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Aux orques, citoyens


Au printemps 2026, un bébé orque échoué à Punta del Este, en Uruguay, malmené par des tempêtes extrêmes, bouleverse tout un pays avant d’être euthanasié. À l’autre bout de l’Atlantique, les orques de Marineland d’Antibes, nées en captivité, attendent entre décisions de justice, projets de sanctuaire marin et fermeture du parc. La Journée mondiale de l’orque, ce 14 juillet, rappelle combien la fragilité de ces cétacés condense celle des écosystèmes marins, pris entre dérèglement climatique, économie du spectacle et lente invention de formes de réparation.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Au début du printemps 2026, les Uruguayens se découvrent, malgré eux, protagonistes d’un drame marin. Tous les regards convergent vers la Playa Mansa, à Punta del Este, station balnéaire huppée, où une jeune orque, malmenée par plusieurs jours de tempête, s’échoue. Les images montrent un corps noir et blanc balloté par la houle, incapable de regagner le large, entouré de bénévoles, de pompiers, de vétérinaires qui tentent de la maintenir en vie dans quelques dizaines de centimètres d’eau. Le récit, d’abord relayé par la presse uruguayenne puis repris en Europe, documente la mobilisation : cordons de sécurité, expertise vétérinaire, débats entre ceux qui plaident pour tout tenter et ceux qui constatent sa faiblesse extrême, son incapacité à se nourrir, à respirer normalement.


Fin avril 2026 à Punta del Este, en Uruguay, des équipes de sauvetage ont vainement tenté, toute la nuit,

de secourir une jeune orque échouée sur le rivage.


La décision tombe : l’orque doit être euthanasiée. À l’aide d’une grue, son corps est hissé hors de la plage puis transporté vers la faculté vétérinaire pour autopsie. Un pays entier se retrouve endeuillé par un bébé épaulard, victime collatérale de tempêtes exceptionnellement violentes, elles-mêmes nourries par un régime climatique déréglé. Dans ce théâtre mêlé de compassion, de curiosité et de tristesse, la Journée mondiale de l’orque, ce 14 juillet, agit comme un révélateur : derrière l’emblème de l’animal « majestueux », il y a des individus pris dans des systèmes rendus instables par l’activité humaine — météo extrême, bruit, raréfaction des proies, collisions avec des infrastructures côtières.


À plusieurs milliers de kilomètres, de l’autre côté de l’Atlantique, une autre histoire se joue depuis des années autour d’un bassin : celle des orques de Marineland, à Antibes. Ici, il ne s’agit pas de tempête mais de procédures : expertises ordonnées par la cour d’appel d’Aix-en-Provence, décisions du tribunal de Grasse, interventions du ministère de la Transition écologique, batailles juridiques menées par l’association One Voice et d’autres ONG. La loi de novembre 2021 acte la fin de tous les spectacles de cétacés à partir de décembre 2026, condamnant à terme le projet du parc, sans prévoir de solution évidente pour les animaux nés en captivité, incapables de survivre seuls en mer.


Deux orques du Marineland d'Antibes en 2024. Photo Thierry Garro / La Provence


Entre 2023 et 2024, la mort de deux orques — Moana, puis Inouk — relance la polémique sur leurs conditions de détention. Les expertises évoquent des problèmes dentaires, des pertes de poids, un « piteux état de santé », tandis que le parc défend la qualité de ses soins et tente d’obtenir l’autorisation de transférer les cétacés vers un établissement étranger, notamment au Japon. La justice bloque : le tribunal de Grasse interdit tout déplacement des orques hors d’Antibes tant qu’une expertise indépendante n’est pas achevée, sous peine d’une astreinte de 15 000 euros par jour et par animal, décision confirmée en appel. Les ONG plaident, elles, pour une solution qu’elles jugent éthique et conforme à la loi : le transfert de Wikie et Keijo vers un sanctuaire marin en Nouvelle-Écosse, au Canada, porté par le Whale Sanctuary Project.


En décembre 2025, le ministre délégué à la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, affiche son soutien à cette option dans la presse régionale, la qualifiant de « meilleure solution, à la fois éthique, crédible et conforme au droit ». Marineland réplique en dénonçant une « solution hypothétique », sans calendrier précis ni garanties suffisantes pour le bien-être des animaux. La fermeture du parc, effective début 2025, ne simplifie rien : dauphins, otaries et phoques sont progressivement redéployés vers d’autres structures européennes, mais les orques restent, prises en charge par une équipe réduite, dans un établissement désormais fermé au public. Leur avenir se joue sous le double regard de la justice et du gouvernement, dans un temps politique qui ne coïncide pas avec le temps biologique de grands mammifères marins confinés depuis leur naissance.


Le miroir entre Punta del Este et Antibes donne toute sa portée à cette Journée mondiale de l’orque. À Punta del Este, c’est le dehors qui détruit : une mer en furie, des tempêtes, des dérèglements climatiques qui chassent un jeune animal hors de son milieu et le condamnent sur une plage. À Antibes, c’est le dedans qui enferme : des bassins trop étroits, des années de spectacle, une législation qui évolue, une économie qui s’effondre, des décisions administratives qui tardent, tandis que les corps continuent de se dégrader. Dans les deux cas, l’orque est pris dans une nasse où l’humain est omniprésent — spectateur, gestionnaire, sauveteur, militant, juge.


La biologiste néo-zélandaise Ingrid Visser, fondatrice de l'Orca Research Trust. Instagram


L’initiative de cette journée de l'orque, lancée en 2013 par la biologiste néo‑zélandaise Ingrid Visser, spécialiste des orques (1), et par des réseaux militants n’a pas l’ampleur institutionnelle des « journées internationales » créées par l’ONU, mais elle impose une focale : regarder cet animal plutôt que le consommer comme image. Ce que racontent Punta del Este et Marineland, c’est la difficulté à inventer des réponses qui ne soient ni sacrificielles ni purement technocratiques : sauver ou euthanasier un animal échoué ; maintenir ou déplacer des orques captives ; accepter ou refuser le tempo incertain des sanctuaires. En toile de fond, la Journée mondiale de l’orque rappelle qu’il ne s’agit pas de cas isolés, mais des symptômes d’un rapport plus général entre sociétés humaines, droit, climat, économie du spectacle et vie marine.


Dominique Vernis


(1). Ingrid Visser est une spécialiste des orques, qu’elle étudie depuis le début des années 1990. Elle a fondé l’Orca Research Trust, contribué à la reclassification des orques de Nouvelle‑Zélande en espèce « nationalement critique » et milite contre leur captivité, notamment via la Free Morgan Foundation.


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