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Pour en finir avec le Samusocial ! L'édito de Tzotzil Trema

Photographie de Florence Levillain, issue de l'ouvrage "Au-delà de l'urgence",

publié en janvier 2026, pour les 30 ans du Samusocial de Paris


Cinquante-sept jours de grève, un été de canicule, quatre cents personnes sur le parvis du Samusocial de Paris, une évacuation policière — et, au bout, quarante-cinq minutes de pause et quelques euros de prime. Sous la plume de Tzotzil Trema, un constat plus large : trente-trois ans après sa création par Xavier Emmanuelli, mort en novembre dernier, l'« ambulance sociale » n'a jamais quitté le chevet du malade. Faut-il vraiment s'en féliciter ?

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Rendez-vous compte : il a fallu cinquante-sept jours. Cinquante-sept jours de grève, en plein cœur d'un été de canicule, pour que des écoutants du 115, des travailleurs sociaux, des éducateurs, des juristes et des médecins du Samusocial de Paris obtiennent quoi, au bout du compte ? Quarante-cinq minutes de pause au standard à chaque prise de poste, une prime de suractivité de 150 euros bruts, une prime multilingue portée de 30 à 125 euros — mais « soumise au vote en octobre ». Cinquante-sept jours pour ça. Cinquante-sept jours, quatre cents personnes — dont cent cinquante mineurs et des femmes enceintes — dormant sur le parvis puis dans le sous-sol du siège, avant qu'un arrêté préfectoral n'ordonne, un jeudi matin d'août, leur évacuation par les forces de l'ordre. Quatre-vingts pour cent d'entre elles ont refusé les « solutions » proposées : des sas hors Île-de-France, loin de l'école, du médecin, du peu qui leur restait de repères.


Reprenons depuis le début, puisque la mémoire administrative est courte. La grève démarre le 23 juin, à la sortie du Plan grand froid, quand la direction annonce la suppression de 861 nuitées d'hôtel par jour et un durcissement des critères de priorité — dont celui, vertigineux dans sa précision bureaucratique, qui repousse de six à sept mois le seuil de grossesse ouvrant droit à un hébergement. Comme si la détresse d'une femme enceinte se mesurait au trimestre près, sur un tableau Excel de « dépassement de plafond budgétaire ». Voilà l'aveu, net et sans fard : ce n'est pas un problème de moyens humains, c'est un problème d'argent, et l'argent, en France, ne manque jamais pour ceux qui savent où le chercher — il manque toujours, précisément, à l'endroit où l'on soigne les femmes enceintes sans toit.


Il faut ici un peu d'histoire, parce que les agitateurs, même clandestins, ont de la mémoire. Le 22 novembre 1993, un médecin nommé Xavier Emmanuelli propose au maire de Paris, un certain Jacques Chirac, de créer un dispositif d'urgence sociale. Sa formule, rapportée depuis, résume tout : « C'est comme s'il y avait des gens illégitimes sur la terre. Personne ne s'en occupe. » Chirac répond : « Toubib, on va le faire, votre truc. » Et le SAMU social naît, cette nuit-là, comme une ambulance — un geste d'urgence, en attendant que la vraie politique du logement prenne le relais. Trente-trois ans plus tard, l'ambulance n'a jamais quitté le chevet du malade. Elle est devenue l'hôpital lui-même, le seul hôpital, permanent, chronique, sous-financé, où l'on rationne désormais les places selon la date de conception d'un enfant à naître.


Xavier Emmanuelli est mort le 16 novembre 2025, à 87 ans, neuf mois avant cette grève. Il avait lui-même démissionné de la présidence de l'institution qu'il avait fondée, des années plus tôt, pour protester contre des coupes déjà « drastiques » dans les moyens alloués à l'hébergement d'urgence. Le fondateur du Samusocial a quitté le Samusocial en dénonçant exactement ce que ses agents dénoncent aujourd'hui, sur le même parvis, trente ans plus tard. Il faut un instant pour mesurer la cruauté tranquille de cette boucle : l'homme qui avait inventé l'ambulance est mort en la voyant toujours rouler, sirène allumée, vers la même urgence jamais résolue.


Car c'est là le tour de passe-passe qu'il faut enfin nommer. En 2007, la loi a créé le « droit au logement opposable » — un droit, sur le papier, aussi solennel que n'importe quel autre. Dans les faits, ce droit s'est mué en ligne budgétaire annuelle, en « plafond de dépenses » qu'on ne dépasse pas, en critères qu'on resserre discrètement dès que la facture des nuitées d'hôtel dérape. On a transformé un droit constitutionnel en variable d'ajustement comptable, et quand les agents chargés d'appliquer cette gymnastique craquent, on les félicite d'avoir tenu cinquante-sept jours pour arracher, en délégation, la promesse que l'État viendra « discuter » en septembre. Discuter. Pas financer. Discuter.


Alors oui, pour ma part, je serais favorable à la disparition pure et simple du Samusocial. Ou, pour être exact — car l'agitateur ne souhaite de mal à personne, surtout pas à ceux qui maraudent chaque nuit dans le froid ou la canicule pour porter secours aux plus abandonnés — je souhaiterais qu'il n'ait tout simplement pas lieu d'être, dans un pays comme la France, septième puissance économique du monde. Une ambulance sociale permanente, indispensable trente-trois ans après sa création, n'est pas un motif de fierté républicaine : c'est un aveu d'échec maquillé en modèle. Le jour où l'on célébrera les quarante ans du Samusocial de Paris comme on célèbre aujourd'hui son trentième anniversaire, il faudra se demander, sérieusement, ce que signifie tenir un service d'urgence quatre décennies durant, plutôt que d'avoir, une fois pour toutes, soigné le mal qu'il ne fait que panser. Ce jour-là, peut-être, on n'aura plus besoin de compter les jours de grève des femmes et des hommes qui, eux, n'ont jamais cessé de compter les nuitées qu'on leur refuse.


Tzotzil Trema, pour les humanités


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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 6 heures

Cela fait penser aux "Restos du Cœur" prévu pour une année seulement par Coluche en 1985 et qui perdurent jusqu'à aujourd'hui : 42 ans !!!

Les pouvoirs publiques devant prendre le relai et palier aux problèmes ...

Peut-on dire "Samusocial et Restaurants du Cœur " même combat et même échec !!!

Et un Bluest Blues : Muddy Waters "Mannish Boy" (album "Hard Again", 1977)

" https://www.youtube.com/watch?v=bSfqNEvykv0&list=RDbSfqNEvykv0&start_radio=1 "

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