Marc Bloch, l'entrée au Panthéon du "supplicié n°14"
- Michel Strulovici

- 16 juin
- 18 min de lecture

Derrière les barreaux. Hommage à Marc Bloch, œuvre de Ernest Pignon-Ernest issue d'une série de dessins au fusain, collés en 2012 dans un bâtiment de l'ancienne prison St Paul à Lyon, où a séjourné Marc Bloch.
Intellectuel brillant et homme d'action, fusillé par la Gestapo lyonnaise il y a 82 ans, le 16 juin 1944, Marc Bloch va faire son entrée au Panthéon, aux côtés de Jean Moulin et de Missak Manouchian, grandes figures de la Résistance. Il sera le premier historien à être accueilli dans ce haut lieu de la mémoire nationale. Un voile pudique risque toutefois de recouvrir les commémorations à venir : bien avant d'être livré à la répression nazie, les lois antisémites du régime de Vichy avaient déjà mis à l'index le co-fondateur des Annales.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé.
Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé,
si l’on ne sait rien du présent. »
Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, chap. I,
« L’histoire, les hommes et le temps », VII, « Comprendre le passé par le présent ».
Au soir du 16 juin 1944, il y a tout juste 82 ans, vingt-neuf Résistants sont extraits de leurs cellules de la prison de Montluc – haut lieu de la répression nazie à Lyon – et embarqués en camions, officiellement pour un « transfert ». Ils sont en réalité conduits dans un champ près du hameau des Roussilles, sur la commune de Saint‑Didier‑de‑Formans, dans la Dombes. Alignés, puis poussés dans le pré, ces Résistants sont abattus par des officiers de la Gestapo, à coups de rafales de mitrailleuse tirées dans le dos. Inhumés à la va‑vite, leurs corps ne seront identifiés qu’après la Libération.
Dès le 26 juin 1945, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, une première cérémonie solennelle rend hommage au « supplicié n° 14 ». Huit décennies plus tard, la France s’honore en accueillant au Panthéon – ce 23 juin 2026 – Marc Bloch, qui rejoint ainsi Jean Moulin et Missak Manouchian, grandes figures de la Résistance. Historien médiéviste d’exception, cofondateur avec Lucien Febvre de la revue Annales d’histoire économique et sociale (devenue Annales. Histoire, Sciences sociales), il devient le premier historien à entrer au Panthéon. Avec lui, c’est une partie de l’université – celle qui choisit la Résistance et tomba au combat, comme Jean Cavaillès, Jacques Solomon, Georges Politzer, Daniel Decourdemanche dit Jacques Decour, Victor Basch – qui l’accompagne. (1)
Hommage est ainsi rendu à un historien qui sut allier rigueur intellectuelle et engagement, jusqu’au sacrifice. La vie de Marc Bloch incarne en effet une certaine idée de la République, fondée sur l’universalisme, la citoyenneté et la responsabilité civique. Son destin ouvre une réflexion qui dépasse largement le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Elle interroge la place des intellectuels, le sens de la citoyenneté et les fragilités de la démocratie elle-même, autant de questions qui placent cet hommage au cœur de notre actualité.

Marc Bloch. Photo DR
La « République des professeurs »
Marc Bloch : son nom évoque simultanément le savant, le soldat, le résistant et le citoyen. Peu d’intellectuels français auront incarné comme lui, avec autant de force, la rencontre entre le savoir et l’engagement.
Sa vie traverse les grands bouleversements du premier XXe siècle : l’affaire Dreyfus, la Première Guerre mondiale, l’entre-deux-guerres, l’effondrement de 1940, Vichy, la Résistance et la répression nazie. Elle épouse également l’une des plus importantes révolutions intellectuelles de l’époque : la transformation radicale de la discipline historique.
Lorsqu’il naît à Lyon le 6 juillet 1886, l’histoire universitaire française est encore largement dominée par le récit politique, diplomatique et militaire. Lorsqu’il meurt fusillé le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, il laisse derrière lui une discipline profondément renouvelée. Cette transformation constitue l’un des héritages les plus durables du XXe siècle intellectuel.
Marc Léopold Benjamin Bloch naît dans une famille profondément attachée à la République. Son père, Gustave Bloch, historien de l’Antiquité et professeur à la Sorbonne, appartient à cette génération d’universitaires qui considèrent l’enseignement comme une mission civique. La Troisième République construit alors son identité autour de l’école, de la science et de l’université. Pour ces hommes, le savoir n’est pas seulement une activité intellectuelle : il est un instrument d’émancipation.
Marc Bloch grandit dans cet univers. Élève brillant, il entre à l’École normale supérieure en 1904. Il obtient l’agrégation d’histoire et géographie en 1908. Comme beaucoup de jeunes historiens de sa génération, Marc Bloch effectue ensuite plusieurs séjours d’études en Allemagne, notamment dans les universités de Berlin et de Leipzig. L’université allemande constitue alors le centre principal de la recherche historique et des sciences sociales.
Marc Bloch y découvre l’héritage de grands historiens comme Leopold von Ranke, promoteur d’une histoire fondée sur l’étude critique et méthodique des sources, ainsi que les travaux de Karl Lamprecht, qui accorde une place importante aux dimensions économiques, sociales et culturelles de l’histoire. Il est également sensibilisé aux réflexions de Max Weber sur les rapports entre société, économie, religion et pouvoir. Au contact de ces courants intellectuels, Marc Bloch se familiarise avec des méthodes de recherche rigoureuses et avec une approche plus scientifique et comparative des phénomènes historiques. Cette ouverture intellectuelle, associée à son intérêt croissant pour les autres sciences sociales, influencera durablement son œuvre et contribuera plus tard à l’originalité de l’école des Annales, qu’il fondera avec Lucien Febvre.
Une époque où les sciences nouvelles bouleversent le regard des chercheurs
Très tôt, Marc Bloch refuse de réduire l’histoire à la simple accumulation de faits. Son ambition est déjà plus vaste : comprendre les sociétés, comprendre les hommes, comprendre les mécanismes profonds qui structurent les civilisations. Marc Bloch est l’enfant de cette époque où les sciences nouvelles bouleversent et élargissent le regard des chercheurs. Avec l’irruption de l’École des Annales, c’est une rupture fondamentale qui se crée, en ce début du XXe siècle, avec l’histoire dominante : celle de l’école méthodique.
Celle-ci, dans son approche, privilégie les archives officielles, les événements politiques, les guerres, les traités et les grands personnages. Ses figures majeures en sont Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, auteurs de l’ouvrage de référence Introduction aux études historiques (1898). Une de leurs formules célèbres résume leur méthode : « Pas de documents, pas d’histoire ». Ces deux historiens ont certes permis de professionnaliser la discipline, mais ils avaient plutôt tendance à réduire le passé à une suite d’événements.

Emile Durkheim. DR. Marc Bloch reprend l’idée durkheimienne de faits sociaux comme objets spécifiques, collectifs, extérieurs aux individus, ce qui l’amène à traiter les structures féodales, les croyances royales ou les mentalités paysannes comme des réalités sociales à expliquer,
et non comme une simple somme de psychologies individuelles.
La sociologie, cette science naissante, va mettre les pieds dans le plat. François Simiand, un proche du fondateur de la discipline, Émile Durkheim, critique sévèrement cette manière de comprendre l’histoire. Dans un texte devenu classique, publié en 1903, il dénonce ce qu’il appelle les « trois idoles » : l’idole politique, l’idole individuelle, l’idole chronologique. Selon lui, les historiens accordent trop d’importance aux événements spectaculaires et pas assez aux réalités sociales. Et cette critique trouve un écho chez le jeune Marc Bloch.
L’histoire ne peut plus ignorer les transformations qui affectent alors les sciences humaines. La sociologie d’Émile Durkheim renouvelle l’étude des sociétés. La géographie de Paul Vidal de la Blache met en lumière le rôle des territoires. L’économie et la démographie ouvrent de nouvelles perspectives. Marc Bloch comprend que l’histoire doit dialoguer avec ces disciplines. Elle ne peut plus prétendre comprendre seule les sociétés humaines.
L’histoire cesse d’être une discipline isolée. Elle devient un carrefour
Comme nombre de citoyens français et allemands, Marc Bloch va être marqué au plus profond par la Première Guerre mondiale. Mobilisé comme officier, il sert pendant toute la durée du conflit. Il est plusieurs fois cité pour sa bravoure et reçoit la Croix de guerre ainsi que la Légion d’honneur. Cette expérience du front nourrit sa réflexion future. Elle lui apprend que les sociétés ne se comprennent pas uniquement depuis les bibliothèques, mais également sur le terrain.
Après cette terrible guerre, il rejoint l’Université de Strasbourg. Le contexte est exceptionnel. L’Alsace vient de redevenir française. L’université bénéficie d’importants moyens. Elle attire de jeunes chercheurs venus de disciplines diverses. C’est là que Marc Bloch rencontre Lucien Febvre. Les deux hommes partagent les mêmes interrogations et souhaitent dépasser les limites de l’histoire traditionnelle.
Autour d’eux gravitent des figures majeures comme Maurice Halbwachs, le spécialiste de la mémoire collective, ou le psychologue Charles Blondel. Une véritable effervescence intellectuelle règne à Strasbourg. Le dialogue entre disciplines devient la règle. L’histoire cesse d’être une discipline isolée. Elle devient un carrefour.
L’année 1929 constitue une date fondatrice. Marc Bloch et Lucien Febvre créent les Annales d’histoire économique et sociale. L’événement dépasse largement le cadre d’une simple revue universitaire. Les Annales proposent une nouvelle manière d’écrire l’histoire. Pour en saisir les fondamentaux, il est nécessaire de la replacer dans un ensemble plus vaste, affirment-ils.
Les historiens doivent désormais s’intéresser aux structures économiques, aux phénomènes démographiques, aux comportements collectifs, aux croyances, aux mentalités, aux cadres géographiques, aux pratiques culturelles. Il s’agit de construire une « histoire totale ». Cette ambition marque une rupture décisive avec l’historiographie précédente. L’histoire ne doit plus seulement raconter. Elle doit expliquer, comprendre, comparer, analyser. Cette révolution méthodologique transformera durablement l’ensemble des sciences humaines.
Expliquer les phénomènes humains plutôt que simplement les raconter
Publié en 1924, Les Rois thaumaturges constitue l’un des ouvrages les plus novateurs de son temps. Marc Bloch y étudie la croyance selon laquelle les rois de France et d’Angleterre pouvaient guérir les écrouelles par simple contact. L’auteur ne cherche pas à savoir si le miracle existait. Il cherche à comprendre pourquoi des millions d’hommes y ont cru.
Cet « angle » original, qui mobilise l’histoire, mais aussi la psychologie collective, l’anthropologie et la sociologie, est immédiatement salué par nombre de chercheurs, à l’exception des historiens « traditionnels ». Cette inversion du regard révolutionne la discipline. Les croyances deviennent elles-mêmes des faits historiques. L’histoire ne porte plus seulement sur ce qui s’est passé. Elle s’intéresse à ce que les hommes ont pensé, imaginé et cru.
Dans sa préface à la réédition des Rois thaumaturges (Gallimard, 1983), le grand historien médiéviste Jacques Le Goff, soulignant l’importance fondatrice de l’ouvrage de Marc Bloch, le qualifie de « chef-d’œuvre inaugural de l’histoire des mentalités ». Aujourd’hui encore, cette approche irrigue l’anthropologie historique, l’histoire culturelle et l’histoire des représentations.

Les Rois Thaumaturges, réédition Armand Colin, 1961, et La Société féodale, couverture de l'édiction originale, 1949.
Avec La Société féodale, publiée entre 1939 et 1940, Marc Bloch approfondit encore sa méthode. Il ne décrit pas seulement les institutions médiévales. Il cherche à comprendre l’organisation globale d’une civilisation et tout devient objet d’étude historique : les liens de dépendance, les rapports de domination, les systèmes de fidélité, les structures économiques, les représentations collectives.
L’approche se veut également comparative et Marc Bloch refuse l’enfermement national. Il compare sans cesse les expériences européennes. Cette démarche préfigure l’histoire comparée moderne. Elle contribue également à faire de lui l’un des grands innovateurs des sciences historiques.
Pendant l’Occupation, Marc Bloch rédige ce qui deviendra son testament intellectuel : Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. Le livre ne sera publié qu’après sa mort. Il demeure l’un des textes fondateurs de la réflexion historiographique contemporaine.
Marc Bloch y écrit : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier ». Cette formule célèbre résume toute sa conception du métier. L’histoire n’est pas la science du passé. Elle est la science des hommes dans leur temps.
Dans cet ouvrage, Marc Bloch défend également une conception scientifique de l’histoire, fondée sur la critique rigoureuse des sources mais aussi sur la nécessité de comprendre les sociétés humaines dans leur globalité. Il critique l’histoire purement événementielle et plaide pour une histoire ouverte aux autres sciences sociales, notamment à la sociologie, à l’économie et à la géographie. Cela, aujourd’hui, nous paraît une évidence. Ce n’était pas le cas alors.
Enfin, cette œuvre est considérée comme un véritable manifeste de l’École des Annales : elle renouvelle profondément la discipline historique en affirmant que l’historien doit chercher à expliquer les phénomènes humains plutôt qu’à simplement les raconter. Un tel appel continue aujourd’hui de structurer la réflexion historique mondiale. (2)
L’influence de Marc Bloch dépasse largement les frontières de notre pays. Depuis 1945, l’École des Annales devient l’un des courants historiographiques les plus influents au monde. Fernand Braudel développe l’histoire de la longue durée. Georges Duby renouvelle l’histoire médiévale. Jacques Le Goff transforme l’histoire culturelle. Emmanuel Le Roy Ladurie contribue à l’histoire quantitative.
Le modèle des Annales inspire des chercheurs en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Amérique latine et aux États-Unis. L’idée fondamentale demeure la même : comprendre les sociétés dans leur complexité, croiser les disciplines, dépasser le simple récit événementiel. Il est possible de parler ici de révolution scientifique et culturelle.
Face à "l'étrange défaite", un homme d'action
Réduire Marc Bloch à sa seule figure d’universitaire serait un contre-sens : il fut aussi un homme d’action, engagé jusqu’au sacrifice. C’est cette double fidélité au savoir et à la Résistance que la nation s'apprête à saluer au Panthéon.
La Première Guerre mondiale constitue un moment fondateur de sa vie. Mobilisé en août 1914 comme sergent d’infanterie, il participe aux combats les plus durs du conflit. Son courage est reconnu par ses supérieurs. Il termine la guerre avec le grade de capitaine, décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur. Cette expérience le marque durablement. Elle nourrit son patriotisme républicain, mais aussi sa méfiance à l’égard des discours héroïques et des mythologies nationales. Bloch a vu la guerre de près. Il connaît le prix humain des décisions politiques et militaires.
L’historien apprend alors ce qu’il écrira plus tard : la compréhension des sociétés ne peut être séparée de l’expérience concrète des hommes. La guerre lui enseigne également l’importance du témoignage. Elle lui montre combien les contemporains peuvent mal comprendre les événements qu’ils vivent. Cette idée deviendra l’un des thèmes majeurs de sa réflexion méthodologique.

Le 14 juin 1940 à Paris, les troupes allemandes défilent sur l’avenue Foch ; à droite, un cliché devenu célèbre des rares Parisiens
restés dans la capitale, regardant les troupes occupantes défiler dans la détresse et la consternation.
Lorsque l’Allemagne envahit la France en mai 1940, Marc Bloch est à nouveau mobilisé. À cinquante-trois ans, père de six enfants, il aurait pu être dispensé de partir au front, mais il refuse. Il assiste en direct à l’effondrement de l’armée française et à la débâcle de l’État. À chaud, dès l’été 1940, il rédige un texte exceptionnel : L’Étrange Défaite.
Ce livre n’est ni un simple témoignage ni un mémoire de guerre. C’est une enquête historique menée sur un événement dont l’auteur est lui-même acteur. Il y remarque notamment : « D’un bout à l’autre de la guerre, le métronome des états-majors [français] ne cessa pas de battre plusieurs mesures de retard ».
Cette enquête est animée par une conviction, peu commune à l’époque. Il y affirme dans son introduction : « Un jour viendra, tôt ou tard, j’en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s’ouvriront ; les brumes, qu’autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l’ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu ; et, peut-être, les chercheurs occupés à les percer trouveront-ils quelque profit à feuilleter, s’ils le savent découvrir, ce procès-verbal de l’an 1940. »
Il est rare qu’un historien applique les outils de sa discipline, dans de telles conditions, à son propre présent. Bloch y analyse les défaillances du commandement militaire, l’immobilisme administratif, l’inadaptation des élites, l’incapacité à comprendre les transformations du monde moderne, la sclérose intellectuelle de nombreuses institutions françaises.
Démobilisé, Marc Bloch aurait pu quitter la France. Des universités américaines lui proposent des postes. Il refuse. Ce choix est celui d’une fidélité à ses convictions. Écarté de l’enseignement par les lois antisémites de Vichy, contraint à une forme d’effacement social, il refuse d’être le jouet des événements. À Lyon, où il se replie, il prend contact avec les réseaux clandestins de la Résistance.

Créé à Lyon en décembre 1941, Le Franc-Tireur est le journal clandestin du mouvement éponyme. La publication est dirigée dès mars 1942 par Georges Altman, journaliste au Progrès de Lyon, et compte Marc Bloch parmi ses principaux rédacteurs. Elle dénonce avec virulence
la Révolution nationale et le nazisme. Trente-sept numéros du Franc-Tireur paraissent. Ils sont diffusés d’abord en zone sud, puis à Paris
en 1944, où leur tirage atteint les 165 000 exemplaires. Photo Pierre Verrier / Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation.
Au début de 1943, il rejoint le mouvement Franc-Tireur (3). Il a alors plus de cinquante ans et va s’y investir en mettant son intelligence, son savoir, ses réseaux, au service du combat patriotique, dans toutes ses déclinaisons : rédaction de tracts, organisation de filières, participation à la presse clandestine.
Marc Bloch se transforme alors en « Narbonne », son nom de résistant. Il devient rapidement chef régional de Franc-Tireur, à Lyon, puis son délégué régional au sein des Mouvements unis de Résistance (MUR). Il participe notamment au Comité général d’études, fondé par Jean Moulin, comme correspondant expert pour l’enseignement. Ce comité anime la réflexion stratégique des MUR sur l’organisation politique de la France après la Libération.
Cette continuité entre le savant et le résistant est l’une des caractéristiques les plus remarquables de son parcours. Pour Marc Bloch, comprendre le monde implique d’assumer une responsabilité à son égard.
Le 8 mars 1944, Marc Bloch est arrêté par la Gestapo de Klaus Barbie, sur le pont de la Boucle, à Lyon. La traque débute en février 1944, quand un patron de boîte de nuit de Lyon, agent français de la Gestapo, reçoit d’un indicateur un renseignement désignant deux cafés fréquentés par des résistants. Le 6 mars, une équipe mixte d’Allemands et de Français cerne les lieux et interpelle plusieurs dizaines de personnes.
Édouard Vacher, chargé de la diffusion de journaux de résistance, est porteur de documents dont s’empare la Gestapo. Les arrestations se multiplient dès le lendemain, dont celle du neveu de Marc Bloch. Les interrogatoires sous la torture fournissent aux Allemands l’adresse de « M. Blanchard », fausse identité de Marc Bloch. Aux mains de la Gestapo, Marc Bloch est conduit dans les locaux de l’École de santé militaire. Il y est interrogé et torturé, puis transféré à la prison de Montluc. Malgré les violences subies, il ne révèle aucun renseignement susceptible de compromettre ses compagnons.
Le 16 juin 1944, quelques jours après le Débarquement allié en Normandie, il est extrait de sa cellule avec vingt-neuf autres résistants. Tous sont conduits à Saint-Didier-de-Formans. Ils sont fusillés. Marc Bloch a cinquante-sept ans.
La double mort de Marc Bloch
Raconter succinctement, comme je le fais ici, l’œuvre et l’action de Marc Bloch suppose également de comprendre son rapport au judaïsme. Marc Bloch n’est ni un penseur religieux ni un intellectuel communautaire. Il n’a consacré aucun ouvrage à l’histoire juive. Il ne revendique aucune identité particulière dans son travail scientifique.
Comme beaucoup de Juifs français de sa génération, il appartient à un monde profondément marqué par l’idéal républicain d’intégration. Cette génération est celle de l’émancipation. Elle croit que la citoyenneté transcende les appartenances religieuses. Elle considère la République comme le cadre politique permettant à chacun de participer pleinement à la vie nationale. Marc Bloch est l’un des héritiers de cette tradition.
Dans L’Étrange Défaite, il remarque : « Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. »
Et il conclut ainsi, anticipant le Sartre de Réflexions sur la question juive : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite ». (4) Et il se définit ainsi : « Français par naissance, j’ai bu à la source de sa culture ; j’ai fait miennes ses traditions ; je n’ai connu d’autre patrie que la France. »
Son fort sentiment d’adhésion à cette idée républicaine de la nation résume le drame de Marc Bloch et de très nombreux Français d’origine juive à l’époque de la dictature vichyste, de l’étoile jaune, des rafles et des déportations vers les camps d’extermination. L’homme qui a servi la France pendant deux guerres découvre soudain qu’une partie de l’État ne le considère plus comme un citoyen à part entière.
Les travaux récents de la professeure Alya Aglan, qui enseigne à Panthéon-Sorbonne l’histoire contemporaine, invitent aujourd’hui à relire le parcours de Marc Bloch sous ce jour particulier.
Dans La double mort de Marc Bloch (Flammarion, Champs histoire, 2026), elle montre que son destin ne peut être réduit à son exécution par les nazis. Une première mort l’a précédée : une mort civique. Les lois antisémites de Vichy l’excluent progressivement de la communauté nationale. Il est écarté de l’enseignement supérieur, marginalisé, déchu de ses droits.
Alya Aglan le définit en ces termes : « Rayé de ses cadres, interdit d’exercer sa profession, publiquement banni, spolié, exclu de la direction de la revue qu’il avait fondée, condamné à une mort civique avant de l’abandonner à la barbarie nazie. » (5) Cette formule est essentielle. Elle rappelle que les persécutions ne commencent pas avec les arrestations ou les exécutions. Elles commencent par l’exclusion, par le retrait des droits, par la négation de l’appartenance et par la transformation du citoyen en “étranger intérieur”.
Alya Aglan poursuit : « À la violence de l’occupant s’était ajoutée celle de l’État français, sa mort physique étant précédée d’une mort civique largement absente du récit commémoratif. »

Lucien Febvre (1878-1956). Co-fondateur des Annales avec Marc Bloch, il ne s'est guère ému
des lois antisémites de Vichy qui ont écarté son "ami".
Il faut remarquer que Lucien Febvre, lui, ne ressentit aucun problème de conscience devant l’expulsion de son “ami”. Il resta à la direction de la revue des Annales. Qui ne dit mot consent. Il entérina donc les lois antisémites de Vichy, et va tranquillement continuer à publier et à enseigner au Collège de France.
Il prend le contrôle exclusif des Annales, rebaptisant la revue, en 1942, Annales d’histoire sociale, ce qui lui permet de néantiser son ancien ami du générique. Tout au long de l’Occupation, Lucien Febvre entretiendra des relations avec les milieux collaborationnistes. À la Libération, comme nombre de partisans de Vichy, il est épargné par toute procédure d’épuration. Il va pouvoir continuer tranquillement son activité académique.
En 1946, sa première décision est de rebaptiser, en 1946, la revue des Annales, dont le titre complet devient Économies, Sociétés, Civilisations, histoire – si l’on peut dire – de faire oublier (un peu) son passé. En 1947, il devient le premier président de la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études (future EHESS). Il meurt en 1956, consacré comme le grand patron de l’école historique française. L’entrée de Marc Bloch au Panthéon sonne donc comme un rappel des faits et une réhabilitation.
Dans son analyse, Alya Aglan rappelle que Vichy ne fut pas seulement un régime soumis à l’Allemagne nazie. Il fut aussi un acteur de l’exclusion. À cet égard, l’ouvrage Vichy. Histoire d’une dictature. 1940-1944, écrit par des spécialistes de cette époque sous la direction de Laurent Joly, publié en octobre 2025 chez Taillandier, ne laisse aucun doute sur cette volonté assassine.
Aussi, comme l’écrit Alya Aglan, l’hommage à l’universitaire résistant « se double ici d’une réparation symbolique : la patrie réintègre celui qu’elle a elle-même expulsé ».
Marc Bloch, notre contemporain
Pourquoi Marc Bloch nous parle-t-il encore aujourd’hui ? Les questions qu’il a affrontées demeurent les nôtres : qu’il s’agisse de la démocratie, de la citoyenneté, de la mémoire, du rapport entre savoir et engagement.
Les débats contemporains, notamment sur l’identité nationale et l’universalisme, montrent que ces questions restent ouvertes. À droite, certains courants identitaires tendent à définir la nation par des critères culturels, religieux ou civilisationnels qui s’éloignent de la tradition républicaine. À gauche, certaines approches critiques considèrent l’universalisme républicain comme un discours masquant des rapports de domination. Ces critiques peuvent différer, mais elles conduisent à marginaliser l’héritage intellectuel porté par des figures comme Marc Bloch.
Or, sa trajectoire rappelle une réalité complexe. Certes, l’universalisme républicain n’a jamais été parfait. Il a connu – et connaît – des échecs, des contradictions, des trahisons, et Vichy en fut la plus terrible. Mais il a également constitué, et constitue toujours, un puissant vecteur d’émancipation. Pour des générations d’hommes et de femmes, il permit le dépassement des appartenances particulières. Marc Bloch a incarné cette promesse. Et c’est précisément parce qu’il y croyait que son exclusion fut si tragique.
Marc Bloch occupe aujourd’hui une place singulière dans la mémoire française. Il est l’un des fondateurs d’une révolution intellectuelle qui a transformé l’écriture de l’histoire. Il est aussi l’un des grands témoins de l’effondrement démocratique du XXe siècle. Son œuvre a appris aux historiens à regarder les sociétés dans leur profondeur, à étudier les structures plutôt que les seuls événements, les croyances plutôt que les seules décisions politiques, les hommes ordinaires autant que les grands personnages.
Mais sa vie a porté une autre leçon. Elle rappelle que le savoir n’est jamais totalement séparé de la responsabilité civique. Que la connaissance du passé n’est pas une retraite hors du monde. Qu’elle peut devenir une forme d’engagement.
À l’heure des replis communautaristes et de leurs éventuels affrontements, il est bon de rappeler avec lui ce qui fait nation : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. » (6)
Michel Strulovici
NOTES
(1). Le premier cercle se forme dès l’automne 1940 autour du philosophe marxiste Georges Politzer, du physicien Jacques Solomon et du germaniste Jacques Decour. Depuis leurs appartements clandestins, ils fondent L’Université libre et La Pensée libre, journaux ronéotypés destinés à rompre l’isolement des professeurs et des étudiants sous l’Occupation. En 1942, la brigade spéciale anticommuniste démantèle ce réseau. Politzer et Solomon sont fusillés le même jour, le 23 mai 1942, au Mont-Valérien. Decour est exécuté quelques jours plus tôt, sans avoir vu paraître le premier numéro des Lettres françaises clandestines qu’il avait contribué à fonder.Jean Cavaillès, normalien d’exception, philosophe des mathématiques, fonde dès 1940 l’un des premiers réseaux de résistance organisés, Libération. Arrêté par la Gestapo en février 1944, il est fusillé à Arras le 4 avril, à quarante ans. Victor Basch, philosophe et président de la Ligue des droits de l’homme, est assassiné avec son épouse par la Milice en janvier 1944, à quatre-vingt-un ans.
(2) Je me suis beaucoup appuyé sur l’excellent ouvrage écrit par vingt chercheurs et professeurs d’histoire sur vingt historiens et penseurs qui vont de Marc Bloch à Jacques Le Goff, en passant par Marx et Tocqueville. Ce livre, Les historiens, a été publié chez Armand Colin en février 2003. L’article sur Marc Bloch est écrit par l’historien Dominique Barthélémy, professeur à l’université de Paris-Sorbonne.
(3) Né à Lyon à l’automne 1940, le mouvement Franc-Tireur s’impose rapidement comme l’un des principaux réseaux de résistance en zone sud. Fondé autour de Jean-Pierre Lévy, Yves Farge et Eugène Claudius-Petit, il rassemble des profils variés (intellectuels, fonctionnaires, femmes, jeunes), tous militants unis par le refus de l’armistice et du régime de Vichy. Dès ses débuts, le mouvement se distingue par son organe de presse clandestin, Franc-Tireur, dont les tirages augmentent malgré la répression. Au fil des mois, le réseau structure ses activités : diffusion de tracts, renseignement, aide aux réfractaires et préparation de l’action armée. Il participe également aux efforts d’unification de la Résistance intérieure, qui aboutissent en 1943 à la création des Mouvements unis de la Résistance (MUR). Ancré dans la région lyonnaise, Franc-Tireur devient un lieu de convergence pour de nombreuses figures, dont Marc Bloch, illustrant la diversité sociale et intellectuelle de la Résistance française.
(4) L’Étrange Défaite (1940), Marc Bloch, éd. Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1990, p. 31.
(5) Alya Aglan, La double mort de Marc Bloch, Flammarion, 2026 ; voir aussi la recension d’Armand Bruthiaux dans La Cliothèque (en ligne).
(6) L’Étrange Défaite (1940), Marc Bloch, éd. Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1990, p. 198.
"Marc Bloch, l’esprit de l’Histoire", exposition dans la Crypte du Panthéon, du 25 juin 2026 au 10 janvier 2027 : ICI
A écouter en podcast : "Marc Bloch au Panthéon", podcast en 9 épisodes sur le site du Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation : https://podcast.ausha.co/seconde-guerre-mondiale/playlist/marc-bloch-au-pantheon-2






Hommage, tardif, mais qu'en aurait pensé l'intéressé, l'historien éclairé ?
Alya Aglan décrit très bien "la double peine" subie par ces mots : "... l’hommage à l’universitaire résistant -Marc Bloch- « se double ici d’une réparation symbolique : la patrie réintègre celui qu’elle a elle-même expulsé ». ... "
Pour Marc Bloch, "L'Histoire est un sport de combat" Miles Davis "Jack Johnson" (1971)
" https://www.youtube.com/watch?v=up9yWDl0jBc&list=RDup9yWDl0jBc&start_radio=1 "
Et il y a Emmanuel Macron, le président stakhanoviste de la panthéonisation.
Pense-t-il bénéficier de l'aura des morts ? Il fera à chaque fois un discours ... lénifiant.
Le 1er juillet 2018, Simone Veil et son époux Antoine Veil sont entrés au Panthéon.
Le 11 novembre 2020 entrée de l'écrivain et ancien combattant Maurice…