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En Hautes Fagnes (Belgique), sur la piste des sorcières

Dernière mise à jour : il y a 3 heures

La Pierre du Diable, près de Waimes, en Belgique. Capture d'écran d'une vidéo pour promouvoir

une campagne de financement participatif sur Ulule.


Au cœur des Hautes Fagnes, autour de la Pierre du Diable, un clip et un reportage portés par Isabelle Françaix et ses complices réactivent les légendes de sorcellerie du ban de Waimes. En filmant les habitants d’aujourd’hui sur un ancien lieu de supplice, le projet interroge ce qui subsiste des chasses aux sorcières et du folklore local dans une époque saturée d’images et de technologies.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 



Entre les brumes des Hautes Fagnes et la mémoire des bûchers, un projet artistique veut raviver un imaginaire menacé par la standardisation numérique. À Hockniez, près de Waimes, autour de la Pierre du Diable, la photographe et écrivaine Isabelle Françaix – dont les humanités accueillent chronique "Flagrant délire" – et la musicienne Lydie Thonnard, associées à la guide Aurélie Lodomez, préparent un film et un reportage qui mêlent folklore local, histoire des chasses aux sorcières et attachement à un paysage longtemps perçu comme hostile.


Pour l’anthropologue Tim Ingold, le paysage n’est pas une simple « terre regardée », mais une « terre façonnée » qui devient, par nos gestes et nos récits, un « paysacte » (lire ICI). C’est cette transformation que le projet des Macrales se propose de filmer : comment un rocher, un tertre au gibet, un château aux cachots sombres deviennent les points de cristallisation d’une mémoire collective, entre terreur religieuse passée et curiosité contemporaine pour les mythes. Les Hautes Fagnes, landes piégeuses, roches surgies de nulle part, brumes impénétrables, offrent le décor idéal à ce travail de réactivation des légendes.


Le film en noir et blanc, tourné autour de la Pierre du Diable, mettra en scène les habitants du hameau, les enfants en cabrioles, la présence tutélaire des anciens, les jeunes femmes et hommes venus se rassembler autour de ce rocher dynamité entre les deux guerres mondiales. La pierre, immobile, presque éternelle, portera en elle les récits de sabbats et de « macrales » – ces sorcières supposées servir Satan – tandis que la caméra captera un village du XXIe siècle, pris entre la vie ordinaire et la mémoire des procès où l’on brûlait vifs, ou après strangulation, les accusé·es de sorcellerie.


Un deuxième temps du projet consiste en un reportage en couleurs de 26 minutes, nourri des témoignages des participant·es et des habitants des Hautes Fagnes. À la taverne Chez Remy, à Xhoffraix-Malmédy, chacun sera invité à raconter ses souvenirs, ses histoires étranges, son rapport aux contes de sorcières, aux nains qui répareraient les chaussures déposées devant leurs trous, aux loups-garous et autres créatures surgies des veillées hivernales. L’enquête s’inscrit dans la continuité du travail du docteur es Lettres Willy Marichal, qui recueillait déjà dans les années 1936-1937 les récits transmis dans les chaumières des Hautes Ardennes.


Le reportage ne se contente pas de juxtaposer les voix des habitants. Il s’appuie aussi sur plusieurs figures locales : outre Aurélie Lodomez, Stany Noël, échevin du tourisme de Waimes, et Serge Nekrassoff, historien et directeur adjoint de la Station scientifique des Hautes Fagnes, éditeur de contes et légendes. Tous seront invités à mettre en perspective la violence des XVIe et XVIIe siècles – le concile de Bâle, le Malleus Maleficarum, la mise à mort d’une cinquantaine de personnes dans le ban de Waimes entre 1630 et 1633 – avec les peurs plus diffuses de notre époque décrite comme « dystopique ».


À travers la figure de Saint Remacle trompant le diable pour qu’il abandonne son rocher, la légende de la Pierre du Diable rappelle la force d’un imaginaire qui cherche à expliquer l’inexplicable : pourquoi ce bloc de pierre, brisé en trois, surgit-il au milieu d’un plateau ? Pourquoi y voyait-on la marque du sabot du diable, censée recueillir le sang versé lors des sacrifices du sabbat ? En filmant ce rocher aujourd’hui, avec drones et caméra légère, le projet interroge ce passage du sacré et de la peur à une patrimonialisation contemporaine, où l’on visite les lieux de supplice comme autant de sites touristiques.


Matériellement modeste – un Canon 5D, un iPhone Pro, un zoom H5, quelques LED, un ou deux drones –, la démarche se veut à la fois légère et profondément ancrée dans le territoire. Les fonds collectés via une campagne de financement participatif doivent permettre la réalisation vidéo du clip, mais aussi, si l’objectif est dépassé, la composition de la « Scottish des macrales », la régie, les frais de tournage et l’habillage sonore du reportage. L’enjeu ne se limite pas à soutenir une création indépendante : il s’agit de redonner chair à une histoire locale méconnue, de faire circuler ces récits au-delà des Hautes Fagnes, de reposer la question de ce que nous faisons aujourd’hui de nos peurs anciennes et de nos paysages façonnés.


En Hautes Fagnes, sur la piste des sorcières, la caméra d’Isabelle Françaix ne traque pas les spectres, mais les façons dont un territoire continue de travailler celles et ceux qui l’habitent. Entre la pierre blessée, les landes austères et les voix contemporaines, une autre histoire s’écrit : celle d’un imaginaire patrimonial qui refuse de se dissoudre dans les flux numériques et cherche, à hauteur d’homme, à renouer le dialogue entre nature, folklore et mémoire collective.


  • Pour contribuer au financement participatif du projet sur Ulule : https://fr.ulule.com/-les-macrales/ (la campagne se termine le 15 juillet. Il manque à ce jour un peu plus de 1 000 €)


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