Peut-on parler avec la Coordination rurale ?
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 2 jours
- 18 min de lecture

Parler avec un représentant de la Coordination rurale, est-ce nécessairement "pactiser avec l'extrême-droite" ? Libre à chacun d'en juger, mais de préférence après avoir lu le long entretien qui suit, avec Benoît Wiart, co-président de la Coordination rurale de l'Aisne. D'abord comprendre, et pour cela évoquer le cœur de son métier : la culture d'asperges -avec Marcel Proust en savoureux renfort-, puis son engagement syndical et le "ras-le-bol" dont témoignent les récentes manifestations d'agriculteurs, en terminant sur quelques propositions qui pourraient, pourquoi pas ?- contribuer à résoudre la "crise agricole".

Entretien avec Benoît Wiart, co-président de la Coordination rurale de l'Aisne, mené le 15 janvier 2026
Origines familiales et apprentissage du métier
Les humanités - Certains naissent avec une cuillère d'argent dans la bouche. En ce qui vous concerne, ce serait plutôt avec une botte d'asperges dans le berceau ?
Benoît Wiart - Non : quand je suis né en 1965, mon père ne faisait pas encore d'asperges. Il a démarré cette production en 1980, quinze ans après ma naissance. Donc je ne suis pas né avec une botte d'asperges, ni d'ailleurs avec une cuillère d'argent !
Avant de se mettre à l'asperge, votre père était déjà agriculteur ?
Benoît Wiart - Oui, agriculteur et éleveur de bovins charolais. J'ai repris en partie son exploitation et une partie de l'élevage qu'il avait créé. Mes grands-parents venaient d'un milieu agricole traditionnel.
Votre père semble avoir été un entrepreneur dans l'âme...
Benoît Wiart - C'était un vrai paysan. Un homme qui a toujours aimé son métier, comme moi d'ailleurs. Il l'aime toujours, vous savez, il a 94 ans et il s'intéresse encore à ce que je fais. Il me donne son avis, même s'il s'inquiète chaque fois que je change quelque chose, parce que ça ne vient pas de lui et qu'il n'a pas suivi l'évolution de ces changements. Mais il m'a laissé mener ma barque comme je l'entendais. Mon père lit La France Agricole — un journal agricole très général qui lui permet de suivre les infos du secteur. C'était vraiment la Bible des agriculteurs...
Qu'est-ce qui l'a décidé à se mettre à l'asperge ? Ce n'est pas banal, quand même.
Benoît Wiart - D'abord, il faut avoir des terrains adéquats. L'asperge ne se cultive pas n'importe où. Nous avions un voisin qui en cultivait depuis une vingtaine d'années dans le village, et mon père voulait se diversifier.
Spécialisation et choix stratégiques
Et vous aujourd'hui, vous ne faites que de l'asperge ?
Benoît Wiart - Je me suis spécialisé dans l'asperge, oui. Je continue mes grandes cultures — blé, orge, colza, betteraves —, mais l'asperge est devenue ma production principale. Quand j'ai repris, j'ai augmenté progressivement, mais à un moment donné, j'ai dû me séparer de mon atelier animal. On ne peut pas travailler sept jours sur sept au printemps pour une production d'asperges importante et avoir en même temps un élevage. Les pâtures se situaient entre 50 et 80 kilomètres de l'exploitation — si vous aviez un problème, vous perdiez votre après-midi ou votre matinée.
Et puis, la société a changé. Mon père travaillait avec ma mère et avait un salarié. Moi, j'ai eu une vie personnelle différente, et au fil du temps, les exploitations qui avaient un salarié ne pouvaient plus en avoir — ce n'était plus rentable. J'ai donc investi dans une main-d'œuvre saisonnière plutôt que de conserver l'élevage.
Vous dites "sept jours sur sept", mais on imagine que parfois, c'est plutôt huit jours sur sept ?
Benoît Wiart - Oui, c'est vrai. Quand je commence à 4 heures du matin et que je termine à 21 heures, après avoir accueilli la vente à la ferme de 18 h 30 à 21 heures, voilà... C'est comme ça. Mais je ne me plaindrai pas.
Et vous faites uniquement de l'asperge blanche ?
Benoît Wiart - Oui, uniquement de l'asperge blanche. C'est ce qu'on consomme le plus dans le nord de la France. Dans le Sud, on trouve beaucoup d'asperges vertes. Il y en a très peu ici dans le Nord. Si j'en faisais, ce serait pour faire plaisir à un client en particulier, mais ce n'est pas ma production.
L'asperge : du côté de chez Proust
Je suis littéraire, j'aime tout ce qui touche aux mots et au vocabulaire. Je me suis demandé : d'où vient le mot « asperge » ? J'ai trouvé une origine en grec ancien : asparago, qui veut dire « plein de saveurs ». J'ai trouvé aussi une mention savoureuse de l'asperge chez Marcel Proust, dans A la recherche du temps perdu :
À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre culinaires d'abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète de casseroles de toutes dimensions. Je m'arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d'outremer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied - encore souillé pourtant du sol de leur plant - par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s'étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d'aurore, en ces ébauches d'arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j'en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum.
Parlons chiffres. La production française d'asperges représente environ 27.300 tonnes par an sur 6.700 hectares. Lorsque vous avez repris l'exploitation de votre père, elle faisait 3 hectares, et aujourd'hui vous en avez 11. Avec 11 hectares, quelle production dégagez-vous ?
Benoît Wiart - Environ un peu plus de 30 tonnes.
Parlons maintenant de la récolte. Quand se fait-elle ? C'est à ce moment que vous engagez de la main-d'œuvre saisonnière ?
Benoît Wiart - Oui. J'engage cette main-d'œuvre pendant deux mois, à partir du 5-6-7 avril. Je les préviens une dizaine de jours avant, car j'observe mes terrains chaque jour, je consulte la météo, et je vois comment ça se passe chez mes confrères. Cela me donne une idée du moment où je dois démarrer. Une fois le top départ lancé, ils s'organisent avec leur transporteur pour passer les deux mois sur l'exploitation.
Ce sont des salariés fidèles que vous retrouvez d'année en année ?
Benoît Wiart - Il y a une base fidèle, et les autres se connaissent — c'est de la famille ou des amis. Il y a une base stable qui revient chaque année. C'est essentiellement de la main-d'œuvre bulgare... Ça fait 14 ans que je les engage. J'ai même été invité à un mariage là-bas — je leur ai fait la surprise d'arriver après le jour du mariage. C'était une belle expérience. Les mariages en Bulgarie, c'est quelque chose. Les gens sont très attachés à leurs traditions et veulent les préserver. À la campagne, tout le village est invité. Ce n'est pas vraiment un festin, mais plutôt des danses, de la musique, des traditions de mariage. Tout le monde soigne sa tenue — c'est très important pour eux. On grignote, mais c'est basé sur la musique et la danse.
Ce ne sont pas seulement des relations professionnelles. Au fil du temps, c'est devenu une relation amicale, voire une amitié véritable. Ce sont des gens formidables — très humains, très serviables, avec une solidarité incroyable. Ils s'entraident bien plus que nous. Nous, en France, on a tout mais on est individualistes. Eux, pas du tout. Ils s'aident, ils s'entraident. C'est remarquable.
Comment faites-vous pour écouler votre production ?
Benoît Wiart - Ça a démarré à la ferme, avec un petit magasin dans un bâtiment — une simple table où je mettais l'asperge nettoyée et calibrée. Puis j'ai dû chercher des points de vente. Je me suis développé en travaillant avec des magasins locaux. Je suis allé les voir directement, ma botte d'asperge sous le coude, avec mes gros sabots. Et c'est tombé juste — on a commencé, pas de problème. De fil en aiguille, les magasins se connaissant tous, j'ai eu des contacts avec Reims, Épernay, Châlons-en-Champagne, Saint-Christophe-sur-Brie. Je me suis développé de bouche à oreille.
Vous n'avez jamais eu besoin d'un directeur commercial pour développer une stratégie marketing ?
Benoît Wiard - Non, pas du tout. J'ai fait le marketing et le commerce moi-même. Les gens aiment les choses vraies. Il n'y a pas besoin de cravate pour vendre un kilo d'asperges. Ils veulent qu'on parle terrain, qu'on parle vrai. C'est ça qu'ils recherchaient. Leclerc, par exemple, a travaillé longtemps avec des producteurs. Ils en ont besoin pour leur image de marque. Je suis arrivé au bon moment. Et maintenant, ils mettent même mon nom, une affiche ou ma photo au-dessus des rayons. Il y a beaucoup de concurrence en fruits et légumes avec des chaînes comme Monoprix ou des magasins de producteurs. Ils ne veulent pas perdre ce marché-là.
Vous avez quand même gardé la vente à la ferme ?
Benoît Wiart - Ah oui, c'est très important. Je suis dans un village où il y a une départementale bien fréquentée. Beaucoup de monde passe. C'est pour ça qu'on a pu vendre à la ferme — je ne suis pas dans un coin perdu. Les gens ne feraient pas de détours pour acheter 3 kilos d'asperges... Et j'ai aussi des dépôts — j'ai des agriculteurs qui vendent leurs produits à la ferme, et je mets en dépôt mes asperges une fois par semaine.
Qualité et pratiques agricoles
Avez-vous déjà envisagé à un moment donné de passer au bio ?
Benoît Wiart - Oui, ça existe bien sûr. Mais vous savez, l'asperge est le seul légume où il y a zéro résidu. C'est important. Je n'ai pas fait les analyses personnellement, mais toutes les études le confirment — c'est le seul légume avec zéro résidu, parce que l'asperge qu'on mange n'a subi aucun traitement. Elle contient des minéraux, c'est normal, comme tous les légumes. Et puis, de mon côté, je fais beaucoup de désherbage mécanique. J'utilise peu de produits chimiques. J'utilise essentiellement des produits naturels : du bore liquide, du manganèse, de la magnésie — l'asperge en a besoin. Ce ne sont pas des produits phytosanitaires, mais des produits naturels.
C'est un légume sensible aux aléas climatiques ?
Benoît Wiart - Oui, particulièrement au printemps, au moment où on commence à cueillir. On peut avoir des gels blancs. Vous pouvez démarrer le 10 avril, avoir une bonne production pendant dix jours, puis avoir un petit coup de gel pendant 2-3 jours le matin, et là la production chute, parce que l'asperge est sensible au climat. Pour qu'elle pousse correctement et régulièrement, il faut une chaleur régulière, pas des pics à 35 degrés.
Parlons économie. Quel revenu tirez-vous de cette production ?
Benoît Wiart - Je ne vais pas vous donner un chiffre exact, mais je vous donne un ordre : la marge brute de l'asperge est 8 fois supérieure à celle d'une céréale. Bien sûr, ça dépend des régions — les terrains et les climats sont différents. Ici, on produit moins que dans les Landes, qui ont des sables noirs et une meilleure productivité. Ici, c'est un peu plus froid. On démarre plus tard, on ne peut pas terminer après le 14 juillet. Mais en moyenne, la marge brute est bien supérieure à celle des céréales.
Sans donnez de chiffre précis, vous diriez que vous vivez : difficilement, pas trop mal, bien, très bien ?
Benoît Wiart - Sincèrement, je compte sincèrement mes sous. Je n'ai pas d'argent d'avance. Il y a eu des moments où je ne dormais pas très bien, où je me posais énormément de questions. Maintenant, ça va un petit peu mieux depuis quelques années, mais j'ai 60 ans. Je dirais que ça va mieux, mais je ne fais pas des folies. Je suis heureux avec ce que j'ai. Je n'ai pas besoin de beaucoup d'argent. Je n'en ai jamais eu de mes parents non plus, donc je suis habitué comme ça. Un "paysan" est riche quand il a payé toutes ses dettes et qu'il peut prendre sa retraite. C'est tout.
Avez-vous dû vous endetter pour investir dans du matériel ?
Benoît Wiart - Oui, il y a trois ou quatre ans, j'ai dû investir dans une machine pour calibrer mes asperges automatiquement. Une machine avec un œil optique qui lave, calibre et trie l'asperge. J'en avais une avant, mais elle avait 15 ans — elle était obsolète. On passait énormément de temps autour. Il faut savoir investir à un moment donné.
J'ai investi plus de 100.000 euros en tout — machine, chambre froide, et j'ai aussi créé un petit magasin sympa et accueillant. Je n'ai pas encore terminé de payer. J'ai pris un crédit sur 7 ans, 17.000 euros par an. C'était utile, parce que sinon je ne pouvais plus travailler. La main-d'œuvre diminue, et il faut penser au confort du personnel. C'est un ensemble. C'est le seul crédit qui me restera après le tracteur.
Commercialisation et concurrence étrangère
Toute votre production, vous la vendez en asperge brute, ou y a-t-il des produits dérivés ?
Benoît Wiart - Je vends le produit brut. Mais je la vends aussi pelée — j'ai une machine pour ça. Je la vends un euro de plus au kilo quand elle est pelée. C'est un service que je rends au client, et commercialement, c'est un plus. Ici, nous sommes deux producteurs dans le village. Ça fait six ou sept ans que j'ai ma machine à peler. Mon voisin disait chaque fois qu'il en achèterait une, mais il ne l'a pas fait. Récemment, il en a acheté une. Ça m'amène du monde, parce que c'est un service. Les gens ont besoin qu'on les pèle, c'est l'une des choses les plus embêtantes à faire. Si on demande demain aux gens pourquoi ils ne mangent pas plus d'asperges, c'est parce que c'est cher et que c'est à peler. La machine, c'est beaucoup plus régulier et c'est nickel.
Proust parle d'asperges « plumées »...
Benoît Wiart - C'est une expression normande, j'imagine. "Plumer" l'asperge, pourquoi pas ? L'asperge est fragile — il faut y aller délicatement. Beaucoup de gens disent qu'ils ne les pèlent plus parce que ça casse dans les mains. Il faut les prendre délicatement, comme une plume. Le terme est adéquat.
Parlons concurrence. Il doit y avoir une part de la consommation française qui est de l'asperge importée, non ?
Benoît Wiart - Oui, ça représente potentiellement une menace. Ça peut dépendre de comment les pays comme l'Allemagne ou la Hollande investissent dans leur production et comment ils sont aidés par leur État pour développer et exporter. Ils pourraient inonder la France de produits d'asperge. Oui, ça peut être un problème.
Personnellement, je suis encore en vente directe et je n'ai pas ce problème pour l'instant, même si je peux être un peu plus cher. J'ai une qualité, une présence, un savoir-faire. J'essaie d'avoir une belle présentation, de beaux calibres. Ce qui n'est pas beau, je le vends aussi, mais je le dis — je le vends beaucoup moins cher. J'essaie de me démarquer par rapport à ce qui peut venir d'ailleurs et qui est très beau. Ça peut toujours arriver, mais pas autant que le sucre ou les cerises.
Leclerc ne va pas acheter n'importe quelle asperge chilienne juste parce qu'elle coûte trois centimes moins cher ?
Benoît Wiart - Non, c'est clair. Ils veulent de bons produits et ils veulent favoriser le producteur. Ils font quand même très attention au niveau syndical.
L'engagement syndical à la Coordination rurale
Parlons maintenant de votre engagement syndical. J'ai lu que la Coordination rurale était à l'origine, en 1991, une coordination transsyndicale, et que José Bové en avait même été un des premiers adhérents. Et ça n'est devenu que plus tard un syndicat à part entière. Pour votre part, quand avez-vous adhéré à la Coordination rurale ?
Benoît Wiart - J'ai adhéré à la Coordination rurale en 2024 — c'est très récent. Ça faisait 20 ans que je n'étais plus adhérent à un syndicat que j'avais délaissé parce que je n'y croyais plus. J'avais adhéré à la FNSEA entre 1995 et 1996...
Qu'est-ce qui vous a poussé à adhérer à la Coordination rurale ?
Benoît Wiart - Ce sont les actions que menait la Coordination rurale. Ils étaient sur le terrain et faisaient des actions concrètes. Moi, je suis assez cartésien — j'aime ce qui est concret. On peut faire des paroles parfaites, remonter l'information... mais si on ne fait que ça, ça n'avance pas. Si on ne tape pas un petit peu dans la fourmilière, si on ne crée pas un peu de trouble, rien ne bouge. C'est malheureux, mais il faut faire des actions un peu brutales, sans casser quoi que ce soit. On fait du bruit, il y a un peu de désordre, mais on ne casse rien.
Dans les années 1970 et 1980, dans le Languedoc, les actions du MIVOC (Mouvement d’intervention viticole occitan) contre les flux de vins étrangers (blocages de routes, attaques de cuves, dynamitages ciblés, opérations contre les vins importés) n'étaient pas spécialement "gentilles" non plus. Mais c'est comme ça qu'ils se sont fait entendre... A l'époque, c'était un mouvement marqué très à gauche. Aujourd'hui, lorsque j'annonce que je vais réaliser un entretiens avec un représentant de la Coordination rurale, certains me disent que je vais "pactiser avec l'extrême -droite". Vous vous considérez comme étant d'extrême-droite ?
Benoît Wiart - Non, je ne pense pas. C'est les journalistes qui le disent. Vous avez entendu les gens de la Coordination rurale dire qu'ils étaient d'extrême droite ? Non. C'est ce que les journalistes qui le disent. Les journalistes racontent tellement de choses, mais bon... Moi, je dis avant tout que je défends les agriculteurs. C'est ce que j'ai dit hier à un représentant de la FNSEA de mon département qui m'a téléphoné. Je trouvais inadmissible qu'ils ne viennent pas quand on les invite. Leur président du département leur a dit de ne pas y aller, c'est tout. Pas un mot, rien.
Moi, je ne veux pas faire de politique autour d'un syndicat. D'ailleurs, pourquoi les écologistes rejoignent-ils un parti politique ? Est-ce qu'on fait de l'écologie avec de la politique ? Non. J'estime qu'ils seraient beaucoup plus crédibles d'être sur le terrain, et de proposer des solutions aux politiques, que de se mettre avec un parti politique. Ça veut dire que les écologistes sont de gauche, et que celui qui est de droite n'a pas le droit de bien manger ou de faire son petit jardin écologique ?
Moi, je ne suis pas écologiste, mais je fais de l'agriculture écologiquement responsable. Je respecte mes sols. Je ne veux pas qu'on me dise : « si tu fais de l'écologie, tu es de gauche. » Non. Je fais ma part d'écologie à mon niveau, comme je fais ma part de syndicalisme à la Coordination rurale. Personne ne devrait m'adosser un parti politique.
Je suis élu municipal — j'ai monté une liste dans mon village. Certains m'ont demandé si c'était politisé. Non, c'est apolitique. J'ai déjà été maire de mon village, et j'avais des gens de tous bords. Pour avancer, je n'ai pas besoin de politique. C'est pareil quand je vends mes asperges à la ferme. Je sais que j'ai des clients de tous bords. J'ai des gens qui viennent en McLaren avec des portes papillon, et deux heures après, un petit couple de petits vieux arrive en Twingo, avec peu de moyens. Je leur donne des asperges — ils sont toujours contents.
En tant que co-président de la Coordination rurale de l'Aisne, pouvez-vous comprendre qu'on soit choqué par certaines actions qui ont visé ou menacé des agents de l'Office français de la biodiversité ? Ce sont des agents qui appliquent des lois votées par le Parlement. Ce ne sont pas eux qui ont décidé seuls.
Benoît Wiart - Ce ne sont même pas ces gens-là que l'on vise directement. C'est un ensemble qui dure depuis 20 ans. C'est cette accumulation qui fait qu'à un moment donné, on en a marre. Vous savez, ces gens-là arrivent avec leurs pistolets sur nos exploitations. Moi, j'ai été contrôlé il y a quatre ans — j'ai dû aller au tribunal après, alors que je n'avais rien fait de mal.
C'est une accumulation de normes, de contrôles, de sur-contrôles, de menaces peut-être. À un moment donné, c'est le paysan — il est encore paysan, il a fait évoluer la société, on a eu besoin de lui pendant 50, 60 ans, il a rendu une part positive à la société. Et là, on le descend, on le casse. Depuis 25 ans, c'est comme ça.
Ce n'est pas directement ces gens-là, mais c'est une accumulation qui fait qu'ils se sont peut-être sentis menacés. Ils se sont fait organiser par le ministère pour « calmer le jeu ». Mais franchement, à un moment donné, ça ne tient plus. Il y a un ras-le-bol.
Pouvez-vous donner un exemple concret ? Hervé Lapie, numéro 2 de la FNSEA, dit qu'il faut réduire le réglementaire et le normatif qui « pourrit la vie tous les jours ». Vous avez un exemple ?
Benoît Wiart - Quand j'ai été contrôlé il y a quatre ans. Plusieurs fois, ils viennent pour la mécanique, pour les produits phytosanitaires, pour les fiches d'utilisation. Mais ce jour-là, ils sont arrivés dans les champs avec 2 gendarmes, la DDDP (Direction départementale de la protection des populations), la DRIRE (Direction régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement)... ils étaient 10 ! Moi, je n'avais rien à me reprocher — mes employés étaient déclarés correctement, etc. Mais on trouve toujours quelque chose. Il y a toujours une "petite bête" qui ne va pas. Ensuite, au bureau, une seule personne me contrôle, remplit des formulaires, marque, efface, remarque... À la fin : « Bon, c'est bon, tout va bien. » Mais il y a une réduction de 2 ou 3 % sur nos aides, parce que « techniquement, ça aurait dû être comme ça ».
Il faut arrêter, à un moment donné. Personne n'est parfait. Même le contrôleur qui me vérifie, est-il parfait ? Probablement pas non plus. Ça va trop loin. Mais je pense que ça va ralentir, parce que nous, on met la pression. On n'a plus envie de se laisser faire. Sinon, on crève. Et je ne veux pas tuer quelqu'un, mais on n'a plus envie de se laisser faire. Point.
Le Mercosur et les fausses libertés
Parlons du Mercosur. L'accord a débuté il y a 25 ans. Julien Bouillé, éditorialiste du journal L'Union, écrit que « la notion de libre-échange semble d'un autre temps ». Pourtant, je suis sûr que vous n'avez rien contre la liberté ou l'échange. Mais on prend des mots vertueux — « liberté », « échange » — on les met ensemble, et ça devient un monstre. Donc, vous êtes pour l'échange, mais il faut que ce soit réciproque ?
Benoît Wiart - Exactement. Aujourd'hui, ce sont des échanges déloyaux. Pour nous, notre agriculture, nos sucres, nos salades. Les vignerons, eux, sont pour — pas de problème. Mais le vin, ce n'est pas indispensable à la vie. Les céréales, le blé, c'est la farine. Sans blé, tout le monde crève de faim. On peut vivre sans alcool, mais pas sans pain. Ce sont des produits de base. C'est la base de notre nourriture. Je veux bien échanger, mais avec équité.
J'aimerais vous soumettre une idée. En Colombie, deuxième pays en biodiversité au monde, les paysans devraient être riches, mais la richesse est captée par une poignée de grandes fortunes et de multinationales. En plus, des régions entières sont délaissées par État, sans infrastructures de base. Un paysan colombien qui cultive son café — comment le vend-il ? Il n'a pas de marché accessible. Il faudrait deux heures de chemin à dos d'âne pour atteindre la ville la plus proche. Ensuite, avec la biodiversité — il y a énormément de mangues, mais qui ne sortent pas du pays. Et ici, j'achète des chips de betterave. Pourquoi ces paysans ne pourraient-ils pas faire des chips de mangue ? Techniquement, c'est possible. Mais ils n'ont pas le savoir-faire, pas les machines outils. Pourquoi ne pas créer une "joint-venture" entre une PME picarde qui fabrique des chips de betterave, et telle ou telle communauté paysanne en Colombie ? Là, ça serait un vrai échange...
Benoît Wiart - Oui, il y a des modèles vertueux, ça existe déjà. Mais le problème ? Ça fait 25 ans que les produits d'une marque quelconque sont en Europe, et aujourd'hui il ne peut plus y avoir de taxes. Il y a une concurrence encore plus déloyale. Leurs prix baissent, mais nos charges et nos coûts de vente ne baissent pas.
Paysan ou agriculteur ? Une question d'identité
On aurait dû poser cette question plus tôt. Vous parlez volontiers du « bon sens paysan ». Quelle est la différence pour vous entre agriculteur et paysan ?
Benoît Wiart - Agriculteur, c'est le terme d'entreprise. Paysan, c'est la terre, c'est ce qu'on cultive. Moi, je suis les deux — je suis paysan et agriculteur. Paysan, je suis fier de le dire, parce que je suis de la terre. Agriculteur, parce que je suis un entrepreneur.
Au cœur du conflit : revenu et reconnaissance
Cela amène à une réflexion. D'où vient vraiment ce ras-le-bol que vous avez évoqué ? Je crois qu'il y a deux points essentiels : le revenu d'abord — comment vivre de sa production quand on travaille 60 heures par semaine ? C'est terriblement humiliant quand on n'y arrive pas. Et la reconnaissance. Vous dites que vous êtes fier d'être paysan, mais aujourd'hui il y a un « agriculteur-washing ». L'image renvoyée, c'est les fermes-usines, les élevages de mille vaches, les agriculteurs-pollueurs. Rarement on formule ce problème de reconnaissance autrement que par le ras-le-bol. Comment régler ces deux problèmes ensemble ? Si l’on reconnaissait que les agriculteurs et paysans ne sont pas seulement essentiels parce qu’ils nous nourrissent, mais aussi parce qu’ils sont les gardiens du territoire — chemins, paysages, entretien des espaces ruraux ?Dans ce cas, si l’État considérait cette fonction comme une mission de service public, au même titre que l’école ou la santé, on pourrait imaginer un revenu minimum d’activité garanti : quand l’exploitation permet de bien vivre, l’État ne verse rien ; en cas de coup dur (grêle, perte de récolte, etc.), l’État complète pour atteindre ce minimum. Cela ne coûterait sans doute pas plus cher que bien des dépenses inutiles, et cette reconnaissance explicite des agriculteurs comme acteurs d’un service public changerait profondément le regard de la nation sur eux.
Benoît Wiart - Je me méfie un peu, vous voyez. À partir du moment où vous êtes engagé avec l'État, jusqu'à maintenant c'est toujours compliqué. On revient aux normes, aux surtranspositions. Mais il faut faire attention. On donne sa main, et à la fin on n'a plus le droit. Il faut que ce soit bien défini, que ce ne change pas, et qu'on ne nous mette pas de contrôles supplémentaires, parce que chaque fois on nous assassine. Pourquoi on ne voudrait pas simplement d'un prix correct à la vente de nos produits ? Moi, je ne veux pas être un prostitué de l'État ni de l'Europe.
On pourrait établir collectivement un cahier des charges — qui ne soit pas tatillon. Si on dit par exemple qu'il faut réduire l'usage de pesticides -ce sur quoi tout le monde est à peu près d'accord-, on sait bien que ça ne se fera pas du jour au lendemain, mais par paliers. L'État vous garantit un revenu, mais vous vous engagez. L'Office français de la biodiversité ne serait pas là pour vous contrôler de façon pénible, mais pour vous accompagner dans une démarche. Il y a quand même des ingénieurs agronomes, des experts environnementaux, qui pourraient servir à cela. On inverserait ainsi quelque chose de normatif et tatillon en quelque chose de vertueux.
Benoît Wiart - En effet. Mais aujourd'hui, l'État n'est pas prêt. Ils sont encore très loin de tout ça. Mais pourquoi pas l'étudier, et peut-être est-ce à nous de le proposer...
Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe, le 15 janvier 2026.
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