Le Kremlin sous pression d'une influenceuse bling-bling
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 2 jours
- 5 min de lecture

Vladimir Poutine et la blogueuse russe Victoria Bonya. Photomontage Radio Free Europe / Radio Liberty
« Les gens sont à bout. On leur a tout pris, et on continue. Un jour, ce printemps va exploser ». Inondations au Daghestan, pollution en mer Noire, censure des réseaux sociaux... Dans une vidéo sur Instagram devenue virale, la blogueuse russe Victoria Bonya évite de s'en prendre directement à Poutine, tout en exprimant un ras-le-bol face à de multiples signes de déliquescence de son régime.
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A part les 3 millions de Daghestanais, qui a entendu parler des inondations au Daghestan ? Cette république du Caucase Nord, l’une des plus pauvres de la Fédération de Russie, est l’une des régions qui a proportionnellement fourni le plus de soldats mobilisés dans la guerre en Ukraine. Mais d’avoir ainsi servi de réservoir de chair à canon ne lui octroie aucun égard particulier.
Fin mars et début avril, des pluies torrentielles se sont abattues sur le Daghestan et ses infrastructures de bric et de broc. Des milliers de personnes évacuées, des centaines de maisons touchées, des ponts détruits, des routes submergées, et au moins 5 morts confirmés (dont un enfant).
L’état d’urgence a été décrété, des officiels sont venus sur place constater l’ampleur des dégâts, mais les victimes n’ont reçu aucune aide concrète. L’accusation vient d’être lancée par une influente blogueuse russe, Victoria Bonya, dans une vidéo de 18 minutes où elle pointe d’autres sujets d’indignation. Il y est notamment question de la pollution pétrolière le long de la côte d’Anapa, sur la mer Noire, qui n’a toujours pas été nettoyée. Cette pollution fait suite à l’accident survenu le 15 décembre 2024, entre deux pétroliers à la carcasse vieillissante : les deux navires transportaient environ 9 200 tonnes de mazout, dont au moins 40 % se seraient déversées en mer. 16 mois plus tard, à Anapa, des nappes et des plaques de sable imbibé de pétrole continuent d’être retrouvées le long des plages, alimentant la colère des riverains et des ONG qui dénoncent la lenteur des opérations de dépollution et l’absence de transparence sur les responsabilités des armateurs et des autorités russes. Et une nouvelle nappe de pétrole, s’étendant sur plus de 100 km², vient d’être détectée à une dizaine de kilomètres d’Anapa.
La bloggeuse s’emporte en outre contre des modifications législatives qui viendraient autoriser la chasse aux espèces menacées ; l’abattage massif de bétail dans la région de Novossibirsk (qui, d’après elle, est le fait de grands producteurs). Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses griefs, Victoria Bonya peste contre le blocage des réseaux sociaux et de certaines applications de messagerie. Après avoir bloqué ou rendu quasi-inaccessibles sans VPN les grandes plateformes occidentales (Facebook, Instagram, Twitter/X, une partie de la presse indépendante), le Kremlin a donné un tour de vis supplémentaire dans le verrouillage de l’espace informationnel en bloquant progressivement les fonctions d’appel et certains usages de WhatsApp et Telegram, puis en confirmant le blocage de WhatsApp pour « non‑respect de la loi russe ». Mais face à ces restrictions et interdictions, la grogne ne vient plus seulement de l’opposition « libérale » : même des blogueurs pro‑guerre, des stars du show‑biz et des influenceurs auparavant loyaux au pouvoir protestent désormais publiquement contre les blocages et les coupures de services qu’ils utilisaient pour monétiser leurs audiences.

Ex-animatrice de télé-réalité, la blogueuse Victoria Bonya vit aujourd'hui sur la Côte d'Azur.
Ex-animatrice de télé-réalité, très médiatisée en Russie, dans un style « bling-bling » a priori kremlo‑compatible et forte de ses 13 millions d’abonnés sur Instagram, Victoria Bonya a choisi de résider sur la Côte d’Azur, entre Monaco et Cap‑d’Ail, à bonne distance des foudres directes du Kremlin. Dans sa vidéo devenue virale, visionnée plus de 20 millions de fois, elle adresse à Vladimir Poutine une mise en garde inhabituelle : « les gens ordinaires ont peur, les blogueurs ont peur, les artistes ont peur, les gouverneurs ont peur », dit‑elle, tout en affirmant continuer à le soutenir personnellement et en renvoyant la responsabilité aux officiels qui lui cacheraient la réalité du pays. En bonne professionnelle de l’influence, Bonya prend ainsi acte du mécontentement massif provoqué par les blocages d’Internet, des réseaux sociaux et des messageries – qui frappent aussi son propre business – mais elle soigne sa ligne rouge : dénoncer la « sourdine » imposée au président par son entourage, plutôt que Poutine lui‑même, dans une version glamourisée du vieux récit du « bon tsar mal informé ».
Signe de nervosité ou mise en scène soigneusement calculée ? Dmitri Peskov, l’habituel toutou porte-parole du Kremlin, a répondu à Victoria Bonya. Tout en défendant le blocage des réseaux sociaux, « nécessaire pour la sécurité nationale », il indique que « de nombreux problèmes sont déjà en cours de traitement » par les autorités, laissant entendre que le pouvoir n’est pas sourd aux préoccupations relayées par la blogueuse. Laquelle s’est empressée de poster une seconde vidéo, en larmes, où elle répète qu’elle n’est pas une opposante et où elle remercie Peskov d’avoir « entendu » son message…
Fin de la séquence ? Pas tout à fait. D’abord parce que la première vidéo de Victoria Bonya a été abondamment relayée et commentée par d’autres blogueurs russes, y compris pro-guerre, dont certains insistent sur le fait qu’elle vit à Monaco, qu’elle profite d’un style de vie luxueux à l’étranger et qu’elle est donc mal placée pour parler du quotidien des Russes soumis aux sanctions, à la mobilisation et aux hausses de prix. Mais au moins ce ras-le-bol trouve-t-il là une expression « publique ». « Les gens sont à bout. On leur a tout pris, et on continue. Un jour, ce printemps va exploser », prévenait Victoria Bonya…
En attendant cette très hypothétique « explosion », la cote de popularité de Poutine est en chute significative. Selon VTsIOM, son taux d’approbation a chuté à 67,8 % au cours de la semaine se terminant le 5 avril, son niveau le plus bas depuis le 20 février 2022. Sur les quatre dernières semaines, il a reculé de 4,9 points et de 10 points par rapport à la fin de l’année dernière. Encore faut-il prendre ce chiffre de 67,8 % avec des pincettes. Le politologue Abbas Gallyamov explique que ce « taux d’approbation » n’en est pas vraiment un, mais plutôt un « indicateur de peur », reflétant non pas l’approbation réelle du public, mais le nombre de personnes qui n’ont pas hésité à déclarer aux sociologues de l’État qu’elles ne soutenaient pas Poutine. Dans un autre sondage, « ouvert », réalisé par le même institut, il était demandé aux personnes interrogées de citer spontanément les hommes/femmes politiques en qui elles ont confiance. Et là, seulement 29,5 % des répondants ont mentionné Poutine comme une personnalité en qui ils ont confiance. Un pourcentage qui ne cesse de baisser depuis le début de la guerre en Ukraine…
Jean-Marc Adolphe






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