Jean Painlevé, aux frontières du visible
- Nicolas Villodre
- il y a 3 heures
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Après le Jeu de Paume à Paris, le Musée de Pont-Aven présente une rétrospective consacrée à Jean Painlevé, cinéaste inclassable, surréaliste de la première heure, dont l’œuvre, entre laboratoire et atelier, « transcende les catégories ».

Jean Painlevé (1902-1989), cinéaste d'avant-garde, a réalisé et produit avec sa compagne Geneviève Hamon deux-cents films. Des opus généralement de courte durée, à visée scientifiques mais, néanmoins, poétiques, dans une tradition qui va d'Étienne-Jules Marey/Georges Demenÿ à Antonin Artaud/Germaine Dulac, en passant par le Dr Jean Comandon, Viking Eggeling, Walter Ruttman, Oskar Fischinger, Hans Richter et Man Ray.
Le catalogue donne envie. On veut parler de celui co-édité par Lienart et le Jeu de Paume pour l'exposition de 2022 Jean Painlevé, les pieds dans l’eau, reprise maintenant, jusqu'au 31 mai 2026 au musée de Pont-Aven. Quentin Bajac, le directeur du Jeu de Paume, pense qu'une telle rétrospective ou monographie de Painlevé a tardé sans doute du fait « que son itinéraire, entre art et science, transcende les catégories, rendant malaisé de lui assigner une place ».
Sophie Kervran, la directrice du Musée de Pont-Aven, rappelle les liens du cinéaste avec la Bretagne : « Il passe ses étés dans une maison louée au Pouldu, à quelques kilomètres de Pont-Aven, avec sa grand-mère maternelle, sa famille et notamment son cousin Pierre Naville (futur écrivain, rédacteur en chef de la revue Clarté et fondateur de la revue La Révolution surréaliste). Il y aurait développé sa passion pour la mer et, à 8 ans, avec son premier appareil, il aurait débuté sa pratique photographique. C’est en Bretagne encore, dans la maison familiale de sa compagne Geneviève Hamon, Ty an Diaoul ("La Maison du diable") à Port- Blanc, qu’il met en place son premier studio cinématographique improvisé, assisté de Geneviève Hamon ainsi que d’opérateurs comme André Raymond ou Eli Lotar et tourne ses dix premiers films consacrés à la faune marine ».
Painlevé fut un surréaliste de la première heure. Voire d'avant le surréalisme, au sens où nous l'entendons aujourd'hui : avant ce qu'il est convenu d'appeler le groupe inclusif et exclusif d'adeptes d'André Breton qui succéda ou supplanta le collectif réuni par Ivan Goll autour de l'éphémère revue Surréalisme, à laquelle contribua Painlevé avec un texte intitulé Drame néo-zoologique. Ce, plusieurs mois avant la publication du premier manifeste du Surréalisme et la formation du mouvement qui allait s'approprier le néologisme forgé en 1917 par Guillaume Apollinaire aux dépens de Goll. Sophie Kervran relève par ailleurs le cousinage de Jean Painlevé avec Pierre Naville, qui co-dirigera plus tard La Révolution surréaliste. Mais dès ses premiers films, on peut dire qu'il s'inscrit dans la perspective d'émerveillement artistique telle que définie par André Breton dans son premier manifeste : « le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau ». En 1927, il tourne également des séquences destinées à être projetées au cours de la représentation de la pièce de Goll, Mathusalem, dans laquelle joue Antonin Artaud.
L'invisibilité prendra le sens politique qu'il a aujourd'hui avec plusieurs œuvres d'esprit surréaliste datant des années trente et quarante. On pense, par exemple, aux photographies de Brassaï sur les graffiti et autres grattages ornant les murs parisiens, au documentaire Terre sans pain (1933) de Luis Buñuel, un « essai de géographie humaine » qui traitait de la misère paysanne dans la région des Hurdes ou à celui d'Éli Lotar, Aubervilliers (1946) consacré aux prolos de banlieue. Le même Éli Lotar qui fut l'homme à la caméra aux débuts de la carrière cinématographique du couple Jean Painlevé-Geneviève Hamon et est crédité au générique de Caprelles et pantopodes (1930) et de Crabes et crevettes (1931), avant l'arrivée d'Adré Raymond qui signa, entre autres, la photographie de L'Hippocampe (1931-34).
Le monde de l'invisibilité, exploré par le Dr Commandon - et non seulement le monde du silence, cher au commandant Cousteau - est aussi le champ d'investigation des photographes et des cinéastes d'avant-garde des années vingt. Pour Painlevé, féru de techniques nouvelles, tous les moyens furent bons, qui étaient offerts par la caméra (lui qui offrit un appareil photo professionnel à Philippe Halsman, qu'il aida, avec Paul Painlevé, à s'installer à Paris). Ses films usent volontiers de la macrophotographie, des prises de vue au microscope, de l'accéléré montrant l'évolution cellulaire d'une plante ou d'un animal marin et du ralenti. Il applique l'analyse du mouvement à la danse, en illustrant à merveille le système de notation de Pierre Conté, plus précis et complet selon lui que celui de Laban. Il réalise à la fin des années 1950 une endoscopie en direct à la télévision pour étudier l'intérieur du corps humain.
En 1954, il présente l'émission de Jean Loup Berger La télévision au service de la médecine : gastrocopie, de la série d'Étienne Lalou Sciences d'aujourd'hui, diffusée en direct depuis la faculté de médecine de Paris, à destination des téléspectateurs possédant à l'époque un petit écran et de plusieurs centaines d'étudiants réunis à l'auditorium au moyen d'un vidéo-projecteur mis au point par Thomson. L'endoscopie pratiquée sur un patient voyant lui-même les images provenant de l'intérieur de son corps et répondant aux questions d'un médecin chargé de le diagnostiquer produit encore de l'effet. André Bazin commentera cette série d'émissions en 1956 dans France Observateur en la qualifiant de « miracle du direct » en ces termes : « Jean Painlevé a su renouveler par la télévision l’esthétique du cinéma scientifique. Le mérite de Painlevé est en effet, on le sait, d’avoir non pas seulement résolu la contradiction supposée entre l’art et la science, mais d’avoir au contraire fondé une esthétique et une poétique du cinéma sur sa valeur scientifique. À la télévision, cette esthétique ne saurait être fondée que sur les avantages scientifiques du direct ».
Pour conclure ce rapide article, laissons la parole à la commissaire de la monstration, Pia Viewing, au nom prédestiné : « Initialement présentée au Jeu de Paume à Paris, cette exposition réalisée en collaboration avec le Musée de Pont-Aven, situe le travail de Painlevé dans le contexte historique et scientifique de sa réalisation, mettant en lumière l’importance de la recherche dans son œuvre. Inspirant encore maints artistes, il trouve sa résonance actuelle dans la manière dont les films immergent le spectateur dans un espace mental indéfini qui, entre expériences familières et dérive onirique, est à même de déstabiliser notre sens de la réalité ».
Nicolas Villodre
Catalogue Jean Painlevé, Les Pieds dans l'eau, Paris, Lienart et Jeu de Paume, 2022, 320 pages, 45€.
Exposition jusqu'au 31 mai, au Musée de Pont-Aven, ICI






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