L'Andalousie vote à sec
- La rédaction
- il y a 5 heures
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Longtemps bastion socialiste, l’Andalousie vote désormais la gorge sèche. Dans une région frappée par l’aridification et les conflits autour de l’eau, les élections du 17 mai mettent en lumière les fractures d’une Europe confrontée à la crise écologique et sociale.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Ce dimanche 17 mai, les électrices et électeurs andalous sont appelés à renouveler les 109 députés de leur Parlement régional. Dans cette communauté autonome longtemps considérée comme un simple bastion périphérique du socialisme espagnol, le scrutin ressemble plutôt à un sismographe de la crise démocratique, sociale et écologique qui traverse l’ensemble du pays. À la veille de l’été, alors que les réserves hydriques sont au plus bas, que les restrictions d’eau s’installent dans le quotidien et que les incendies de forêt ne sont plus une exception mais une saison, c’est une Andalousie à la fois « potager de l’Europe » et territoire en voie d’aridification accélérée qui va trancher dans les urnes entre plusieurs versions possibles de son avenir.
Une élection régionale au cœur de la nouvelle « question hydrique »
Depuis Madrid et Bruxelles, on regarde ce vote comme un test pour les équilibres partisans espagnols : confirmation ou non de l’hégémonie de la droite, résistance du PSOE, survie d’une gauche à la gauche du social-libéralisme, capacité de l’extrême droite à convertir sa présence symbolique en pouvoir exécutif. Mais vu d’Andalousie, l’enjeu est plus concret, presque physique : il s’agit de savoir quel type de modèle agro-touristique sera défendu ou infléchi par la future majorité, et comment seront arbitrés les conflits autour d’une ressource devenue rare – l’eau – que l’agriculture intensive, le tourisme de masse et l’urbanisation spéculative continuent de consommer comme si elle était infinie. Derrière les promesses de développement, c’est donc une certaine façon d’habiter le territoire, de produire de la nourriture, de travailler et de circuler qui est en débat.
Du bastion socialiste à la vitrine d’une droite productiviste
Pour comprendre ce qui se joue ce 17 mai, il faut revenir sur la trajectoire politique andalouse depuis la fin du franquisme. Pendant près de quarante ans, la région a été l’un des piliers du pouvoir socialiste : le PSOE y a construit un compromis spécifique, mêlant politiques sociales redistributives, clientélisme assumé, gestion des fonds européens et soutien au monde rural. Dans l’imaginaire politique espagnol, l’Andalousie concentrait alors les images d’un Sud à la fois dominé et subventionné, réservoir de voix pour la gauche de gouvernement, laboratoire d’une modernisation encadrée par le centre.
Ce paysage s’est fissuré avec fracas à partir de 2018. Cette année-là, pour la première fois depuis la Transition, l’extrême droite entre en force dans une assemblée régionale et devient, pour la première fois, un partenaire de gouvernement à l’échelle régionale : Vox obtient un score suffisant pour peser sur la formation du gouvernement, brisant le cordon sanitaire tacite qui entourait jusqu’alors ce courant. La chute progressive du PSOE, érodé par les scandales de corruption, l’épuisement de son récit social-démocrate et la montée de nouvelles forces à sa gauche, ouvre un espace à un bloc conservateur qui ne se contente plus de gagner des provinces mais aspire à redessiner l’hégémonie culturelle de la région. En 2022, le Parti populaire de Juan Manuel Moreno conquiert la majorité absolue, marginalise définitivement Ciudadanos et relègue les gauches andalouses dans un rôle d’opposition fragmentée : l’Andalousie, longtemps symbole d’un Sud « rouge », devient alors la vitrine d’une droite qui se présente à la fois comme gestionnaire, modérée de ton, et farouchement productiviste lorsqu’il s’agit d’agriculture, de tourisme et de grands projets.
Ce basculement n’est pas seulement une alternance de plus dans l’histoire d’un parlement régional. Il fait de l’Andalousie un laboratoire en avance sur ce que l’on observe désormais à l’échelle de l’Espagne et de l’Europe : un bipartisme fissuré, une extrême droite qui s’installe comme partenaire ou aiguillon de la droite classique, un parti socialiste recentré, des gauches radicales fragmentées et, en arrière-plan, une conflictualité sociale et écologique qui déplace progressivement le centre de gravité des affrontements politiques. C’est dans ce cadre que s’annonce le scrutin du 17 mai : non comme un simple test électoral, mais comme une nouvelle étape dans la redéfinition des frontières entre droite, extrême droite et gauches, à l’heure où l’épuisement des nappes phréatiques et la sécheresse réécrivent la carte politique autant que les paysages.

Potager de l’Europe, désert en devenir
Dire que l’Andalousie est le « potager de l’Europe » est devenu un cliché, mais un cliché solidement ancré dans la matérialité des choses : serres plastifiées à perte de vue, oliveraies industrialisées, cultures de fruits rouges et d’agrumes destinés aux linéaires des grandes surfaces du Nord de l’Europe. Ce modèle, construit en quelques décennies sur la promesse d’une prospérité exportatrice, repose sur une évidence rarement questionnée : l’eau coulera toujours. Or, tout indique qu’il est désormais à bout de souffle. La hausse des températures, l’irrégularité des pluies, la répétition des sécheresses longues et sévères, la baisse des réserves des barrages et l’épuisement des nappes phréatiques dessinent une trajectoire de fond : celle d’un territoire qui s’aridifie beaucoup plus vite que le rythme des adaptations techniques et politiques. Là où l’on parlait jadis de « manque d’infrastructures », on parle aujourd’hui de « manque d’eau ».
À cette chronique de la sécheresse s’ajoute désormais l’autre face du dérèglement climatique : des épisodes de pluies extrêmes et d’inondations qui ravagent, en quelques jours, ce que des années de sécheresse avaient déjà fragilisé. Depuis l’hiver 2025–2026, une série de tempêtes de pluie d’une intensité rarement vue a touché le sud de l’Espagne : rien qu’en Andalousie, des milliers de personnes ont été évacuées, des routes coupées et des milliers d’hectares de cultures détruits ou rendus inaccessibles. C’est dans ce contexte que la Commission européenne a validé, le 11 mai dernier, après les inondations du printemps, un régime d’aides d’État de 1,5 milliard d’euros pour les agriculteurs d’Andalousie et d’Estrémadure, censé « prévenir les fermetures d’exploitations » et « préserver la production agricole » après ces inondations, tout en reconnaissant que la fréquence accrue de telles calamités est désormais une menace structurelle pour la sécurité alimentaire (voir ICI).

Dans ce contexte, la carte des cultures intensives et des grands périmètres irrigués épouse de près la carte des conflits. Autour de Doñana, parc national emblématique devenu symbole international, la multiplication des puits illégaux pour alimenter les fraises et les framboises destinées à l’export a précipité l’assèchement des zones humides, au point de placer les autorités régionales au cœur d’un bras de fer avec le gouvernement central et les institutions européennes. Les tentatives de la droite andalouse pour régulariser des milliers d’hectares de cultures irriguées en zone protégée ont cristallisé ce conflit : d’un côté, la promesse de « sauver des milliers d’emplois » et de « défendre le secteur primaire » ; de l’autre, l’alerte lancée par les scientifiques et les ONG sur l’effondrement d’un écosystème clé, mais aussi sur l’illusion d’un modèle qui prétend sauver l’emploi en pompant un aquifère déjà exsangue. Doñana n’est pas une exception. D’Almería à Huelva, de Jaén à Cordoue, les mêmes logiques se retrouvent, entre serres, champs d’avocats ou oliveraies intensives.
Une lutte de classes au sein même du secteur agricole
Le conflit hydrique n’oppose pas seulement « les agriculteurs » aux « écologistes ». Il traverse le monde rural lui-même. D’un côté, des exploitations familiales, des systèmes de polyculture, des élevages extensifs qui voient l’eau comme un bien commun à préserver et qui subissent en premier la concurrence des grandes entreprises agro-exportatrices. De l’autre, un agro-business capable de capter les subventions européennes et régionales, d’investir dans des systèmes d’irrigation sophistiqués, de forer plus profond, de délocaliser les risques sur des territoires sacrifiés. Entre les deux, les travailleurs saisonniers – souvent migrants – qui récoltent les fruits et légumes dans des conditions de précarité extrême, exposés aux canicules et aux pénuries, sans voix réelle dans les choix qui déterminent l’usage de l’eau. C’est aussi cela, la « guerre de l’eau » andalouse : une lutte de classes au sein même du secteur agricole.
Les villes ne sont pas épargnées. Les restrictions d’eau dans certains quartiers, les polémiques sur le remplissage des piscines, l’arrosage des golfs, l’irrigation des jardins touristiques ou la priorité accordée à certains usages par rapport à d’autres font surgir, dans le quotidien urbain, la matérialité de choix longtemps laissés aux techniciens et aux lobbies. Lorsque des municipalités rationnent l’eau potable tout en maintenant l’irrigation de terrains de sport ou de complexes touristiques, c’est une hiérarchie sociale des usages qui devient visible.

Face à cette situation, les réponses des acteurs politiques se déclinent en trois grandes familles. La première, portée par l’extrême droite et une partie de la droite, consiste à promettre « plus d’eau » plutôt que « moins de demande » : nouveaux barrages, transferts interbassins, dessalement massif, plan « national » de l’eau. Cette fuite en avant infrastructurelle permet de repousser la remise en cause du modèle intensif, tout en désignant de nouveaux boucs émissaires – écologistes, « bureaucrates de Bruxelles », migrants ou citadins – accusés d’entraver le droit de produire. La deuxième, défendue par la droite et notamment par le Parti populaire, mise sur une “modernisation verte” : amélioration de l’efficience de l’irrigation, montée en gamme des productions, certifications, digitalisation des exploitations. Elle prétend concilier compétitivité et durabilité, mais laisse intacte la question de l’extension des surfaces irriguées et de la vocation exportatrice du système. La troisième, portée par des forces écologistes et de gauche, par certaines coopératives et par des collectifs locaux, plaide pour une réduction programmée de la demande en eau, une reconversion des cultures les plus gourmandes, une protection stricte des aquifères et une réorientation vers l’agroécologie et la souveraineté alimentaire.

C’est entre ces trois horizons que se joue une grande partie du scrutin andalou. La campagne électorale parle certes de corruption, d’impôts, de sécurité ou d’éducation, mais dans les territoires, les meetings, les discussions de bar et les assemblées de quartiers reviennent sans cesse à la même question : que restera-t-il à cultiver, à boire, à transmettre aux enfants si l’on continue comme avant ? Dans une région où l’agro-industrie, le tourisme de masse et la spéculation foncière se disputent chaque hectare et chaque mètre cube, les bulletins déposés dans l’urne le 17 mai ne valent pas seulement pour le partage des sièges au Parlement régional. Ils tracent des lignes de fracture entre ceux qui espèrent sauver le modèle existant en le modernisant à la marge, ceux qui veulent en prolonger la logique jusqu’à l’absurde, et ceux qui tentent, souvent minoritaires mais de plus en plus audibles, d’ouvrir la voie à un autre rapport à la terre et à l’eau. A la gauche du PSOE, dans un paysage où ces forces restent pourtant minoritaires en voix et en sièges, Por Andalucía et Adelante Andalucía mettent les mots qui fâchent : souveraineté alimentaire, banque des terres, limitation des marges de la chaîne agroalimentaire, moratoire sur les nouveaux réservoirs, frein voire réduction des surfaces irriguées les plus gourmandes en eau.
Les sondages pré‑électoraux dessinent un paysage paradoxal pour Vox : le parti d’extrême droite progresserait en voix et en sièges par rapport à 2022, mais reste loin du saut qu’il espérait et que ses scores en Estrémadure ou en Aragon semblaient annoncer. Avec autour de 14% des suffrages et 15 à 17 députés, il se consoliderait comme troisième force, tout en étant relégué aux marges d’un Parlement que le Parti populaire de Juan Manuel Moreno pourrait de nouveau contrôler seul. Sa capacité à imposer son agenda – sur l’eau, l’agriculture, l’immigration – tient moins à un rapport de force parlementaire qu’à l’influence idéologique qu’il exerce sur une droite déjà tentée de freiner les politiques climatiques.
Au milieu de ces horizons divergents, les subventions nationales et européennes jouent un rôle d’amortisseur. Les plans de soutien à la « résilience » agricole, les aides à la modernisation de l’irrigation et les dispositifs de la PAC permettent à chacun de se draper dans le vocabulaire de la durabilité sans toucher au cœur du problème : un système productif bâti sur l’abondance d’une eau qui n’existe plus.
Une bataille locale aux résonances européennes
Ce qui se joue en Andalousie dépasse largement les frontières de la communauté autonome, et même celles de l’Espagne. La « guerre de l’eau » andalouse, avec ses serres plastifiées, ses oliveraies à sec, ses aquifères épuisés et ses travailleurs saisonniers surexposés aux canicules, condense des contradictions qui traversent aujourd’hui l’ensemble de l’Union européenne : comment prétendre répondre à l’urgence climatique en continuant de subventionner un modèle agro-industriel conçu pour des climats, des ressources et des rapports de forces qui n’existent plus ? Comment demander aux petits producteurs et aux territoires ruraux de porter la charge de la transition, tout en préservant les marges des grandes chaînes agroalimentaires et la logique de l’export à bas prix ?
Partout sur le continent, des scènes similaires se répètent : mobilisations paysannes contre le coût des intrants et les normes environnementales, colères rurales captées par l’extrême droite, hésitations des partis sociaux-démocrates à assumer une véritable rupture écologique par peur de perdre leur ancrage dans les campagnes, fragmentation de la gauche critique entre défense sociale des mondes ruraux et radicalité climatique.
L’Andalousie apparaît alors comme un avant-poste plus que comme une anomalie. La droite qui s’y fortifie ressemble à ses homologues italienne ou grecque, mêlant promesse d’ordre, gestion pragmatique et refus de laisser l’écologie redéfinir l’économie. L’extrême droite y expérimente les mêmes recettes qu’en Aragon, aux Pays-Bas ou en France : transformer l’angoisse hydrique et la détresse agricole en ressentiment contre l’écologie, l’Europe et les élites urbaines. Les gauches, elles, tâtonnent pour articuler justice sociale et justice climatique sans se couper des mondes populaires.
Victor Llanes (correspondance en Espagne pour les humanités) et Jean-Marc Adolphe
Une campagne « porte à porte » pour une autre Andalousie

Photo Adelante Andalucía
Dans les réunions publiques d’Adelante Andalucía, on la présente rarement comme une « dirigeante ». Ana Fernández se définit plutôt comme une organisatrice de quartier. C’est pourtant elle qui, depuis des mois, coordonne la campagne « porte à porte » du mouvement andaluciste : une armée de militantes et de militants qui, inspirés par les méthodes de Die Linke en Allemagne, vont frapper aux portes des immeubles de Séville, Cadix ou Grenade pour parler de santé, de logement, de racisme… et d’eau.
Loin des plateaux de télévision, Ana Fernández passe ses journées à cartographier les quartiers populaires où l’abstention explose et où la colère contre « Madrid » et « Bruxelles » gronde. Elle assemble des équipes, prépare des fiches simples – prix du panier de courses, délais aux urgences, factures d’eau en hausse, maisons qui se fissurent après les inondations, champs laissés en jachère faute d’irrigation – et envoie les militantes frapper aux portes avec une consigne : écouter avant de convaincre. Dans ces conversations d’escalier, le climat ne se dit pas en degrés supplémentaires mais en nuits sans sommeil à cause de la chaleur, en douches écourtées, en salaires bloqués alors que les factures explosent.
Pour Ana Fernández, l’andalousisme dont se réclame Adelante n’est pas un drapeau folklorique mais un « droit à ne pas être une colonie intérieure », selon les termes qu’emploie la coalition pour se démarquer des « gauches centralistes » de Madrid. Cela signifie pouvoir décider, depuis l’Andalousie, ce qu’on cultive, ce qu’on exporte et ce qu’on protège, au lieu de subir un modèle agro‑touristique conçu ailleurs. Dans ses formations de quartier, elle relie la fermeture d’un centre de santé à la privatisation rampante, la xénophobie alimentée par Vox aux conditions de travail des saisonniers migrants, et la sécheresse aux choix politiques de la Junta sur l’irrigation et les puits illégaux.
Le soir, lorsqu’elle revient de tournée, Ana Fernández fait ses comptes : combien de portes ouvertes, combien de conversations, combien de promesses de vote ? Les chiffres sont modestes, loin des grandes courbes des instituts de sondage, mais ils incarnent une autre manière de faire de la politique dans une région où la défiance envers les partis est massive. À l’heure où la droite revendique l’Andalousie comme sa vitrine et où l’extrême droite tente de capter la colère du monde rural, Ana et les siens parient sur une autre équation : que le récit de la sécheresse et des inondations, des serres et des quartiers, des puits illégaux et des loyers impayés, puisse se transformer en forces organisées. Que la question andalouse – qui décide de l’eau, de la terre et des services publics – soit posée depuis les seuils des appartements, et pas seulement dans l’hémicycle régional.

Du côté de Por Andalucía, né d’une scission du mouvement Podemos, ce sont moins des figures individuelles que des visages collectifs qui occupent le terrain. Dans les vidéos et les messages de campagne, on voit des militantes devant les marchés, les centres de santé, les files d’attente des services sociaux ou les villages frappés par la sécheresse, parler d’augmentation des loyers, de fermeture de cabinets médicaux, de factures d’eau qui explosent et de boulots précaires. La scène est toujours la même : une table pliante, quelques tracts, parfois des cagettes de produits locaux, et ces phrases simples qui relient les points – la coupure d’eau, la privatisation, la chaleur, le salaire qui ne suffit plus. Là où d’autres forces misent sur les leaders ou les polémiques médiatiques, Por Andalucía tente de construire un “nous” très concret, à partir de ces femmes qui, entre un passage au marché et un rendez‑vous chez le médecin, font le lien entre services publics démantelés, crise hydrique et fin de mois impossibles.
Victor Llanes






" Donne-lui tout de même à boire, " dit mon père. " V.H.
Le portrait de Teresa Rodríguez me rappelle Yuvelis Morales Blanco et ses cinq co-lauréates du Prix Goldman (Les Humanités, 27 avril)
Toutes des femmes indépendantes, courageuses avec des convictions.
Dédicace pour Teresa Rodríguez : Miles Davis "Sketches of Spain" (argt. Gil Evans, 1960)
" https://www.youtube.com/watch?v=38zRx9AYDHQ&list=RD38zRx9AYDHQ&start_radio=1 "