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« Maintenant, ils sont à nous ». Russie et vol d'enfants, les preuves du trafic.



EXCLUSIF : la conseillère de Poutine aux «droits de l’enfant», Maria Lvova-Belova, organise en personne des enlèvements d’enfants dans les orphelinats du Donbass. Et elle a elle-même «adopté» un adolescent de Marioupol.


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Alerte enlèvements. Alors que les forces ukrainiennes progressent dans la libération de la région de Kharkiv, les Russes poursuivent leur politique de déportation de civils. Hier, 8 septembre, l'administration militaire russe (ROV) a contraint les villageois de Velikiy Burluk à embarquer dans deux grands bus de 56 places pour être "évacués" vers la Russie. Les mères qui refusaient ont été menacées de ce que les enfants seraient enlevés de force et adoptés en Russie. De mauvaise grâce, elles ont alors pris place dans ces bus, pour une destination inconnue, de l’autre côté de la frontière.


De l’aveu même des autorités russes, plus de 3,4 millions de civils auraient ainsi été déjà "évacués" depuis le 24 février. Et parmi ces civils, plus de 550.000 enfants. Après le récent rapport de Human Rights Watch sur les camps de filtration et les déportations de civils (lire ICI); après la mise en ligne par les autorités ukrainiennes d’une plateforme qui recense, au 9 septembre, 7.240 cas d’enfants déportés et 239 "disparus"; après le lancement d’une pétition internationale, « Sauvons les enfants ukrainiens déportés en Russie » (Lire ICI) qui a recueilli, en une semaine, plus de 55.000 signatures, le sujet a rebondi cette semaine aux Nations Unies.

« Il y a des accusations crédibles de transferts forcés d’enfants non accompagnés vers le territoire occupé par la Russie ou vers la Fédération de Russie elle-même », a déclaré mercredi 7 septembre Ilze Brands Kehris, la sous-secrétaire générale des Nations unies pour les droits de l’Homme, lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur les déplacements forcés en Ukraine : « Nous sommes inquiets du fait que les autorités russes aient adopté une procédure simplifiée pour accorder la nationalité russe aux enfants qui ne sont pas sous la garde de leurs parents, et que ces enfants soient éligibles à l’adoption par des familles russes », a-t-elle ajouté.


Sans surprise, l’ambassadeur russe à l’ONU Vassili Nebenzia a rejeté en bloc toutes ces accusations "infondées" qu’il a qualifiées de « légende ». On commence à être habitués. Le bombardement de la maternité de Marioupol ? L’œuvre des Ukrainiens eux-mêmes. Le massacre de Boutcha ? Une mise en scène des services de renseignements britanniques. Celui de la prison d’Olenivka ? Là encore, les Ukrainiens qui auraient délibérément tué leurs propres combattants. Idem pour la centrale de Zaporijjia, avec des obus ukrainiens qui ont l’étonnante faculté d’inverser leur trajectoire au tout dernier moment, juste pour faire croire aux inspecteurs de l’AIEA qu’ils auraient tirés depuis les positions russes.

L'ambassadeur de la Russie aux Nations Unies, Vassili Nebenzia, le mercredi 7 septembre 2022,

lors d'une réunion du Conseil de sécurité de l'ONU. Photo Yuki Iwamura / Associated Press


L’empire russe, avec Vladimir Poutine, est devenu empire absolu du cynisme, du déni et du mensonge. La déportation d’enfants ukrainiens en Russie ne serait donc qu’une "légende", un énième ragot occidental ? Vassili Alexievitch Nebenzia serait bien inspiré de lire… la presse de son propre pays. Car, au fond, rien n’est caché.

Certes, qu’une institution régionale (celle de de Krasnodar, au sud de la Russie) propose à l’encan 300 bambins de Marioupol à adopter sur le champ, en se félicitant au passage d’en avoir déjà expédié un millier aux quatre coins de la grande Russie, l’annonce est promptement retirée d’Internet, où elle a fait sensation (Lire ICI). Mais chassez le naturel, il revient au galop. Les Russes (enfin, à tout le moins, les Poutiniens) sont tellement fiers de "dénazifier" l’Ukraine et de "russifier" ses habitants, qu’ils communiquent volontiers leurs "exploits".

Or, dans cette entreprise génocidaire de russification forcée, les enfants sont une proie de choix. Et les orphelins, tout particulièrement.

Maria Lvova-Belova version bigote (à gauche), et Maria Lvova-Belova version pin-up (à droite)


C’est là qu’intervient Maria Lvova-Belova. Cette âme charitable de 38 ans, mariée à un programmeur informatique, Pavel Kogelman, qui a choisi la voie sacerdotale (il a été ordonné prêtre orthodoxe), est elle-même devenue bigote de premier plan après des jeunes années plutôt olé-olé mâtinées de culture pop. Elle s’est investie dans plusieurs actions caritatives (dont une "Maison de Veronica", à Penza, une pension pour jeunes handicapés sévères -autour de laquelle tournent de méchantes rumeurs de détournements d’allocations destinées à ces jeunes handicapés) tout en se faisant élire, sous la bannière de Russie Unie (le parti de Poutine) à la Douma pour la région de Penza, à 650 kilomètres au sud-est de Moscou).


Par la grâce de Saint Vladimir (Poutine), Maria Lvova-Belova a été nommée en novembre dernier Commissaire aux droits de l'enfant auprès du Président de la Fédération de Russie. En clair, la conseillère de Poutine pour lesdits "droits de l’enfant".

A gauche : Maria Lvova-Belova (à gauche) et Eleonora Fedorenko (au centre), le 22 avril 2022,

lors d’une "livraison" d’oprphelins du Donbass à Moscou. A droite : Eleonora Fedorenko


C’est à ce titre que notre Maria Lvova-Belova a pris très à cœur le sort des pauvres enfants du Donbass. En avril, déjà, elle organisait à Aprevevka, dans la banlieu de Moscou, une réunion avec le gouverneur de la région de Moscou, Andrei Vorobyov, pour le placement "sous tutelle temporaire" (dans l’attente d’une adoption), de 27 premiers enfants transférés en train du Donbass par l’entremise d’Eleonora Fedorenko, "conseillère aux droits des enfants" de l’autoproclamée "République de Louhansk" (ICI, en russe).

La signature par Vladimir Poutine, le 30 mai, permettant d’octroyer la citoyenneté russe aux orphelins du Donbass ainsi qu’aux enfants "privés de soins parentaux", a grandement facilité cette filière de trafic d’enfants, organisée au plus haut sommet de la Fédération de Russie.


Sans qu’il soit possible, à ce stade, d’établir un historique complet des convois d’enfants déportés, il peut au moins être établi, sur la base des propres confidences de Maria Lvova-Belova, qu’une centaine d’enfants sont arrivés à Moscou et déjà adoptés dans six régions différentes de Russie, celle de Moscou, mais aussi à Toula (sur les bords de l’Oupa, à 170 kms au sud de Moscou), à Kalouga (en Russie centrale), à Voronej (à 465 kms au sud-est de Moscou) et… dans le district autonome de Iamalo-Nénétsie, en Russie asiatique, dans la région arctique ! « Nous devons rendre hommage à nos merveilleuses familles russes, qui, de manière désintéressée, ayant déjà eu quelques enfants chacune, ont déjà commencé à adopter des enfants », déclarait mi-juillet Maria Lvova-Belova. Elle avait le culot d’ajouter que ces orphelins avaient eux-mêmes « choisi leur propre famille d'accueil ». Et avec quel sens de l’humanisme ces placements sont effectués ! : « certains des enfants sont apparentés les uns aux autres et constituent des groupes familiaux de cinq ou six personnes. De tels orphelins ne pouvaient pas être divisés, nous avons donc dû faire beaucoup d'efforts pour trouver des parents d'accueil pour ces enfants. » Et de citer, à titre d’exemple, « Tatyana et Dmitriy, résidents de la région de Moscou, [qui] ont pris en charge neuf orphelins du Donbass, qui sont tous frères et sœurs entre eux. Les petits réfugiés ont été accueillis à la gare par leurs nouveaux parents adoptifs et par la vice-ministre du développement social de la région de Moscou, Darya Romanova », déclare-t-elle (Lire ICI, en russe).

Le 22 juillet 2022, Maria Lvova-Belova accompagne en personne des orphelins du Donbass dans une famille adoptive à Kalouga


Comme l’indique un article paru le 13 juillet dans la presse russe (ICI), ces 108 enfants, âgés de 5 à 16 ans, ont été « retirés la veille directement des institutions pour enfants de Donetsk, Shakhtyorsk et Makeyevka par Maria Lvova-Belova, commissaire présidentielle aux droits de l'enfant, avec l'aide du Comité d'enquête russe et du ministère de la Défense. » Ces enfants se sont aussitôt vu attribuer la nationalité russe. « Maintenant, ils sont à nous », proclame dans le même article Elena Zaitseva, chef du département de la tutelle et de la protection des mineurs au sein du département du travail et de la protection sociale de Moscou. Elle précise avoir effectué un voyage spécial à Rostov-sur-le-Don et à Koursk pour sélectionner ces enfants…

Maria Lvova-Belova, son mari prêtre orthodoxe et une partie de leur 9 enfants, naturels ou adoptés


La Fédération de Russie a donc mis en place, avec la complicité des gouverneurs régionaux, une filière organisée de trafic d’enfants, n’en déplaise à l’ambassadeur russe aux Nations Unies. Quant à la très charitable Maria Lvova-Belova, elle a elle-même donné de sa personne, comme elle le raconte dans une interview accordée à Readovka (lire ICI en russe). Alors qu’elle a déjà, avec son prêtre d’époux, cinq enfants naturels et quatre enfants adoptés, la famille s’est agrandie d’un adolescent de 16 ans, Philip, "prélevé" dans un internat de Marioupol. Quand elle a vu Philip, dit-elle, « Mon cœur est sorti de ma tête ».

Évidemment, si le cœur se met à sortir de la tête, la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre (qui interdit le transfert d'enfants du territoire des hostilités vers le territoire d'un État agresseur), ça ne tient pas…


Jean-Marc Adolphe


Photo en tête d'article : Maria Lvova-Belova, nommée en novembre 2021 Commissaire aux droits de l'enfant auprès du Président de la Fédération de Russie, et une partie de sa famille.

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