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Quand Dalí révèle le secret de L’Angélus : une fantaisie cinématographique entre mythe et obsession

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

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Jean-François Millet, L'Angélus (c.1859), Legs Alfred Chauchard, ph. Patrice Schmidt/Musée d’Orsay, RMN 


En salle le 31 décembre : Salvador Dalí n’a jamais caché sa fascination pour L’Angélus de Jean-François Millet, qu’il interpréta comme une énigme symbolique profonde. Le film Le Secret de l’Angélus, la fascination de Dalí de Joan Frank Charansonnet plonge dans cette obsession artistique, mêlant fiction, humour et mystère autour d’un manuscrit perdu évoquant le mythe tragique du tableau. Au fil d’une fête d’anniversaire un peu loufoque et d’entretiens avec un journaliste, le spectateur découvre un Dalí à la fois extravagant et introspectif, hanté par l’art et l’énigme de l’image qui le taraude depuis sa jeunesse.


Chacun se souvient du tableau L’Angélus (c. 1859) de Jean-François Millet représentant deux paysans, un homme et une femme se faisant face, priant dans la lumière du couchant, un panier de pommes de terre à leurs pieds. Le peintre suscitait dans la France de Napoléon III un fort engouement qui se poursuivit sous la Troisième République. Il en était de même outre-Atlantique, au point que la toile, que se disputaient des musées américains, devait obtenir une cote inédite pour une peinture moderne (1). Baudelaire, en revanche, ne faisait pas grand cas de l’univers de Millet : « Ses paysans sont des pédants qui ont d’eux-mêmes une trop haute opinion… Qu’ils moissonnent, sèment, qu’ils fassent paître des vaches (…), ils ont toujours l’air de dire : "Pauvres déshérités de ce monde, c’est pourtant nous qui le fécondons ! Nous accomplissons une mission, nous exerçons un sacerdoce ! ". Au lieu d’extraire simplement la beauté naturelle de son sujet, M. Millet veut à tout prix y ajouter quelque chose. Dans leur monotone laideur, tous ces petits parias ont une prétention philosophique, mélancolique et raphaélesque » (2).

 

Tel fut le verdict du dandy urbain. Tout autre celui d’un autre extravagant, Salvador Dalí auquel le cinéaste catalan Joan Frank Charansonnet consacre son film. Le titre insiste sur l’aspect ésotérique de l’œuvre de Millet et sur l’attraction qu’elle exerça sur Dalí depuis son plus jeune âge. Son premier professeur de dessin, Monsieur Nuñès, en avait exposé une reproduction dans la salle de classe. L’Angélus devint pour Dalí « l’œuvre picturale la plus troublante, la plus énigmatique, la plus dense, la plus riche en pensées inconscientes qui ait jamais été ». Il lui consacra plusieurs tableaux qui en sont autant des versions daliniennes et deux textes où il développe sa méthode interprétative inspirée des théories freudiennes (3). Cette idée a été formulée dans un manuscrit égaré, comme La Lettre volée d’Edgar Allen Poe, lors du départ précipité du couple qu’il formait avec Gala en 1940.

 

L’amorce du film : une partie de campagne. Gala et Dalí sont invités chez les Roig pour célébrer l’anniversaire de ce vieil ami du peintre. Le film n’est pas une docu-fiction. C’est une fiction réaliste, incarnée par des comédiens professionnels hors pair, rompus au théâtre. À commencer par le metteur en scène lui-même qui s’attribue le rôle de Dalí. Montse Alcoverro interprète avec une grande délicatesse une Gala sexagénaire et saluons sa ressemblance frappante avec l’original. Toute la troupe serait à citer. Parmi les seconds rôles qui n’apparaissent que furtivement, il est de véritables « tronches » au sens où l’entendaient Fellini et Mocky. Autre emprunt à la tradition théâtrale, le récit observe la règle des trois unités, de lieu (la demeure des Roig, un moulin restauré), de temps (le jour anniversaire du maître de céans), d’action (la fête). À ceci près que plusieurs flashbacks brisent la continuité. Le déroulement des images, d’une luminosité splendide voulue par la directrice de la photo Ona Isnart, est interrompu par ces inserts mêmes, en un noir et blanc surexposé. Les personnages principaux sont alors incarnés par des interprètes nettement plus jeunes.

 

Au petit déjeuner, véritable cérémonial, toute la maisonnée, ou quasiment est là, grands-parents, belle-fille (le fils est aux États-Unis) et deux fillettes aux manières irréprochables. Gala et Dalí conversent en français lorsqu’ils ne sont pas en compagnie, sinon la lingua franca est l’espagnol. À la cuisine comme au jardin, on parle catalan : une domesticité proustienne, avec sa forte hiérarchie dominée par le maître d’hôtel, entouré de soubrettes que rien ne distingue et d’une cuisinière, dévouée et imbattable dans l’art de préparer les anchois au vinaigre. La famille propose une promenade dans les marais. Gala accepte mais Salvador ne s’y joint pas, ayant en tête la mise au point du happening, qu’il compte offrir en cadeau à son ami. Ce genre d’action artistique avait été lancé en 1957 par Allen Kaprow, mais Dalí doit tenir compte des goûts plus traditionnels de son assistance. Son intention est de présenter, devant le petit lac, une scène du ballet Schéhérazade, sur la suite symphonique de Rimski Korsakoff. Une féérie pour laquelle il exige deux cygnes. Il se met en rage lorsque le factotum lui apporte une demie douzaine de poules en cage. Ses désirs seront finalement exaucés.

 

Exit la famille qui ne réapparaîtra que pour la fête. En attendant, l’artiste doit recevoir un journaliste venu de Madrid, chargé d’enquêter sur un événement qui fait la une des journaux, en France et en Espagne. Le manuscrit que l’on croyait perdu depuis 1940, vient d’être redécouvert : Le Mythe tragique de l'Angélus de Millet. Interprétation "paranoïaque-critique", a été publié chez Jean-Jacques Pauvert. L’arrivée de l’homme des médias, dans un taxi jaune, met un terme à l’idylle où baignait le film, le temps étant simplement indiqué par l’anniversaire. Elle permet de dater le présent du film, jusque-là resté vague : l’année 1963 et mêle l’actualité à la fiction. Une actualité paradoxale puisqu’elle diffère de celle du tournage du film et introduit le retour du passé. Monsieur Brunet, se voit accueilli avec une certaine sécheresse. Dalí sort sa montre-gousset et déclare : « J’ai une heure à vous consacrer ». Puis il étourdit le malheureux d’un discours sans queue ni tête sur l’origine du thé bleu. Placide, difficile à désarçonner, Monsieur Brunet va soulever une double question. Comment ce manuscrit a-t-il disparu ? Et en quoi consiste l'énigme de L’Angélus ?

 

On observera que le Dalí de Charansonnet ne se lance pas dans une signification sexuelle au tableau, comme le fait le peintre surréaliste dans son texte. Dalí se fonde sur la symbolique des objets et outils que sont la fourche fichée dans le sol et la brouette. Il assimile la posture « expectante » de la femme à celle de la mante religieuse qui dévore un mari dévirilisé (4). À partir d’une autre association dalinienne, le film explore la question de l’absence du fils. Le monologue du héros est accompagné de fragments de films pâlis comme des souvenirs qui le mènent au cœur du mystère du tableau. Le hasard le mit jadis sur la voie. Il fit la connaissance d’un descendant de la famille Millet qui lui confia un secret gardé durant des générations. Devant une bonne bouteille apportée par Gala, ce personnage providentiel révéla qu’il ne se trouvait pas, à l’origine, de panier de pommes de terre dans le tableau. Mais autre chose, il ne saurait dire quoi. Millet se serait livré à ce qu’on nomme un « repentir », en dissimulant un premier jet pour diverses raisons. Dans ce cas, selon l’arrière-neveu du peintre, « pour ne pas déplaire à ses acheteurs bourgeois ».

 

Dalí déclare avoir senti, à propos de L’Angélus, « quelque chose d’incompréhensible », bien qu’il ait analysé formellement le tableau. Cette intuition est confortée par le dévoilement du « grand secret de famille ». Elle sera confirmée par l'analyse radiographique de la toile au musée du Louvre qui produira sur lui l’effet de « l’ouverture du sarcophage de Toutânkhamon ». Le panier de pommes de terre se substitue à la présence d’un petit cercueil, celui de l’enfant que le couple vient de perdre. Un fils enterré deux fois : dans le fait représenté et dans son refoulement. L’Angélus ne traite donc pas d’une prière, il est une oraison funèbre. Dalí peut alors évoquer la disparition de son frère aîné, nommé comme lui Salvador, mort trois ans avant sa naissance. Il dit la haine qu’il lui vouait, car ses parents lui en parlaient constamment : « J’ai vécu toute mon enfance avec l’idée que je portais dans mon corps et dans mon âme son cadavre agrippé » (5).

 

Il avoue, comme en psychanalyse, que ses excentricités et loufoqueries étaient pour lui « une manière de s’assurer une place dans la vie, une lutte pour prouver, dès l’enfance, que j’étais moi ». Et non le Sauveur que ses parents espéraient. Ces aveux se font par paliers. C’est le peintre qui ne veut plus quitter celui à qui il disait daigner accorder une heure. Tous les prétextes sont bons pour le retenir. Il convie le journaliste à déjeuner, puis à la fête, lui offre l’hospitalité des Roig. Finalement il le fait descendre en pyjama afin d’achever son inavouable confession. L’émotion esthétique induit une plongée dans l’inconscient. Chez le créateur, elle inspire son œuvre. Ce qui se vérifia à multiples reprises chez Dalí. En 1963 précisément, il peignit en guise d’exorcisme un Portrait de mon frère mort, où l’on distingue en miniature une réinterprétation de L’Angélus de Millet.


Le Secret de L’Angélus n’a pas cette gravité. Le film séduit par son côté suspense, sa vis comica, sa légèreté. En cela l’œuvre a une dimension ludique, proche de celle du personnage dépeint. L’interprétation exceptionnelle que nous offre le metteur en scène-acteur nous fait vivre, par ses mimiques, sa gestuelle, ses effets vocaux, à la fois le cabotinage du maître catalan et le drame qui l’a obsédé.


Nicole Gabriel

 

  • Sortie en salle du film : le 31 décembre 2025.


NOTES


(1) Au cours d’une vente aux enchères mémorable, le propriétaire des Grands Magasins du Louvre et collectionneur Alfred Chauchard acquit l’œuvre pour l’énorme somme de 800 000 francs, battant les enchères américaines. Cette vente (en 1889) se déroula au milieu d’une « frénésie patriotique ».  Chauchard fit don du tableau au musée du Louvre. L’Angélus se trouve à présent au musée d’Orsay.

 

(2) Chapitre 7 du Salon de 1859, Œuvres Complètes. T.1, p.1001. Baudelaire n’a pas vu L’Angélus de Millet, puisqu’il est mort en 1867. Mais il considérait le peintre surévalué, pour des raisons plus idéologiques qu’esthétiques.

 

(3) Le mythe tragique de l'Angélus de Millet. Interprétation "paranoïaque-critique", (Paris), Jean-Jacques Pauvert, 1963. Citation d’après les Éditions Allia, Paris 2011, p.25. Le texte précédent est une contribution à la revue Minotaure : Interprétation paranoïaque-critique de l’image obsédante de « L’Angélus » de Millet, Minotaure n°1, juin 1933. Rappelons que Dalí rendit visite à Freud, à Londres, le 19 juillet 1938, accompagné de Stefan Zweig et du poète et mécène du surréalisme Edward James.

 

(4) Comme dans l’interprétation freudienne du rêve, le contenu latent est distinct au contenu manifeste du tableau (scène de genre, scène religieuse), cette démarche constituant un des aspects de la « méthode paranoïaque-critique ». L’analyse dalinienne subvertit la vision traditionnelle faisant apparaître derrière une morale de travail et de piété des motifs érotiques dissimulés.




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