombie est en train de devenir le laboratoire d’une nouvelle forme de fascisme : celle qui passe par un coup d’État… sans coup d’État. Jusqu’où une démocratie et un État de droit peuvent‑ils résister aux coups de boutoir d’une extrême droite « illibérale » qui revendique les urnes mais déteste les contre‑pouvoirs ? Cette question ne concerne pas seulement l’Amérique – du Nord ou du Sud. Elle nous regarde ici, en France.
À bas bruit, la volonté d’en finir avec l’État de droit est aussi le cheval de croisade d’une partie de l’extrême droite française. Pierre‑Romain Thionnet, idéologue du Rassemblement national et « deuxième cerveau » de Jordan Bardella, théorise déjà une démocratie débarrassée de ses garde‑fous juridictionnels. Pierre Gentillet, avocat – comme de la Espriella en Colombie –, poutinolâtre assumé et ex‑fondateur de la Cocarde étudiante, organisation impliquée dans plusieurs faits de violence, martèle sur les plateaux de CNews que l’État de droit n’est qu’« une chimère », à laquelle il oppose le « droit du peuple ». Le lexique change, mais la cible est la même : les Constitutions, les juges, les droits fondamentaux, tout ce qui limite la puissance des majorités électorales.

En France, Pierre Gentillet, le médiatique idéologue du Rassemblement national, qui veut en finir vavec l'Etat de droit.
La juriste Claire Cuvelier l’a bien montré dans la Revue des droits et libertés fondamentaux (ICI) : certains juristes mobilisent désormais les concepts, le vocabulaire et même les exigences normatives de l’État de droit non pour en affirmer la validité, mais pour en miner les fondements de l’intérieur. Le langage de l’État de droit devient lui‑même l’instrument d’un discours critique visant à en renverser les principes. En Colombie, ce travail de sape prend la forme d’un président qui criminalise la paix au nom de la justice, qui invoque Dieu pour mieux dissoudre les droits, qui promet l’ordre tout en désossant les garanties. En Europe, il avance masqué sous les habits du « bon sens », de la « souveraineté » et du « droit du peuple ».
Reste une dernière ironie : au moment où des visuels de campagne générés par l’IA font le buzz gagnant, comme en Colombie, qui a encore envie de disserter sur l’État de droit ? Peut‑être précisément celles et ceux qui savent que, sans ces textes laborieusement écrits, il n’y a plus de différence entre la guerre et la paix – seulement des Tigres, des Cyrus et des miracles annoncés, jusqu’au jour où l’on découvre que le coup d’État a déjà eu lieu, mais qu’on l’appelait élections.
Jean-Marc Adolphe
NOTES
(1). En espagnol, « cojones » désigne littéralement les testicules, mais l’expression est largement utilisée dans le registre familier pour évoquer le courage, la force de caractère, la capacité à « faire ce qu’il faut ». Abelardo de la Espriella en a fait un motif central de sa campagne, dans une stratégie ouvertement masculiniste. Dans un entretien, il promettait de lutter contre l’insécurité avec une « mano de hierro contra los delincuentes » et ajoutait que « la recette pour la sécurité est connue, mais personne n’a les cojones pour faire ce qui est juste ». Lors d’un autre événement, il racontait qu’un homme lui avait dit qu’il le croyait plus grand, avant de répondre : « Hermano, los cojones no me dejaron crecer » (« Frère, ce sont mes couilles qui m’ont empêché de grandir »), transformant littéralement ses organes génitaux en certificat de leadership. Pour lui, « les cojones » sont à la fois signe de pouvoir et marqueur d’exclusion : ils signifient que les hommes – et lui en particulier – seraient les seuls à pouvoir gouverner et « mettre de l’ordre », tandis que les femmes, qui en sont dépourvues, seraient reléguées à un rôle subalterne.
(2). Pete Hegsteh a annoncé cette semaine qu'il lançait un nouveau programme de dépistage de la « carence en testostérone » parmi les troupes US, déclarant nécessaire de leur permettre de fonctionner à leur « meilleur niveau absolu ».
(3). Avant même la proclamation des résultats définitifs, Benyamin Nethanyaou a été l’un des tout premiers dirigeants étrangers à féliciter Abelardo de la Espriella pour sa « victoire ». Gustavo Petro a dénoncé – sans preuve à ce jour - un complot international qui aurait manipulé les élections, en faisant notamment référence à la société israélienne Black Cube, une entreprise connue pour ses méthodes contestées de surveillance et d'interception de personnalités de premier plan. Black Cube est une société privée de renseignement israélienne, fondée en 2010–2011 par d’anciens officiers du renseignement militaire et du Mossad. Basée à Tel‑Aviv, avec des bureaux à Londres et Paris, elle se présente comme un « groupe sélect de vétérans d’unités d’élite du renseignement israélien » fournissant des services d’enquête et d’« intelligence économique » à des grandes entreprises et à des clients publics. Elle s’est fait connaître pour des opérations très controversées : Harvey Weinstein l’a employée pour collecter des informations et tenter de discréditer des femmes qui l’accusaient de violences sexuelles ; en Roumanie, plusieurs de ses agents ont été arrêtés pour une opération visant à saper la réputation de la procureure anticorruption ; en Europe, son nom revient dans des affaires de vidéos compromettantes et d’ingérence supposée dans des campagnes électorales. Ses méthodes mêlent création de fausses identités et de sociétés écrans, enregistrements clandestins, « honey traps » et interceptions de communications, à la frontière de la légalité.
(4). Mauricio García Villegas (Manizales, 1959) est politologue et socio‑juriste, professeur à l’Université nationale de Colombie et chercheur à Dejusticia, spécialiste du droit constitutionnel et de la sociologie du droit. Il est titulaire d’un doctorat honoris causa de l’École normale supérieure de Cachan/Paris‑Saclay, avec une longue carrière de professeur de droit et de science politique en Colombie, France et États‑Unis. Dans Antes de perder el juicio. Una apuesta por la razón en medio del delirio (Debate, 2026), il analyse la manière dont la polarisation, les émotions et les « chambres d’écho » fragilisent la vérité et le débat public, et plaide pour un retour aux idées des Lumières – raison, science, État de droit – comme garde‑fous contre les dérives du pouvoir et de l’opinion.


