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« Pax avant ! » Dans le Béarn, les vaches font la paix

La Junte de Roncal dans les années 1980. Photo Michel Ayçaguer (MICAY)


Chaque 13 juillet, au col de la Pierre‑Saint‑Martin, Béarnais et Navarrais se retrouvent autour d’une borne frontière et de trois vaches pour renouveler la Junte de Roncal, le plus vieux traité de paix européen encore en vigueur. Né au XIVe siècle d’une querelle pour l’accès à une source et à des pâturages, cet accord transfrontalier est devenu un rituel si ancien que ses origines exactes se sont en partie dissoutes dans la mémoire locale. Alors que les crises de l’eau et les guerres se multiplient, cette paix pastorale rappelle qu’il existe aussi des conflits réglés par le partage des ressources et la répétition obstinée d’un geste plutôt que par des sommets diplomatiques vite oubliés.

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Ce 13 juillet, on aurait pu parler de guerres. Il y en a partout, en abondance, presque à saturation : guerres ouvertes, guerres gelées, guerres promises, guerres qu’on regarde de loin sur des cartes interactives. On aurait pu ajouter une date au calendrier des désastres, empiler un front sur un autre, un cessez-le-feu avorté sur une offensive de plus. Et puis il y a, dans les Pyrénées, un rendez-vous plus modeste, plus têtu, moins spectaculaire : un traité de paix qui se rejoue chaque année avec trois vaches.

 

Le 13 juillet 2025, pour le 650e anniversaire de la signature de la June de Roncal, le 'Traité des trois vaches". France 3 Aquitaine


Le 13 juillet, au col de la Pierre-Saint-Martin, à la borne frontière 262, les représentants de la vallée de Barétous, côté béarnais, et ceux de la vallée de Roncal, côté navarrais, se retrouvent pour renouveler ce qu’on appelle la Junte de Roncal, ou le Tribut des Trois Vaches. Le rituel est connu : les élus prêtent serment, répètent la formule « Pax avant » — la paix d’abord — et les Béarnais remettent trois génisses « sans tache » aux Navarrais. À première vue, on pourrait n’y voir qu’un folklore pastoral de plus, une survivance pittoresque bonne pour offices de tourisme, photos d’élus en écharpe et repas transfrontalier. Ce serait manquer l’essentiel.

 

Car cette paix bovine est née d’un conflit très concret : celui de l’eau et de l’herbe. À l’origine du traité de 1375, une querelle autour de l’accès à la source du Pic d’Arlas et aux estives côté espagnol. Dans ces montagnes, il ne s’agissait pas d’un détail de berger, mais d’une question de survie économique : faire boire les troupeaux, ouvrir les pâturages d’altitude, tenir l’été. La tradition rattache le déclenchement des hostilités à une dispute, en 1373, entre un berger barétounais d’Arette, Pierre Sansoler, et un berger roncalais d’Isaba, Pedro Carrica. De la source disputée, on passe aux représailles, puis aux affrontements meurtriers entre vallées.

 

La sentence arbitrale rendue à Ansó, le 16 octobre 1375, met fin à ces violences. Elle fixe un compromis d’une remarquable simplicité : les habitants de Barétous pourront mener leurs troupeaux sur certains pâturages du Roncal et les abreuver à la source, pendant une durée déterminée après le 10 juillet ; en échange, ils devront verser chaque année trois vaches. Autrement dit : un conflit pour l’accès aux ressources communes est réglé non par l’anéantissement de l’adversaire, mais par un droit d’usage, une compensation, un rituel public et sa répétition dans le temps. La chose est assez rare pour être signalée à une époque qui préfère les sommets internationaux sans suite et les communiqués martiaux aux arrangements durables sur le partage de l’eau.

 

Mais ce que la Junte de Roncal a de plus fascinant tient peut-être à ceci : elle est si ancienne qu’on en a oublié l’origine exacte. Les historiens disposent de la sentence de 1375, oui. Ils peuvent raconter le conflit pastoral, nommer la source, suivre les confirmations ultérieures du traité, notamment dans le cadre du traité de Bayonne au XIXe siècle. Mais plusieurs sources reconnaissent qu’« il n’existe aucune précision historique permettant d’établir avec certitude les causes et origines exactes du tribut ». D’autres évoquent des accords plus anciens encore, peut-être antérieurs au document conservé, peut-être déjà partiellement effacés dans la mémoire locale.

 

C’est souvent le destin des très vieilles paix : on en garde les gestes, mais plus tout à fait les raisons. On continue de donner les vaches, de prononcer les formules, de monter au col, sans toujours se souvenir précisément de ce qui, un jour, a exigé cette cérémonie. Les morts s’effacent, le contentieux se brouille, la nécessité première devient coutume. Il reste un rite, et sous le rite, une vérité politique tenace : dans ces montagnes, il a fallu inventer une manière de cohabiter autour d’une ressource limitée.

 

C’est aussi ce qui rend la Junte de Roncal étrangement contemporaine. Car derrière les vaches, il y a l’eau. Derrière le pittoresque, il y a la sécheresse possible, la question des pâturages, la négociation de l’accès à une source et à des estives dans un espace frontalier. À l’heure où le sud de l’Europe multiplie les alertes sur les tensions hydriques, où l’agriculture et l’élevage sont déjà travaillés par les dérèglements climatiques, cette vieille affaire pastorale cesse d’être anecdotique. Elle rappelle que les conflits pour les ressources ne sont pas neufs ; ce qui manque souvent aujourd’hui, ce n’est pas le diagnostic, mais l’invention patiente de formes de partage acceptées par tous.


Vidéo ci-dessus : Claude Labat est un historien, écrivain et conteur français, spécialiste de la mythologie basque et pyrénéenne.

Claude Labat s’est particulièrement intéressé à la Junte de Roncal (Erronkariko batzarra en basque), qu’il étudie à la fois

comme objet historique et comme lieu de mémoire et de diplomatie coutumière.


On dira que trois vaches ne suffisent pas à faire un programme de paix pour le XXIe siècle. Évidemment. Mais il y a quelque chose de presque offensant, pour notre modernité guerrière, dans la persistance de ce cérémonial montagnard. Voilà des siècles que, sur une frontière, deux communautés reconduisent un accord né d’un conflit sanglant pour l’eau et l’herbe. Voilà des siècles qu’elles rejouent publiquement l’idée qu’un usage partagé vaut mieux qu’une victoire définitive. Pendant ce temps, les grandes puissances, bardées de droit international, de satellites et de conférences de paix, savent admirablement commémorer les traités passés — et beaucoup moins empêcher les guerres présentes.


Nadia Mevel


Ci-dessous : trois photographies issues d'un reportage de sur la Junte de Roncal dans les années 1980 :

Michel Ayçaguer, alias MICAY, est un photographe français né en 1949, qui développe dès l’adolescence une pratique expérimentale de l’image et s’illustre principalement par des séries en noir et blanc centrées sur le corps, la rue et le voyage.





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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 27 minutes

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