Lucinda Childs, arpentages dans l’œuvre
- Nicolas Villodre
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Lucinda Childs dans The Mile-Long Paper Walk (1965) de James Lee Byars, fonds CND, photo Nicolas Villodre
Après Rennes et avant Albi, le Frac Franche‑Comté à Besançon expose la chorégraphe Lucinda Childs, figure majeure de la danse postmoderne, à travers ses partitions, diagrammes et traces filmées, tandis qu’un ouvrage de Lou Forster en dévoile les pratiques d’écriture et de lecture, ce geste singulier de « danser page à la main » qui relie ses œuvres aux avant‑gardes chorégraphiques et conceptuelles.
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Une photographie en noir et blanc, démesurément agrandie, montrant Lucinda Childs dans la pièce de James Lee Byars, The Mile-Long Paper Walk, accueille d'emblée le visiteur dans le hall d'entrée de la Cité des arts de Besançon, conçue par Kengo Kuma et l'agence Archidev. La jeune femme est « échevelée, livide » et, qui plus est, vêtue de peau de bête - comme eût dit l'auteur de La Conscience, natif de la cité. Elle a l'allure de certains top models actuels de Giambattista Valli, de Schiaparelli, de Matthieu Blazy (Chanel), de mannequins des sixties comme Nena von Schlebrügge (la mère d'Uma Thurman), ou de celle nommée "Elle" par Helmut Newton, de tops de Michel Goma et de son assistant Jean-Paul Gaultier (Dior). L'habit rappelle aussi certaines tenues traditionnelles réunies par Charles Fréger dans son album photographique Wilder Mann ou la figure du sauvage.
Devant la photo de Lucinda Childs est posée la réplique du mètre pliant ou, plutôt, du yard pliant en papier pelure créé par James Lee Byars pour permettre à l’interprète d’arpenter l’espace où se déroule l’action, qui consiste précisément à délimiter son champ, à parcourir le territoire, à l’évaluer ou le faire évoluer en dépliant à loisir, de manière improvisée ou créative, la paperole ou quilling en accordéon se trouvant au sol. En formant des dessins géométriques, des parcours, des motifs, des éléments de chorégraphie, l’interprète donne valeur artistique à une activité ludique, sublimant un geste banal comme avait pu le faire cinquante ans plus tôt Marcel Duchamp avec ses ready‑made. La pièce The Mile-Long Paper Walk se déroule, littéralement, dans un cadre non théâtral, « tandis qu'en arrière-plan le public apparaît à la balustrade », comme le décrit Lou Forster. L'œuvre est à la fois l'objet conservé au MoMA : un « cahier » en papier japonais avec des feuilles fixées par des rivets, ayant pour dimensions 30 x 180 x 10 cm, "empaqueté dans du papier de soie" – et le jeu qui consiste à le déployer dans l'espace.
Après l'échappée belle des chorégraphes du Judson Church Theater dont Lucinda Childs fut l'une des figures marquantes, après les « performances » dans la rue, les galeries d'art, les musées, etc., on assista au retour à la maison, autrement dit à la scène, au théâtre à l'italienne et, à la fin des années 70, au retour à la raison, au spectacle, au ballet.
La grande salle d'exposition bisontine qui, après celle du Frac Bretagne de Rennes et avant celle du Centre d'art Le Lait d'Albi, présente une large traversée de l’œuvre de Lucinda Childs qui est coupée en deux parties du fonds d'archives qu'elle a personnellement déposé au CND : un élément spatial, fixe - une gigantesque vitrine subtilement éclairée par un liseré de leds contenant notes, croquis, diagrammes, dessins, polaroïds que la chorégraphe commença à exposer comme tels à partir de 1986 - et un élément mouvant - un mur où sont projetées en diptyque des images vidéo en basse résolution montrant ses œuvres captées entre 1979 et 1993 et partie de ses collaborations avec Philip Glass, Jon Gibson, John Adams, Elizabeth Swados, Xenakis, Sol LeWitt, Mapplethorpe, Nan Hoover, Bob Wilson, Frank Gehry : Dance 1979), Mad Rush (1981), Available Light (1983), Portraits in Reflexion (1986), One and One (1993).
Nicolas Villodre
Lou Forster, Page à la main. Lucinda Childs et les pratiques de la danse lettrée, Paris, éditions Macula, 2026, 448 pages, 42 €.
Lucinda Childs, Une subversion du cadre, du 14 juin 2026 au 3 janvier 2027 au Frac Franche-Comté, Cité des arts, 2 passage des arts, Besançon.

A lire : "Choré-graphies. Dessiner, danser (XVIIe-XXIe siècle)",
publié le 8 mars 2025.






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