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Le siècle Lumumba, prisme des indépendances sabotées

Un supporter congolais, Michel Nkuka Mboladinga, grimé en statue de Patrice Lumumba, héros de l'indépendance,

avant le match de Coupe du monde de football entre la Colombie et le Congo à Zapopan,

près de Guadalajara, au Mexique, le 23 juin 2026. Photo Fernando Llano/AP


Né il y a 101 ans, le 2 juillet 1925, Patrice Lumumba n’a gouverné le Congo que soixante‑dix‑sept jours, mais son nom habite tout le XXᵉ siècle des indépendances. Autour de son assassinat se dessine une histoire plus vaste : celle d’empires anciens et nouveaux qui, de l’Afrique à l’Asie et au Proche‑Orient, ont saboté les promesses de souveraineté, écrasé les expériences de redistribution et fabriqué les crises contemporaines. Retracer ce fil, du Congo de Léopold II au Kenya des Mau Mau, de Mossadegh à Sankara, du Grand Liban au Burkina Faso d’aujourd’hui, c’est tenter de comprendre pourquoi les fantômes coloniaux continuent de gouverner notre présent.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


« Lumumba mort est devenu infiniment plus puissant qu’un Lumumba vivant. »

Jawaharl Nehru au New York Times, le18 février 1961.


Patrice Lumumba ne dirigea le Congo que soixante‑dix‑sept jours. Mais, depuis, il n’a jamais quitté nos consciences. Son destin n’appartient pas seulement au Congo, ni même à l’Afrique : il appartient à l’histoire du XXe siècle, celle de l’émancipation, lorsque les peuples colonisés ont tenté d’arracher leur droit à exister par eux‑mêmes. C’est aussi l’histoire d’empires, anciens ou nouveaux, qui, face à ces soulèvements, ont répondu par la violence, la contrainte, la manipulation, la division et, quand il le fallait, le meurtre. Pour nombre d’accoucheurs d’un monde nouveau, en Afrique et ailleurs, Lumumba n’est pas un simple souvenir : son nom est tout à la fois une accusation et le symbole d’un espoir de justice.


Né le 2 juillet 1925 dans le village d’Onalua, dans le Congo alors sous tutelle belge, sous le nom d’Élias Okit’Asombo, Patrice Émery Lumumba appartient à cette génération d’Africains que la colonisation n’avait pas destinés à gouverner, encore moins à parler au nom d’une nation. Son parcours est celui d’un homme qui s’extrait des marges imposées par l’ordre colonial. Il est employé des postes, journaliste, autodidacte, militant. Il connaît de l’intérieur les humiliations du système belge, ses hiérarchies raciales, son paternalisme, sa volonté de réduire les Congolais au rôle d’exécutants dociles dans une société organisée pour extraire les richesses et maintenir l’obéissance.


Cette expérience nourrit sa politisation. Lumumba n’émerge pas d’un vide : il surgit au moment où l’Afrique entière commence à se soulever contre l’ordre colonial. Dans les années 1950, l’idée d’indépendance gagne du terrain, mais elle se heurte encore à la puissance des gouvernements occidentaux, à leurs relais locaux, à leurs appareils militaires et policiers, ainsi qu’à la certitude, largement partagée dans les pays colonisateurs, que là‑bas s’accomplit une « mission civilisatrice ». Lumumba comprend très tôt que l’émancipation ne peut pas être une simple réforme : elle doit être une rupture. En 1958, il fonde le Mouvement national congolais (MNC), qui défend une ligne à contre‑courant des logiques de fragmentation : unité nationale, fin de la domination étrangère, souveraineté politique, dépassement des clivages ethniques instrumentalisés par le colonialisme.


Le roi Léopold II en couverture de "Notre Congo", album de collection de chromolithographies, Chocolat Jacques, 1948. 

Photo Tom Lucas - Collection privée.


Le Congo, proprié privée du roi des Belges


Son évolution politique se nourrit de l’injustice et de l’exploitation éhontée des richesses de son pays par le colonialisme belge depuis la fin du XIXe siècle.


La domination coloniale au Congo débute par une étrange appropriation. Contrairement à d’autres colonisations africaines menées directement par des puissances étatiques (France, Royaume‑Uni, Allemagne), la première phase de celle du Congo se caractérise par une appropriation privée par le roi Léopold II. Sous son impulsion, le territoire ne devient pas immédiatement une colonie belge, mais un espace placé sous sa souveraineté directe.


Cette configuration politique atypique aboutit à la création d’un État devenu propriété personnelle. Cette privatisation est reconnue internationalement lors de la conférence de Berlin, qui se tient du 15 novembre 1884 au 26 février 1885. Cette réunion vise à organiser le partage de l’Afrique entre puissances européennes et entérine la souveraineté personnelle de Léopold II sur l’« État indépendant du Congo ». Il faudra attendre 1908, sous la pression des scandales et des critiques internationales, pour que ce territoire soit finalement transformé en colonie belge.


Dans son immense propriété au cœur de l’Afrique, le roi exploitait à son profit 2,34 millions de kilomètres carrés (2 344 000 km²), soit soixante‑dix‑sept fois la superficie de la Belgique. Il en tirait notamment le caoutchouc sauvage, produit très demandé par l’industrie mondiale en plein essor, et l’ivoire des éléphants chassés massivement. L’historien Adam Hochschild (Les Fantômes du roi Léopold) estime que des dizaines de milliers de pachydermes ont été tués pendant le règne de Léopold. Il faut y ajouter l’exploitation des ressources forestières, et notamment des bois rares abattus massivement.


La main‑d’œuvre locale vit alors une forme d’esclavage et de travail forcé. Elle est soumise, par exemple, à des quotas obligatoires de collecte. Les informations sur le scandale, les violences et les abus du régime léopoldien commencent à se diffuser en Europe et aux États‑Unis. C’est d’ailleurs à ce propos que naît l’expression de « crime contre l’humanité ».


Les fonctionnaires coloniaux ont amputé et mutilé des Congolais à titre de punition, y compris des enfants.


Système de travail forcé


Une enquête menée par le diplomate britannique Roger Casement va heurter les consciences de nombreux citoyens occidentaux. Ce rapport, rédigé en 1904, décrit les innombrables abus commis dans cet « État libre du Congo » : travail forcé, violences exercées sur les populations locales, systèmes de quotas de caoutchouc, mutilations, répressions. Casement avertit : « Si ce système de travail forcé se maintient à cette échelle, je crois que toute la population aura disparu dans trente ans. » Le diplomate révèle que les officiers belges exigent des soldats de l’armée coloniale qu’ils apportent la preuve de leur « efficacité ». Ceux‑ci devaient rapporter la main droite des personnes tuées pour justifier l’utilisation des cartouches qui leur avaient été fournies. Dans la pratique, ce système « favorisait » des abus particulièrement cruels : des mains furent coupées à des blessés ou à des personnes encore vivantes afin de fournir les « preuves » exigées par la hiérarchie ou de terroriser les populations soumises aux quotas de production. « Pour chaque cartouche utilisée, il devait rapporter une main droite », témoignait le diplomate britannique. (1)


Le caoutchouc, au cœur de la plupart des horreurs commises au Congo


Au Congo, la collecte du caoutchouc était imposée à de nombreux villages. Lorsque les quotas n’étaient pas atteints, des expéditions punitives étaient organisées : prises d’otages, coups de fouet, incendies de villages, exécutions et mutilations. Le missionnaire américain Murphy dénonçait, dès 1895, ces exactions dans le Times : « La question du caoutchouc est au cœur de la plupart des horreurs commises au Congo. Elle a plongé la population dans un état de désespoir total. Chaque village doit apporter une certaine quantité chaque dimanche au quartier général. Le caoutchouc est récolté par la force ; les soldats poussent les gens dans la jungle ; s’ils refusent, ils sont abattus, leurs mains sont coupées et portées comme trophées au commissaire. »


Extracteurs de caoutchouc congolais dans la forêt de Lusambo (Lualaba-Kasaï) - Auteur inconnu. "The story of the Congo Free State;

social, political, and economic aspects of the Belgian system of government in Central Africa" (1905) - Wikimedia Commons


Ces constatations, relayées par des journalistes et des écrivains, contribuèrent à scandaliser l’opinion internationale et à remettre en cause le régime personnel de Léopold II au Congo. En 1905, Mark Twain publie le pamphlet King Leopold’s Soliloquy, où il fait parler le roi à la première personne pour tourner en dérision la propagande officielle et dénoncer les violences commises. Quatre ans plus tard, Arthur Conan Doyle publie The Crime of the Congo, où il reproche aux sociétés occidentales de ne pas avoir pleinement pris la mesure de « cette terrible histoire ».


Face à l’émotion qui se développe et pour éviter un désastre diplomatique, le Congo passe en 1908 du statut de propriété royale à celui de colonie belge. La forme change, mais l’exploitation économique, sociale et culturelle reste identique – comme le formule Lampedusa dans Le Guépard : il faut que tout change pour que rien ne change.


Fortune royale


La question de la fortune accumulée par le roi Léopold II, grâce au pillage des ressources de l’État « indépendant » du Congo, constitue un point de controverse récurrent dans l’historiographie coloniale. Si nous avons la certitude qu’il s’agit d’une richesse considérable, les historiens divergent sur son montant exact et sur la manière de l’évaluer. L’une des principales difficultés tient à la confusion entre les finances personnelles du roi, celles de l’État indépendant du Congo et celles des sociétés concessionnaires. Les revenus tirés de l’exploitation coloniale transitaient par des structures complexes qui rendent difficile l’établissement d’un bilan comptable précis.


Néanmoins, plusieurs indices témoignent de l’importance exceptionnelle de cet enrichissement royal. Les économistes savent que les bénéfices tirés de l’exploitation du caoutchouc explosèrent à partir des années 1890, lorsque la demande mondiale augmenta sous l’effet de l’industrialisation. L’historien américain Adam Hochschild, dans King Leopold’s Ghost, insiste sur l’ampleur de cette accumulation. Des études historiographiques ont repris son évaluation, selon laquelle les revenus tirés du Congo représenteraient environ un milliard de dollars en valeur de la fin du XXe siècle, soit 1,9 milliard aujourd’hui. D’autres chercheurs estiment que l’équivalent actuel pourrait atteindre plusieurs milliards, voire davantage selon la méthode de conversion utilisée. En effet, les résultats varient fortement selon que l’on raisonne en pouvoir d’achat, en valeur‑or ou en proportion du produit intérieur brut.


Un système d’obligations et de coercition


La professeure Catherine Coquery‑Vidrovitch, grande spécialiste de l’histoire coloniale africaine et de ses systèmes d’exploitation, décrit les phases de cette domination dans son ouvrage Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires (1898–1930). Les titres de ses chapitres – « La contrainte ; L’impôt de capitation ; Le mécanisme de la traite ; Les abus ; Les révoltes » – résument à eux seuls la logique d’expropriation. Le dernier, « L’économie de traite », souligne que la production ne résulte pas d’un marché libre, mais d’un système d’obligations et de coercition : au Congo, l’impôt, la contrainte administrative et les dispositifs de collecte remplacent les mécanismes classiques du salariat industriel. Ce « mécanisme de la traite » constitue le cœur du dispositif économique colonial.


Coquery‑Vidrovitch démonte ainsi l’inanité des justifications habituelles des défenseurs de ce type de domination. Elle décrit une structure profondément déséquilibrée : exportation massive de matières premières, faible développement des infrastructures locales orientées vers les besoins internes, concentration des bénéfices dans les circuits européens. Avec un tel modèle, le Congo est certes intégré à l’économie mondiale, mais comme espace de production de valeur exportable, non comme économie autonome.


C’est dans ce contexte que se développent les revendications d’indépendance portées par Patrice Lumumba et ses compagnons. Leur lutte s’inscrit dans un ensemble géographique qui a subi un siècle de domination et de pillage colonial, structurant profondément les sociétés qui composent le Congo.


Le Premier ministre du Congo, Patrice Emery Lumumba, lors de la proclamation de l'indépendance du Congo le 30 juin 1960.


Le discours historique de Lumumba


Le Congo belge est un territoire immense, composite, riche en minerais, traversé de tensions anciennes et nouvelles. Les autorités coloniales ont longtemps favorisé un système de division, en administrant les populations selon des catégories utiles à leur domination, en s’appuyant sur des élites intermédiaires, en entretenant l’idée qu’un tel pays ne pourrait exister sans tutelle. Lumumba, au contraire, insiste sur l’idée de nation. Non pas la nation comme slogan abstrait, mais comme construction politique capable de rassembler les forces populaires autour d’un projet de libération. C’est ce pari qui fait sa grandeur et, en même temps, sa fragilité, car les conséquences idéologiques, culturelles et ethniques de la colonisation ont profondément marqué et fracturé les populations du Congo.


Le 30 juin 1960, le pays devient indépendant. Le moment est historique, mais il est aussi empoisonné. La Belgique veut une transition ordonnée, presque élégante, comme si l’histoire coloniale pouvait se refermer sans conflit. Le roi Baudouin, dans un discours hors sol, célèbre « l’œuvre civilisatrice » de Léopold II. Les Congolais n’en croient pas leurs oreilles. Patrice Lumumba, premier ministre élu, répond par un discours qui renverse la mise en scène officielle. Il rappelle les humiliations, les brutalités, les souffrances, les travaux forcés, les vexations, les ségrégations : « Cette indépendance du Congo (…) c’est par la lutte qu’elle a été conquise (…). Une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. » Il refuse que l’indépendance soit transformée en cérémonie de gratitude. Il rétablit la vérité dans un décor fait pour l’effacer : « Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir lorsqu’il travaille dans la liberté », lance‑t‑il. (2)


Le 11 juillet 1960 à Elisabethville, Moïse Tshombe est acclamé par une foule nombreuse

 après la déclaration de l’indépendance de la riche région minière du Katanga. Photo DR


L’indépendance congolaise commence alors dans le chaos. Mutineries militaires, sécessions, luttes entre responsables politiques, manipulations étrangères : tout concourt à affaiblir le nouveau pouvoir. La riche province du Katanga fait sécession sous l’impulsion de Moïse Tshombe, avec le soutien d’intérêts économiques belges particulièrement soucieux de conserver le contrôle des ressources minières. Le Sud‑Kasaï suit une logique comparable. L’État congolais naissant est immédiatement attaqué dans ses fondations. Les puissances étrangères, quant à elles, observent avec inquiétude un dirigeant africain qui refuse de se laisser enfermer dans l’orbite occidentale.


Dans le contexte de la guerre froide


La guerre froide fournit alors le langage de la suspicion. Lumumba est vite présenté comme un homme dangereux, parce qu’il refuse de choisir la soumission à un camp contre celle à un autre. Son appel à l’aide auprès de l’Union soviétique, dans un contexte où les mécanismes internationaux se révèlent incapables de restaurer l’ordre constitutionnel, est utilisé pour le diaboliser. Mais ce qui se joue ici dépasse largement l’étiquette idéologique. Lumumba ne demande pas à changer de maître ; il cherche les moyens de résister à l’effondrement de l’État et aux forces centrifuges, soutenues par des intérêts étrangers. Ce geste, dans un monde structuré par les blocs, devient intolérable.


Les puissances occidentales ne lui laissent pas le choix. Elles appliquent partout le même procédé : discréditer, isoler puis renverser les mouvements de libération qui refusent la tutelle. C’est cette logique qui s’exprime dans ce qu’elles appellent leur « arrière‑cour », l’Amérique latine. La liste est longue, mais l’un des exemples les plus précoces reste le coup d’État de juin 1954 contre le président démocratiquement élu du Guatemala, Jacobo Árbenz, coupable d’avoir entrepris une réforme agraire et de s’être attaqué aux intérêts de la United Fruit Company. Depuis, presque tous les États du continent en ont été les victimes. Avec Cuba, cela dure depuis soixante‑cinq ans : le blocus continue de frapper l’île et de punir les choix qu’elle fit en 1959 en soutenant Fidel Castro.


Lors de la conférence de Bandung, en 1955.


Cette politique du pire, patiemment élaborée, doit se lire en regard de la conférence de Bandung, tenue du 18 au 24 avril 1955. Organisée en Indonésie, sur l’île de Java, elle se déroule dans un contexte de décolonisation et de montée des tensions de la guerre froide. Elle réunit des États asiatiques et africains déjà indépendants, comme l’Inde, l’Indonésie, l’Égypte ou le Ghana (encore en transition politique), ainsi que des mouvements de libération nationaux. Elle jette les bases d’une coopération entre pays du « Tiers Monde » et d’une position de non‑alignement entre les blocs américain et soviétique, prélude au Mouvement des non‑alignés.


Bandung a profondément influencé les idées du panafricanisme et des mouvements anticoloniaux, dont Patrice Lumumba deviendra l’un des leaders. Profitant de conflits savamment entretenus, le président Joseph Kasa‑Vubu écarte son Premier ministre, Lumumba. Le colonel Mobutu prend alors de l’importance ; les réseaux d’influence occidentaux ciblent « l’empêcheur de néo‑coloniser en rond ». Lumumba est arrêté, transféré, humilié, puis livré au Katanga. Le 17 janvier 1961, il est assassiné. Les responsabilités convergent : acteurs congolais, autorités belges, services occidentaux, dans un contexte où la logique de guerre froide sert de couverture à une opération d’élimination politique. Son corps sera ensuite détruit, dissous, pour empêcher toute sépulture, tout lieu de mémoire, tout retour symbolique.


Cette néantisation est particulièrement signifiante : il ne s’agit pas seulement de tuer un homme ; il faut aussi empêcher qu’il devienne un nom autour duquel se rassembleraient les mémoires insurgées. Ils voulaient faire disparaître Lumumba ; ils ont fabriqué un martyr, devenu le symbole du premier grand sabotage de l’indépendance africaine, celui où l’on a laissé les drapeaux changer tout en conservant l’essentiel : la dépendance, le contrôle et le pillage des ressources, l’ingérence, la violence structurelle.


Lumumba, organisateur, stratège et tribun


Patrice Lumumba n’est pas seulement un martyr. Le réduire à la figure de sa seule tragédie serait le trahir. Il fut aussi un organisateur, un stratège, un tribun. Son refus des divisions ethniques, sa volonté de construire une nation congolaise unifiée, sa lucidité sur les rapports de force internationaux font de lui un acteur majeur de l’histoire du panafricanisme politique et une figure d’espérance pour tout le continent. Son supplice témoigne aussi de la détermination des puissances impériales, masquées ou à visage découvert, à ne rien céder sur l’essentiel. Il est aujourd’hui frappant de les entendre se désoler des crises persistantes, des guerres atroces, alors qu’elles ont créé les conditions pour qu’il en soit ainsi. En assassinant les élites des pays qu’elles pillent, elles ont fabriqué les drames que subissent ces peuples. Elles ont asséché les possibilités de développement qui leur échappaient, contribuant à l’émergence de milices et de forces armées qui nourrissent la terreur dans la région des Grands Lacs – et les assassins de Lumumba sont partie prenante de ce désastre.


Au Kenya, l'insurrection des Mau Mau


Il est encore fréquent d’entendre dire que les Britanniques auraient géré la fin de leur Empire avec davantage de « doigté » que d’autres puissances coloniales. Cette idée s’appuie souvent sur une comparaison implicite avec les violences de la décolonisation française en Algérie ou au Vietnam, ou encore avec certains épisodes tragiques de la domination belge. Mais cette vision lisse du retrait britannique ne résiste pas à l’examen des faits. Dans plusieurs colonies, et notamment au Kenya, la fin de l’ordre impérial s’est accompagnée d’une répression d’une brutalité extrême. L’insurrection des Mau Mau, entre le début des années 1950 et l’indépendance du pays en 1963, en offre l’un des exemples les plus saisissants.


 Field Marshal Musa Mwariama, l’un des principaux chefs Mau Mau, passe ses combattants en revue au Kenya en décembre 1963,

à l’heure où le nouvel État indépendant prépare l’amnistie et la reddition des troupes insurgées. Photo d’archives, fin 1963, Kenya

(cliché diffusé sur les réseaux sociaux, probablement issu d’une agence de presse ou d’un fonds photographique).


Longtemps méconnue ou réduite à une « révolte tribale », la lutte des Mau Mau naît d’un contexte d’expropriation foncière, d’inégalités raciales et de domination coloniale profondément enracinées. Elle débouche sur une répression systématique, conduite par l’administration britannique avec une ampleur telle que plusieurs historiens parlent aujourd’hui d’un véritable système carcéral et militaire de masse, parfois qualifié de « goulag colonial ». Au‑delà du bilan humain, cette séquence a durablement structuré la société kényane, ses élites politiques, ses rapports à la terre et ses difficultés de développement.

 

Le mouvement Mau Mau (3) s’enracine dans un Kenya colonial où la domination britannique repose sur l’appropriation des meilleures terres au profit des colons blancs. Les hautes terres fertiles du centre sont confisquées aux populations africaines, en particulier aux Kikuyu, la plus importante communauté du Kenya central, repoussée vers des zones plus pauvres et surpeuplées. À cette dépossession s’ajoutent travail forcé, restrictions de circulation, ségrégation raciale, exclusion politique. Le système colonial ne se contente pas de capter les richesses ; il organise aussi l’inégalité sociale et la dépendance. Dans ce contexte, la revendication de la terre devient centrale : le mot d’ordre des insurgés, « terre et liberté », exprime la double exigence de restitution des moyens de subsistance et de fin de l’ordre colonial.

 

La révolte prend de l’ampleur au début des années 1950. Les combattants Mau Mau mènent une guérilla dans les forêts, attaquent des postes coloniaux, visent les infrastructures de l’autorité britannique et cherchent à déstabiliser le pouvoir impérial. Face à eux, l’administration déploie une contre‑insurrection totale : en octobre 1952, l’état d’urgence est proclamé, les arrestations de masse se multiplient, des camps de détention sont ouverts, des villages sont regroupés sous surveillance, les déplacements forcés se généralisent. Les recherches récentes évoquent plusieurs dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de personnes passées par les camps, tandis que plus d’un million de Kényans sont déplacés dans le cadre de la « villagisation forcée ». L’objectif est clair : couper la guérilla de son environnement social en contrôlant et en déplaçant les populations.

 

La violence coloniale ne fut pas seulement militaire. Elle fut aussi administrative, sociale et psychologique. Les camps ne servaient pas uniquement à isoler des suspects ; ils visaient à briser les résistances, à arracher des aveux, à remodeler les comportements. Tortures, humiliations, travail forcé, internements prolongés et violences quotidiennes ont été largement documentés par les historiens. C’est dans ce cadre que certains chercheurs ont parlé d’un « goulag colonial » : le corps du détenu, le village déplacé, la communauté surveillée deviennent les instruments d’une domination arrivée à son point de vérité.

 


Des effets à long terme


La répression des Mau Mau a eu des effets qui dépassent largement la guerre elle‑même. Sur le plan politique, elle a contribué à recomposer les élites kényanes. L’administration coloniale s’appuie sur des chefs africains loyalistes, souvent issus de notables locaux, pour administrer les campagnes et isoler les insurgés. Cette stratégie renforce une hiérarchie interne au sein des sociétés africaines. L’État postcolonial hérite ainsi d’un paysage profondément divisé : d’un côté, les anciens résistants et leurs familles ; de l’autre, les collaborateurs ou les intermédiaires du pouvoir colonial ; entre les deux, une élite administrative africaine formée dans le cadre impérial, appelée à jouer un rôle central dans l’État indépendant.


L’indépendance de 1963 n’a pas effacé ces fractures. Jomo Kenyatta, premier président du Kenya indépendant, a lui‑même été emprisonné pendant la période des Mau Mau. Son arrivée au pouvoir permet une stabilisation de l’État, mais cette stabilisation se fait au prix d’un compromis : il faut construire la nation, pacifier les mémoires, éviter de rouvrir les plaies, pense‑t‑il, soutenu par nombre de collaborateurs du système colonial et par les anciens colonisateurs. Le nouveau pouvoir adopte une stratégie de réconciliation nationale qui, dans les faits, laisse dans l’ombre une grande partie des violences coloniales. Ce silence n’est pas neutre : il protège l’unité politique, mais il retarde aussi le travail historique et la reconnaissance des victimes.


Aujourd’hui encore, la révolte des Mau Mau pèse sur la manière dont les Kényans pensent la terre, la justice historique et l’État. La question foncière n’a jamais été entièrement réglée. Les inégalités héritées de la colonisation continuent d’alimenter tensions sociales, frustrations politiques et conflits d’accès aux ressources. Le slogan « terre et liberté » demeure d’une grande actualité. Le combat des Mau Mau rappelle que l’indépendance politique ne suffit pas à corriger des siècles de dépossession : lorsque les terres ont été confisquées, quand les structures de propriété ont été modifiées au profit d’une minorité, les effets se prolongent bien au‑delà de la fin du régime colonial.


Travailleurs agricoles dans les plantations de thé autour de Kericho, au cœur des Highlands de l’Ouest.

Ces collines verdoyantes, emblématiques de l’industrie du thé kenyane, rappellent que les terres les plus fertiles

ont longtemps été accaparées pour des cultures d’exportation, prolongeant l’héritage colonial d’une économie

tournée vers l’extraction plutôt que vers la redistribution. Photo DR


Les difficultés de développement du Kenya contemporain ne peuvent pas être comprises sans ce passé. Le pays a hérité d’une structure économique profondément inégale, conçue pour l’extraction plutôt que pour la redistribution. Les terres les plus fertiles ont été concentrées entre les mains de quelques‑uns ; les infrastructures ont été pensées en fonction des intérêts coloniaux ; l’administration a été organisée pour contrôler, non pour inclure. Cette histoire éclaire les problèmes actuels : chômage élevé, sous‑emploi des jeunes, urbanisation rapide et mal planifiée, pauvreté rurale, endettement public, corruption et déficiences de gouvernance. La croissance réelle dont bénéficie le pays reste inégalement répartie ; elle profite davantage aux centres urbains et aux secteurs intégrés à l’économie mondiale qu’aux campagnes et aux jeunes sans emploi stable.


La question foncière reste un nœud majeur. Dans de nombreuses régions, l’accès à la terre conditionne encore l’insertion sociale, la sécurité alimentaire et la capacité à transmettre un patrimoine. L’absence de réforme profonde nourrit un sentiment persistant d’injustice. À cela s’ajoute l’héritage politique du colonialisme : un État souvent perçu comme distant, des logiques de clientélisme, des rivalités communautaires et de fortes inégalités territoriales entre Nairobi, Mombasa et les périphéries rurales.


Nous n’avons donc pas fini de connaître les effets à long terme des colonialismes sur les déséquilibres du monde actuel. C’est ce que rappelait justement Liliane Umubyeyi, fondatrice de l’Africa Futures Lab, lors de la cinquième conférence africaine sur la dette et le développement en août 2025, au Ghana : « Les crises contemporaines du continent – de la dette à la crise climatique – ne sont pas des “maladies” en elles‑mêmes, mais des symptômes d’un système plus profond », qu’elle qualifiait de « capitalisme colonial » (4). Plus de vingt‑deux pays africains sont aujourd’hui en situation de détresse ou de forte détresse liée à la dette. Ceci aussi fait partie intégrante de l’héritage.


Promesses bafouées

 

« Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres », prévenait Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840). Ce regard dans le rétroviseur, vers l’origine des confrontations, nous permet de mettre à distance les fariboles de ceux qui initièrent le problème, ceux‑là mêmes qui, aujourd’hui, déplorent ce qu’ils mirent en marche, comme si leurs décisions, leur idéologie, leurs erreurs d’analyse et leur arrogance n’étaient pour rien dans la situation particulièrement dégradée que nous vivons de par le monde.

 

Les colonisés, en 1945, crurent que les puissances impérialistes leur permettraient d’accéder à l’indépendance, quelles qu’en soient les modalités, même au prix de compromis et d’étapes. Par exemple, via une participation à une « Union française », promise par le général de Gaulle dans son fameux discours de Brazzaville, en janvier 1944 (5). L’oubli de ces promesses et la brutalité des réponses colonialistes stoppèrent net toute possibilité pacifique d’évolution en Algérie, après les manifestations indépendantistes réprimées militairement. Le plus connu de ces massacres eut lieu à Sétif, dans les jours du début mai 1945 : « Le journal du leader algérien Ferhat Abbas, Égalité, défendant une Algérie fédérée à la France, évoqua en 1948 une estimation comprise entre 15 000 et 20 000 morts », rappelle l’historien Jean‑Pierre Peyroulou (6).


Le port de Haïphong en 1946, grande porte maritime du nord du Vietnam. Le 23 novembre 1946, la marine française bombarde

la ville sans avertissement, tirant des centaines d’obus sur les quartiers vietnamiens : l’« incident de Haïphong »

fait plusieurs milliers de morts, principalement des civils, et marque le début de la guerre d’Indochine.


Il en fut de même en Indochine. Là aussi, la puissance coloniale française trahit ses promesses, bafoua ses accords sous l’influence des acharnés d’un passé révolu : le général de Gaulle lui‑même, au pouvoir jusqu’en janvier 1946, puis, dès juin 1946, le démocrate‑chrétien Georges Bidault. Ceux‑là crurent qu’une opération militaire ferait taire les désirs d’indépendance. Ils soutinrent les analyses et les actions de l’amiral Thierry d’Argenlieu, « cinglé mystique » selon Leclerc, contre l’avis de ce dernier, qui militait pour un compromis.

 

Le 23 novembre 1946, le père Louis de la Trinité, de l’ordre des Carmes, alias amiral Georges Thierry d’Argenlieu, ordonne le bombardement du port de Haïphong par la flotte qu’il dirige. Cette agression, sans avertissement, tue en vingt‑quatre heures 20 000 Vietnamiens, selon les services de renseignement français. Ho Chi Minh avait pourtant négocié une solution de compromis et de coopération avec Paris. Signé le 6 mars 1946, cet accord, dit « Ho‑Sainteny », reconnaissait la République démocratique du Vietnam dans le cadre de l’Union française, avec Ho Chi Minh comme président. Il stipulait que le Vietnam serait un État autonome dans la Fédération indochinoise et l’Union française, permettant à la France de stationner des troupes au Nord‑Vietnam jusqu’en 1951. L’erreur d’analyse et l’arrogance, en lieu et place de la pensée, coûteront des millions de morts dans les deux guerres menées pour empêcher l’inéluctable de se produire. Il faudra attendre le discours de Phnom Penh, le 1er septembre 1966, pour que le général de Gaulle reconnaisse, du bout des lèvres, sa stratégique et mortifère erreur.


Massacres au Cameroun


Il en fut de même au Cameroun. Entre 1955 et 1962, la France y a mené une guerre coloniale totale pour écraser le mouvement indépendantiste de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Cette « boucherie » est peu enseignée et peu connue en France. Elle survient alors que l’opinion était « occupée » par la guerre d’Algérie et, depuis, nos livres d’histoire restent silencieux sur ces crimes de masse. Elle a pourtant fait des dizaines, voire des centaines de milliers de morts, selon les sources. Cette morbide incertitude en dit long sur le respect des victimes manifesté par le colonialisme français. Un rapport historique commandé en 2022 par Emmanuel Macron conclut que l’armée française tua plus de 100 000 personnes entre 1945 et 1971, par déportations, camps d’enfermement et bombardements. L’écrivain et historien camerounais Jacques Kago Lele estime pour sa part le nombre de victimes « entre 800 000 et 1 million dans la région des Hautes Terres et dans d’autres villes telles que Douala, Yaoundé, Sangmélima, Ebolowa, Nkongsamba » (7). Rappelons que la doctrine française de la guerre dite « révolutionnaire », théorisée par le colonel Charles Lacheroy en Algérie et appliquée au Cameroun, incluait : le regroupement forcé de villages, le quadrillage de la population, l’action psychologique à grande échelle, la chasse aux maquis clandestins, l’exécution ciblée des dirigeants rebelles, et la torture érigée en arme de terreur massive. Les assassinats ciblés des dirigeants de la rébellion (repris par le général tortionnaire Aussaresses en Algérie, qui l’enseigna à la CIA, et qui devint le plan Phoenix au Vietnam) et la torture des opposants visaient à forcer la conversion des rebelles et à soumettre les populations civiles par la peur.


Thomas Sankara, interviewé par Jeune Afrique le 12 mars 1986. Archives Jeune Afrique


Sankara, une révolution étouffée

 

De même, il est étrange de voir les dirigeants français et une partie des médias feindre la surprise devant la situation actuelle au Burkina Faso, comme si le pays était entré tout seul dans le cercle des guerres et des insurrections islamistes. L’assassinat de l’intègre Thomas Sankara, le 15 octobre 1987, a ouvert la voie au pire. Douze personnes ont été tuées ce jour‑là dans les locaux du Conseil de l’Entente, dont Thomas Sankara et plusieurs de ses proches collaborateurs. L’homme déplaisait fortement à François Mitterrand et à la Françafrique, ancienne et nouvelle. Guy Penne, conseiller du président François Mitterrand et homme à tout faire sur les affaires africaines, fut alors à la manœuvre. C’est lui qui organisa en France une campagne médiatique de dénigrement à l’encontre de Thomas Sankara, en collaboration avec la DGSE, qui fournissait à la presse des documents sur de supposées atrocités, destinés à alimenter des articles à charge. L’assassinat de Thomas Sankara, perpétré par Blaise Compaoré, a vu se mettre en place une étrange alliance : celle de Guy Penne et de sa Françafrique nouvelle mouture, et celle de Jacques Foccart, conseiller du Premier ministre Jacques Chirac, Françafrique canal historique. Cette alliance Mitterrand–Chirac a stoppé net le développement, par la redistribution des richesses, qu’avait imaginé Sankara.


Les puissances occidentales se lamentent aujourd’hui de la présence active au Burkina Faso de groupes islamistes comme le Jama’at Nusrat al‑Islam wa al‑Muslimin (lié à Al‑Qaïda) ou l’Islamic State Sahel Province. Bossuet avait déjà moqué cette étrange habitude des puissants de se plaindre de crimes dont ils sont pourtant la cause première. En 1688, dans son Histoire des variations des Églises protestantes, il écrivait : « Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. »


De l’Iran au Liban, les leçons de l’Histoire


« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé », écrivait l’indispensable Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien.


Ainsi, comment comprendre le niveau de violence atteint avec l’arrivée au pouvoir des mollahs en Iran, sans prendre en compte quelques éléments clés qui changèrent la donne et l’histoire de ce pays ? Comment les experts de plateaux télé peuvent‑ils évacuer de leurs analyses les conséquences de l’opération américano‑britannique de 1953, dénommée, comme dans les séries TV d’espionnage, « opération Ajax » ? Rappelons que les États‑Unis de Dwight Eisenhower et sa CIA, alliés à la Grande‑Bretagne de Winston Churchill et à son MI6, renversèrent par un coup d’État, à la mi-août 1953, le Premier ministre de cet immense pays riche en hydrocarbures : celui‑ci, Mohammad Mossadegh, n’avait‑il pas osé, dès 1951, entreprendre une série de nationalisations de compagnies pétrolières, jusqu’alors possessions de l’Anglo‑Iranian Oil Company ?


Le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, « homme de l’année » pour le magazine Time du 7 janvier 1952.

Illustration pour Time : Boris Chaliapin


Mohammad Mossadegh défendait l’idée d’un État moderne, basé sur la Constitution de 1906, c’est‑à‑dire une monarchie constitutionnelle en transition vers un parlementarisme de moins en moins autoritaire. Il cherchait à limiter l’ingérence politique du clergé chiite dans les décisions gouvernementales, et mettait en avant la souveraineté nationale et le droit civil plutôt que la légitimation religieuse du pouvoir. L’intervention américano‑britannique a stoppé l’expérience et, en retour, tel un boomerang, cette erreur stratégique, pour cause de pétrodollars, percute depuis tout l’Occident.


Il en va de même pour la création – si ce n’est la « fabrication » – du Liban en 1920, à la chute de l’Empire ottoman. Le Liban que nous connaissons aujourd’hui n’a, en tant qu’État, jamais existé sous cette forme avant 1920. À l’époque, seul un noyau territorial centré sur le Mont‑Liban, peuplé principalement de communautés chrétiennes (dont les maronites) et druzes, était désigné comme « Liban ». Pour donner une chance à ce « petit Liban » d’exister en tant qu’État, la France, qui en était une sorte de « protecteur », lui a adjoint des territoires voisins qui en étaient indépendants. Ainsi, toutes les régions de la côte (Beyrouth, Tripoli, Saïda, Tyr) faisaient partie de la zone syrienne de l’Empire ottoman. La plaine de la Bekaa relevait du vilayet de Damas (le vilayet est l’équivalent d’une de nos provinces). Le Sud (Saïda, Tyr et la zone chiite actuelle) était alternativement dirigé par les vilayets de Beyrouth et de Damas. Toutes ces régions ont créé, dès leur rassemblement, un cocktail Molotov entre des communautés culturellement et religieusement différentes, adversaires de longue date, sinon ennemies. Et cette union factice a développé le ressentiment et la volonté d’ingérence des États amputés.


Une du Petit Journal illustré du 11 janvier 1920 montrant la carte de la Syrie et de la Cilicie sous contrôle français,

avec le général Henri Gouraud, haut‑commissaire de la France en Syrie et au Liban, et sa résidence à Beyrouth.

Ce type de représentation cartographique popularise, en métropole, la nouvelle géographie politique du Levant

issue des accords Sykes‑Picot et de la création du « Grand Liban » sous mandat français.


Le passage du « petit Mont‑Liban » au « Grand Liban » a élargi et complexifié ces tensions. Et le parrain français, laïc, inventa alors cette organisation communautarisée où chacun se voit assigné à résidence d’origine et où l’État se vit en découpe institutionnelle entre chrétiens, chiites, druzes. Les seuls refusant ce délire ethnico‑religieux étant les communistes libanais qui, de ce fait, prennent des coups de tous côtés. J’ai pu constater de visu le désastre pour les Libanais de cette violence communautariste, comme journaliste en février 1984, à Beyrouth. J’y étais en reportage lors de la prise de la partie ouest de la capitale par l’alliance dite « progressiste » des chiites du mouvement Amal de Nabih Berri et des druzes de Walid Joumblatt (dont le parti, le PPS, était membre de l’Internationale socialiste).


Nous pouvons constater aujourd’hui les conséquences de ce type de rassemblement hétéroclite, ex nihilo, décidé il y a un siècle sous la houlette d’un Premier ministre français, ensuite devenu Président de la République (1920-1924), mais aujourd’hui presque totalement oublié : Alexandre Millerand. Ce regroupement, contraint et forcé, s’appuyait sur un paravent idéologique : la défense des intérêts des maronites du Proche‑Orient. En réalité, il tenait à la volonté de Paris de contrôler le Levant, de sécuriser à son profit la côte méditerranéenne orientale, de contrôler des ports essentiels (Beyrouth, Tripoli, Saïda) et d’ainsi obtenir une position « fortifiée » face à la Grande‑Bretagne dans toute la région et en Méditerranée. Il tenait également aux puissances financières françaises qui voyaient là, sous la tutelle de la Banque de Paris et des Pays‑Bas, la possibilité de profiter des richesses du Levant. Elles créèrent, pour ce faire, la Banque de Syrie et du Grand Liban (BSL/BSGL), à laquelle se joignirent la Banque impériale ottomane (sous contrôle français), la Société générale, le Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie, le Crédit mobilier de France.

 

Il est pourtant des messages de lanceurs d’alerte, appelés souvent du beau mot de « sages », que nous avons ignorés, voire méprisés. Est‑il encore temps de faire nôtre le principe des « sept générations » que pratique la confédération des peuples iroquois (la confédération Haudenosaunee, littéralement « le peuple de la Maison longue », comme elle se nomme) : « Dans chaque délibération, nous devons considérer l’impact de nos décisions sur les sept générations à venir » Si nous voulons vraiment tenir ce principe des « sept générations », il faut sortir de la logique du profit immédiat et de la courte vue, et replacer le temps long, la mémoire et la justice au cœur des choix politiques, économiques et écologiques.


Michel Strulovici


NOTES


(1). Sur la pratique des amputations dans d’autres contextes coloniaux, le comte d’Hérisson témoigne, à propos de la conquête de l’Algérie, des barils d’oreilles coupées sur les prisonniers et des « cruautés inouïes » commises par des officiers français (La Chasse à l’homme, 1891), les oreilles indigènes étant même monnayées « dix francs la paire ».


(2). Le discours intégral de Patrice Lumumba est en ligne sur la chaîne You Tube de Africa Museum, ICI.

 

(3). Les Mau Mau ne forment pas un peuple distinct. Il s’agit d’un mouvement de résistance clandestin, composé d’hommes et de femmes en rupture avec le système colonial. Il recrute surtout parmi les Kikuyu, mais son importance dépasse largement cette seule appartenance communautaire. Il cristallise une colère sociale, paysanne et politique contre un ordre fondé sur l’injustice.

(4). Juriste et chercheuse rwandaise (également décrite comme rwandaise‑belge) spécialisée en État de droit, accès à la justice, justice de genre et justice raciale, Liliane Umubyeyi a cofondé en 2021 l’African Futures Lab, qui se présente comme un think tank dédié à la documentation des inégalités Nord‑Sud, des violences raciales historiques et contemporaines, et aux politiques de réparation. L'African Lab co-organise prochainement le Symposium africain sur les réparations climatiques : responsabilité, équité et réparation pour les populations et la planète (du 30 septembre au 1er octobre 2026 à Mombasa, au Kenya) : « À l’heure où les effets du changement climatique s’intensifient à travers l’Afrique et au sein des communautés d’ascendance africaine à travers le monde, la demande de réparations climatiques revêt une importance politique, juridique et morale sans précédent. Ce symposium réunira des dirigeants, des professionnels et des militants œuvrant à la croisée de la justice climatique, des réparations, de la biodiversité, des droits de l’homme et des solutions menées par les communautés, afin de définir collectivement une vision commune des réparations climatiques. » www.afalab.org/


(5). Dans ce discours tenu devant les dirigeants des administrations coloniales, le général de Gaulle déclare notamment : « Nous croyons, en particulier, qu'au point de vue du développement des ressources et des grandes communications, le continent africain doit constituer, dans une large mesure, un tout. Mais, en Afrique française, comme dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n'y aurait aucun progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n'en profitaient pas moralement et matériellement, s'ils ne pouvaient s'élever peu a peu jusqu'au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C'est le devoir de la France de faire en sorte qu'il en soit ainsi. »    

 

(6). Jean-Pierre Peyroulou : « Le cas de Sétif-Kherrata-Guelma (Mai 1945) ». Portail de Sciences Po, « Violence de masse et Résistance », 21 mars 2008.

 

(7). Article publié dans la revue Mots Pluriels (Université de Western Australia), consultable ici.

Dans cet article, Jacques Kago Lele (Administrateur Civil Principal en retraite, militant pour la liberté et la démocratie) parle du génocide des Bamilékés et des Bassa au Cameroun. Les chiffres donnent le frisson : 300 000 à 400 000 personnes massacrées en pays Bamiléké. 3 000 morts pour l'incendie criminel du quartier Congo à Douala le 14 juillet 1958. Ces chiffres sont confirmés dans La Françafrique. Le plus long scandale de la République, de François-Xavier Verschave (Stock, 1999). Le témoignage du pilote d'hélicoptère Max Bardet confirme : « Ils ont massacré de 300 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. [...] Les villages avaient été rasés, un peu comme Attila ».


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