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La bibliothèque de Las Vegas, par Umberto Eco vs Tzotzil Trema

Amazon la bibliothèque de Las Vegas

Illustration Jorge Neves pour les humanités


 CHRONIQUE  Un traqueur électronique glissé dans un lot de vieux livres, une porte peinte d'un tyrannosaure croquant un manuscrit, un entrepôt du Nevada où l'on ne lit plus rien : de cette enquête bien réelle sur Amazon, notre agitateur clandestin Tzotzil Trema tire une fable à la manière d'Umberto Eco, où la bibliothèque du savoir devient un abattoir de la mémoire.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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CONTEXTE. Pour vérifier des soupçons vieux d'un an, 404 Media a glissé un traqueur électronique dans un lot de mille livres vendus via Biblio à un acheteur en gros inhabituel. Le mouchard a voyagé de Californie au Nevada jusqu'à un entrepôt Amazon de Las Vegas, LAS8, dans une zone baptisée VGT3, dont la porte affiche un tyrannosaure croquant un livre. Des employés y racontent, sur un forum interne, que leur unique tâche consiste à trancher les reliures pour scanner les pages plus vite, détruisant chaque exemplaire au passage. L'enquête relève aussi des indices d'un écrémage systématique des ISBN, comme pour ne laisser passer aucune édition. Amazon confirme acheter des livres « par les canaux commerciaux » pour « développer ses produits », sans préciser volumes, dates ni usage exact.

Il y a, dit-on, dans le désert du Nevada, une abbaye sans moines. On l'appelle LAS8, et dans son aile nord, que ses propres serviteurs désignent par le sigle cabalistique VGT3, se dresse une porte où quelqu'un a peint, sans ironie apparente, un tyrannosaure tenant un livre ouvert entre ses mâchoires. J'aimerais croire à une allégorie médiévale retrouvée ; ce n'est, hélas, qu'un logo d'entreprise.


Toute bibliothèque digne de ce nom est un labyrinthe où le livre se protège par l'obscurité, par le silence, parfois par le poison sur la page qu'il ne faut pas lécher. Celle-ci fonctionne à l'inverse : on y fait venir le livre pour le dévorer au grand jour, et vite. Des libraires d'occasion, intrigués depuis des mois par des commandes en gros trop régulières pour être celles d'un vrai lecteur, ont fini par glisser un mouchard électronique dans un lot de mille volumes destinés, croyaient-ils, à un revendeur ordinaire. Le mouchard a voyagé de Californie au Nevada pour s'arrêter dans cet entrepôt, où des employés racontent, sur un forum interne, que leur unique tâche consiste à trancher les reliures au massicot pour faire passer les pages, plus vite, dans des scanners. Le livre entre entier ; il en ressort en confettis et en pixels. Amazon, questionné, n'a rien nié : la société a simplement expliqué qu'elle achetait des livres « par les canaux commerciaux habituels » pour « développer et améliorer ses produits », sans vouloir préciser combien de volumes, ni depuis quand, ni si les exemplaires les plus rares sont épargnés.


L'entrée du site VGT3 d'Amazon, photo publiée par 404 media


J'ai longtemps soutenu, dans d'autres vies et d'autres livres, qu'il existe deux mémoires : la mémoire végétale, celle du papier, fragile, qui pourrit, qui brûle, mais qui garde en elle le temps de sa fabrication et de sa lecture ; et la mémoire minérale, celle du silicium, qui ne s'efface presque jamais mais qui ne se souvient de rien, puisqu'elle ne fait qu'enregistrer. Le paradoxe de Las Vegas, c'est qu'on y sacrifie la première pour nourrir la seconde, comme si l'on brûlait la forêt pour obtenir un peu de cendre à mettre dans une machine qui n'a pas de mémoire du feu. Les enquêteurs ont même trouvé des indices que l'opération chasse méthodiquement les numéros ISBN un par un, pour s'assurer qu'aucune édition, même la plus obscure, n'échappe au massicot. Ce n'est plus une bibliothèque qu'on constitue : c'est une bibliothèque qu'on épuise, exemplaire par exemplaire, pour que plus rien, nulle part, ne reste à lire que par la machine elle-même.


On raconte aussi — et ceci n'est pas la moindre ironie de l'histoire — que l'atelier connut cette année une véritable panique : les livres vinrent à manquer, et les employés craignirent, dans leurs échanges internes, que l'on fermât la boutique faute de matière première à sacrifier. Un scriptorium qui tremble de ne plus avoir de parchemin à copier, voilà une scène que n'auraient pas reniée les chroniqueurs du Moyen Âge ; sauf qu'ici, ce n'est pas le savoir qui menaçait de s'interrompre, mais l'appétit d'une machine qu'aucun texte ne rassasie longtemps, puisqu'elle ne garde de chaque livre qu'une suite de pixels sans reliure et sans mémoire de son propre festin.


Les juristes, eux, ont déjà tranché — c'est le mot qui convient. Dans une affaire voisine, un tribunal américain a estimé qu'une fois le livre imprimé légalement acheté, numérisé puis détruit sans que sa version numérique soit redistribuée, l'opération relevait du « fair use » : l'usage transformateur l'emporte sur l'intégrité de l'objet. Voilà donc le livre réduit à son seul contenu sémantique, à sa suite de signes recyclables, débarrassé de tout ce qui faisait de lui un objet : le papier vergé, l'ex-libris, l'odeur de la reliure, la trace du lecteur précédent dans la marge. On croyait la mort de l'auteur déjà consommée par la théorie ; c'est maintenant la mort du livre, votée en jurisprudence.


Il y a une morale à cette fable, et elle tiendra en peu de mots, comme il se doit. Le moine du scriptorium copiait le manuscrit pour qu'il survive à sa propre disparition ; la machine de Las Vegas absorbe le manuscrit pour qu'il disparaisse dans sa propre survivance numérique, sous une forme que nul œil humain ne lira plus jamais telle quelle. Le savoir y gagne peut-être en disponibilité ; il y perd, à coup sûr, ce supplément d'âme que seul portait l'objet — cette part d'aura, disait un autre, que la reproduction mécanique ne restitue jamais. Un tyrannosaure, en somme, ne mâche pas : il gobe. Et il ne restera bientôt de nos rayonnages que le souvenir d'un logo, peint sur la porte d'un entrepôt du désert, pour rappeler qu'un jour, un livre pouvait encore mourir seul.


Umberto Eco

(pour copie conforme, Tzotzil Trema)  


Post-scriptum : une étude du MIT, publiée le 18 août dans Nature Communications, confirme presque involontairement la fable. Zheng Dai et David Gifford montrent que plus un modèle de diffusion s'entraîne sur de vastes ensembles d'images, moins chaque œuvre individuelle laisse de trace décelable dans ce qu'il produit : ils appellent ce phénomène l'« attribution decay ». Retirez toutes les toiles d'un peintre du jeu d'entraînement, l'image générée peut continuer à lui ressembler. Dai résume : « le lien d'attribution disparaît en quelque sorte ». Le livre, lui, disparaît dans un massicot à Las Vegas ; l'œuvre originale, elle, disparaît sans même laisser de massicot derrière elle, effacée par pure dilution statistique.


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