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États-Unis : Little Bighorn, l'anniversaire passé sous silence

Des cavaliers font le tour des anciens représentant chaque tribu présente lors de la charge à cheval organisée dans le cadre des festivités commémorant le 150e anniversaire de la bataille de Little Bighorn, dans le Montana, le 25 juin 2026. Photo Tailyr Irvine/AP


Photoreportage. Tandis que le 250ᵉ anniversaire de l’Indépendance américaine monopolise écrans et discours officiels, les 150 ans de la bataille de Little Bighorn donnent lieu, loin des caméras, à une autre mémoire : celle des nations autochtones, qui contestent toujours la manière dont l’Amérique raconte son histoire.

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Pendant que les caméras se pressent à Philadelphie et à Washington pour le 250ᵉ anniversaire de l’Indépendance des États‑Unis, transformé en interminable célébration de la grandeur nationale – et, plus encore, de celle de Trump himself –, un autre anniversaire reste relégué en marge du récit officiel. Le 25 juin 1876, sur les rives d’une petite rivière du Montana que les colons appellent Little Bighorn et que les peuples autochtones nomment Greasy Grass, des guerriers lakota, cheyennes et arapaho infligent à la cavalerie américaine l’une de ses défaites les plus spectaculaires.


Dans la mémoire dominante, cet épisode est longtemps resté la scène héroïque du « dernier combat de Custer », immortalisé par la veuve du lieutenant‑colonel, Elizabeth Bacon Custer, qui fera de son mari un martyr de la conquête de l’Ouest à coups de livres et de conférences. La réalité est plus simple et plus brutale : cinq compagnies du 7ᵉ de cavalerie, engagées dans la Grande guerre sioux pour imposer la mainmise américaine sur les Black Hills, sont balayées en quelques heures par une coalition de nations décidées à défendre leurs terres et leur mode de vie. Cette victoire – la dernière grande victoire autochtone sur l’armée américaine – déclenchera immédiatement un appel à la vengeance, puis l’accélération du processus qui enfermera Sioux, Cheyennes, Arapaho et d’autres peuples dans un système de réserves.


Tout, dans la séquence qui mène à Little Bighorn, dément le roman national que l’Amérique commémore en ce moment à grands déploiements de drapeaux et de feux d’artifice. En 1868, le traité de Fort Laramie avait garanti aux Sioux la possession des Black Hills ; quelques années plus tard, la découverte d’or dans ces montagnes sacrées rend ces promesses caduques. Ulysses S. Grant intime alors aux Sioux de rejoindre des réserves fixées par Washington, sous peine d’être considérés comme « hostiles » ; l’ordre militaire est clair : briser la résistance par une « guerre totale », tuer les guerriers, capturer femmes et enfants, détruire chevaux et réserves de nourriture. Custer, héros de la guerre de Sécession reconverti en officier de cavalerie, s’y emploiera d’abord à Washita en 1868, où le village du chef cheyenne Black Kettle est décimé malgré les drapeaux blanc et américain hissés en signe de paix.


En juin 1876, c’est la même logique qui le conduit à diviser ses troupes et à foncer sur un camp qu’il croit sous‑évalué, malgré les avertissements de ses éclaireurs autochtones. Face à lui, le camp de Sitting Bull rassemble des Lakota, des Cheyennes du Nord et des Arapaho qui viennent de repousser les troupes du général Crook à Rosebud Creek, une semaine plus tôt. Lorsque Marcus Reno attaque l’un des flancs, il se heurte à une contre‑offensive menée par le chef de guerre Gall ; la charge de Crazy Horse achève d’encercler le bataillon de Custer sur une hauteur pelée qui sera plus tard rebaptisée Last Stand Hill. Aucun des hommes placés sous son commandement direct ne survivra ; le récit de ses dernières minutes ne repose que sur des témoignages autochtones fragmentaires, souvent contradictoires, qui insistent moins sur l’héroïsme d’un officier blanc que sur le chaos d’une bataille de poussière, de cris et de fumée.


Reconstitution historique


Cent cinquante ans plus tard, le site de Little Bighorn est un parc national où cohabitent un cimetière militaire, les stèles blanches qui marquent l’emplacement supposé des soldats tombés, et un mémorial autochtone inauguré en 2003 pour honorer Lakota, Cheyennes et Arapaho morts en défendant leurs terres. Du 25 au 27 juin 2026, les autorités organisent des commémorations officielles : discours, reconstitutions, cérémonies multiconfessionnelles. On y parle de « réconciliation », de « sacrifices des deux côtés », de « tournant de l’histoire de l’Ouest » ; beaucoup plus rarement de traités piétinés, d’appropriations illégales ou de famine organisée par la suspension des rations pour forcer la cession des Black Hills après 1876.


Pendant ce temps, à l’autre bout du continent, le quart de millénaire de l’Indépendance se raconte comme l’avènement d’une démocratie exemplaire, championne autoproclamée des droits humains, venue « apporter la liberté » au reste du monde. Entre ces deux anniversaires, une ligne de fracture traverse le récit national : d’un côté, la célébration d’une révolution anti‑coloniale devenue mythe fondateur ; de l’autre, la mémoire entêtée de ceux pour qui la République naissante n’a signifié que dépossession, déplacements forcés, destruction des écosystèmes et effondrement des sociétés autochtones.


Le 4 juillet, les discours officiels rediront que l’Amérique fut « conçue dans la liberté » et engagée à l’égalité de tous. Le 25 juin, sur les collines de Greasy Grass, les stèles de granit rappelaient une autre histoire : celle d’une nation bâtie aussi sur l’or volé, les traités reniés et la guerre sans merci contre celles et ceux qui refusaient de disparaître. Entre les deux, il n’y a pas seulement un écart de calendrier mais une lutte pour le sens même des mots « indépendance » et « liberté » – et pour le droit, aujourd’hui encore, des peuples autochtones à raconter leur propre version de l’Histoire.


L'anniversaire de la déclaration d'indépendance des États-Unis ? « Pour moi, cela ne marque que 250 ans d’injustice envers les peuples autochtones », rétoque Jim Real Bird, membre de la tribu Crow et coordinateur de la reconstitution historique de Little Bighorn. « Il y a là une sorte d’énergie qui perdure, car nous disposons de ce récit direct qui nous a été transmis », ajoute Jon Eagle Sr., ancien responsable de la préservation historique de la tribu de Standing Rock, issu de la bande Hunkpapa de l’Oceti Sakowin : « C’est l’une des choses que nous disons toujours à notre peuple lorsque nous nous réunissons : ils ont échoué dans leurs tentatives de nous anéantir. Nous sommes toujours là, en tant que peuple ancestral profondément lié à notre environnement. »


Dominique Vernis


Photoreportage Tailyr Irvine/AP










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