Paul Sanasardo, l'oublié (sauf de Pina Bausch)
- Jean-Marc Adolphe

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Paul Sanasardo. Photo Jack Mitchell/Getty Images
Auteur d’« excellentes danses désagréables », selon la formule d’un critique, Paul Sanasardo fut l’un des chaînons méconnus de la danse moderne américaine. Mort le 23 juillet 2026 à l’âge de 97 ans, ce chorégraphe venu de Chicago, formé à la peinture puis à la danse auprès de Martha Graham et d’Antony Tudor, inventa avec Donya Feuer un théâtre des corps intense, onirique et souvent brutal. En Europe, son nom reste presque inconnu — à l’exception, notable, de Pina Bausch, qui fut à New York sa jeune partenaire de scène et de création.
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En France, et plus largement en Europe, il est inconnu. Jamais invité par le moindre théâtre ou festival. Ce fut pourtant l'un des artistes majeurs du 20e siècle. Mais il est arrivé trop tôt, ou trop tard, coincé entre Martha Graham et Merce Cunningham.
Inconnu, donc, sauf de quelques-uns, pour qui son nom était plus qu'une référence : une légende.
Je dois au chorégraphe Jacques Patarozzi, mort en janvier 2023 (ICI) d'avoir pour la première fois entendu parler de Paul Sanasardo (photo ci-contre : Jack Michell). Comme l'a relaté Rosita Boisseau dans Le Monde, c'est avec Paul Sanasardo, aux États-Unis, au tout début des années 1970, que Jacques Patarozzi avait rencontré Pina Bausch, avant de la rejoindre à Wuppertal en 1975 pour la création du Sacre du printemps, avec un autre danseur-voyageur, Dominique Mercy, qui allait ensuite devenir l’un des interprètes emblématiques du Tanztheater Wuppertal.
En 1958, Pina Bausch a 18 ans lorsqu'elle entreprend, seule et sans parler un traitre mot d'anglais, de traverser l'Atlantique -en bateau, le voyage durait huit jours -, pour aller à New York compléter sa formation à la Juilliard School, encouragée par Kurt Jooss, revenu en Allemagne après-guerre reprendre la direction du département de danse de la Folkwangschule d'Essen, alors installée dans une ancienne abbaye bénédictine. [1]
« Jooss organisait à Essen des cours d’été », raconte Pina Bausch, « où il invitait toujours beaucoup d’autres artistes, Antony Tudor, et Lucas Hoving, qui était un danseur de tout premier plan, et José Limón… la compagnie José Limón avait alors joué en tournée à Düsseldorf… et de nombreux professeurs de jazz, et Véra Volkova, et Alvin Nikolais, et Pearl Lang qui était une merveilleuse danseuse de Graham. Ils étaient tous là…, Lucas Hoving parfois pour trois mois…, et ils donnaient leurs cours. C’est là naturellement que j’ai pris le goût des choses les plus diverses, comme la technique Graham. Et le grand désir d’apprendre, tout simplement d’apprendre toujours plus. Et puis je me suis efforcée d’obtenir une bourse. »
Dans l’entretien qu’elle m’avait accordé en mars 2006 [2], j’avais questionné Pina Bausch sur les circonstances qui la conduisirent alors à rencontrer Paul Sanasardo :
« A la Juilliard School enseignaient Antony Tudor et d’autres maîtres aussi comme Margaret Craske et Alfred Corvino. Et tous professaient aussi au Met [le Metropolitan Opera de New York]. J’allais donc au Met suivre leurs entraînements et aussi les classes de Donya Feuer et de Paul Sanasardo. Un beau jour, ils m’ont abordée. Je ne pouvais rien comprendre mais ils étaient follement gentils et ils m’ont invitée dans leur studio. Ils y donnaient cours toujours le soir, je me joignais à eux, et après le cours, la nuit, ils préparaient leurs pièces. Ils passaient leurs journées à travailler et, le soir, la nuit, ils vivaient. Ils ont aussitôt voulu que je participe à leurs pièces et aussitôt j’ai travaillé avec eux. Ils sont ensuite devenus pour moi deux amis intimes… »
C’est au sein du petit collectif formé par Paul Sanasardo et Donya Feuer que Pina Bausch participe, à New York, à ses premières expériences de création chorégraphique : Phases of Madness puis In View of God.
Dans un entretien réalisé voici trois ans par Jenai Cutcher pour le Chicago Danse History Project (voir ci-dessous), Paul Sanasardo donne sa propre version :
« Pearl Lang [ancienne soliste de la Martha Graham Dance Company, elle enseigna à Juilliard de 1951 à 1969 et fonda sa propre compagnie, le Pearl Lang Dance Theater] était allée enseigner à Essen et avait dit à Kurt Jooss : “Cette jeune fille est très talentueuse.” Jooss vieillissait ; il l’a envoyée à New York avec une bourse pour Juilliard. Là-bas, Pina étudiait avec Tudor, Anna Sokolow et Limón, mais elle n’aimait pas tout ce qui était académique. Un jour, Tudor est venu me voir : “Il y a cette très bonne élève à Juilliard. Je pense que tu l’aimeras. Elle est allemande, très sérieuse.” Elle voulait quitter Juilliard ; en partant, elle perdait sa bourse. Tudor lui a alors dit : “Ne te fais pas d’illusions, tu n’es pas une danseuse de ballet, mais tu peux gagner un peu d’argent ici.” Puis : “Je veux que tu rencontres Paul.”
Donnie [Feuer] et moi commencions tout juste à travailler ensemble. Tudor nous a dit : “Je pense que vous devriez travailler ensemble.” J’ai invité Pina au studio. Elle est venue un soir ; elle n’a pris avec moi qu’un seul cours. Je l’avais vue dans la classe de Tudor : elle était remarquable. Puis je lui ai demandé si elle voulait travailler avec nous. Pina a plus ou moins emménagé chez nous. Elle suivait le cours de Tudor le matin, restait au Met, puis nous travaillions ensemble. Elle revenait tard dans la nuit et nous répétions à minuit, au studio.
C’est ainsi que nous avons commencé. La première pièce fut un trio, pour nous trois, Phases of Madness. Sur scène, nous nous malmenions, jusqu’à en devenir rouges. C’était une pièce très rude. Il y avait déjà chez Pina cette violence, ces corps qui se heurtent… »
Entretien avec Paul Sanasardo pour le Chicago Danse History Project (2023).
Une vie de danse
Paul Sanasardo est mort le 23 juillet 2026, à Park Ridge, dans la banlieue résidentielle du nord-ouest de Chicago. Il avait 97 ans.
Né à Chicago en 1928, dans une famille sicilienne originaire de Palerme, il étudie d’abord à la School of the Art Institute of Chicago, avant de se former à la danse auprès d’Antony Tudor et de Martha Graham. Il fait ses débuts professionnels en 1952 au sein de l’Erika Thimey Dance Theater, danse ensuite avec Anna Sokolow, en 1955, puis avec Pearl Lang, notamment en 1957 et 1964. Il se produit également au New York City Opera et dans plusieurs comédies musicales à Broadway. En 1957, avec Donya Feuer, il fonde la Paul Sanasardo-Donya Feuer Dance Company. L’année suivante, les deux artistes créent le Studio for Dance, qui deviendra ultérieurement Modern Dance Artists Inc. : à la fois école, lieu de répétition, espace de vie et laboratoire de création.
Très tôt, Sanasardo et Feuer louent trois étages d’un loft au-dessus d’une fabrique de cartons, West 19th Street, à Manhattan. Ils y vivent et y donnent des cours. Certains enfants inscrits à leurs classes restent le week-end, dormant sur place dans des sacs de couchage pour travailler avec eux. Plusieurs apparaîtront dans leurs pièces, qui n’avaient rien d’un théâtre pour enfants conventionnel. En 1963, Donya Feuer part pour Stockholm, où elle rejoint le Théâtre dramatique royal et travaillera intensément, durant trois décennies, avec Ingmar Bergman. Pour Sanasardo, c’est la fin d’un partenariat créatif exceptionnel — mais non d’une aventure chorégraphique qui se poursuivra encore longtemps.

La compagnie de Paul Sanasardo en 1982. Photo David Fullard
De New York à Tel-Aviv
En 1970, Paul Sanasardo reçoit une bourse Guggenheim pour les arts créatifs. En 1977, il est nommé directeur artistique de la Batsheva Dance Company, à Tel-Aviv, fonction qu’il exerce jusqu’en 1980. Pour la Batsheva, il crée notamment Step by Step with Haydn, Abandoned Prayer, Meditation on an Open Stage et Lisztdelirium (1978), puis Stravinsky Dance Circus (1979), Songs et The Spirit of Babi-Yar (1980).
De retour aux États-Unis en 1981, il reprend la direction de sa compagnie, nichée jusqu’à sa dissolution, en 1986, dans un studio situé au deuxième étage d’un immeuble de la 21e Rue, à Manhattan. Après 1986, Paul Sanasardo poursuit son activité de pédagogue et de chorégraphe invité auprès de diverses compagnies. Ses œuvres entrent ou demeurent au répertoire d’ensembles tels que l’Alvin Ailey American Dance Theater et le Nederlands Dans Theater.
Parmi plusieurs dizaines de pièces, Metallics (1963), œuvre d’une forte tension sexuelle sur une partition électronique de Henry Cowell, est notamment reprise par ces deux compagnies. En 1971, la critique Anna Kisselgoff écrivait dans le New York Times qu’il était « impossible de ne pas respecter Paul Sanasardo comme chorégraphe » : « un artiste intransigeant », qui « associe la pureté du mouvement à une profondeur émotionnelle ».
Dans les années 1980, certaines de ses œuvres prennent un tour plus lyrique et plus léger. Mais son art garde ce que l’un de ses critiques appelait sa force d’« excellentes danses désagréables » : des corps exposés, malmenés, soumis à des rapports de désir, de violence ou de pouvoir.

Paul Sanasardo dans le solo Pain (1970)
« Passionné, déterminé »
Le danseur, chorégraphe et pédagogue américain Bill Evans, né en 1940, a connu Paul Sanasardo pendant des décennies. Dans un hommage publié après sa mort, il se souvient d’« un homme passionné, déterminé, franc et excentrique ». Au moment des débuts du Repertory Dance Theatre de Salt Lake City, Bill Evans et ses collègues demandent au critique Clive Barnes de leur recommander un professeur new-yorkais de technique moderne. « Il suggéra immédiatement Sanasardo », raconte-t-il. Paul Sanasardo est alors invité pour deux longues résidences.
Lors de la première résidence, il crée Fatal Birds. Durant les répétitions, se souvient Bill Evans, Sanasardo déployait ses grands bras « comme des ailes menaçantes », s’abaissait dans un vaste plié et lançait des « woom, woom ! ». Pour la seconde résidence, Sanasardo crée Earth pour l’ensemble de la compagnie. Le décor est fait de longs cylindres de carton, ceux qui servent au transport des tapis ; certains, peints comme des troncs d’arbres, sont suspendus au-dessus du plateau. Les danseurs les mettent en mouvement en passant à côté ou en les manipulant. Les costumes masculins s’inspirent, raconte Bill Evans, des uniformes de la compagnie aérienne United Airlines que Sanasardo avait remarqués durant son vol depuis New York. « C’était une pièce grisante et passionnante à danser », écrit-il. Le Repertory Dance Theatre la présente en 1969 au Delacorte Theatre de Central Park. Après une représentation, Bill Evans entend Antony Tudor demander à Paul Sanasardo : « Mais qu’est-ce que tout cela signifie donc ? »
Avant cette semaine à Central Park, le Repertory Dance Theatre s’était produit à Saratoga Springs, à l’invitation de Sanasardo, pour la première saison d’un programme de danse moderne qu’il avait contribué à créer et qu’il dirigeait au Saratoga Performing Arts Center. Après le Delacorte, Bill Evans, Joan Moon et Gregg Lizenbery séjournent dans l’appartement d’Anna Sokolow, Christopher Street, et vont suivre les cours de Sanasardo.
Ce souvenir précise peut-être ce que fut Paul Sanasardo pour ceux qui l’ont rencontré : ni seulement un chorégraphe de l’entre-deux, pris entre Martha Graham et Merce Cunningham, ni un nom relégué dans les marges de l’histoire américaine de la danse moderne, mais un créateur dont la puissance de travail, l’exigence et l’étrangeté ont marqué durablement ses interprètes.

Douglas Nielsen et Paul Sanasardo. Photo Mula Eshet
Retour à la peinture
La danse n’avait pas été le premier choix de Paul Sanasardo. À Chicago, il était d’abord passé par les beaux-arts : en 1952, il sort diplômé en peinture de la School of the Art Institute of Chicago. Une conférence de Martha Graham, à laquelle il assista alors, fit bifurquer cette vocation première ; l’année suivante, il ferait ses débuts de danseur professionnel.

Paul Sanasardo, "Biomorphic Abstract", 1992.
Mais la peinture ne disparut jamais tout à fait. Après avoir dissous sa compagnie au milieu des années 1980, Sanasardo revint vivre à Chicago, continua d’enseigner et se remit à peindre. Le danseur et chorégraphe français Dominique Petit, qui avait dansé dans sa compagnie au début des années 1970, le souligne : « Il avait fait l’école des beaux-arts à Chicago […] il est retourné à Chicago, où il a continué à donner des cours et il s’est remis à la peinture. » (

Paul Sanasardo, Sans titre, 1995.
Rares sont, à ce stade, les traces accessibles de cette seconde vie d’artiste : une œuvre conservée au Tucson Museum of Art, quelques tableaux passés en vente, et peu d’archives permettant de dessiner une chronologie ou d’identifier des ensembles. Cette discrétion est presque à l’image de son parcours chorégraphique : une œuvre importante, longtemps tenue à l’écart des récits dominants, dont les survivances imposent aujourd’hui de reprendre patiemment le fil.

Paul Sanasardo, Sans titre, 1991
Peut-être faut-il voir, dans ce retour à la peinture, non pas une retraite mais une continuité : le même artiste qui avait placé sur scène des corps traversés par le désir, l’angoisse, la violence et la tendresse retrouvait la surface silencieuse de la toile. Entre peinture et chorégraphie, Paul Sanasardo n’aura jamais cessé de composer des présences, des tensions et des images.
Jean-Marc Adolphe
NOTES
[1] La Folkwangschule de musique, danse et parole ouvre le 8 octobre 1927, au 34 Friedrichstraße, à Essen. Kurt Jooss en est cofondateur avec, notamment, le metteur en scène Rudolf Schulz-Dornburg, le chef d’orchestre Max Fiedler et le scénographe Hein Heckroth ; il prend immédiatement la direction du département de danse. Le projet prolonge une expérience menée à Münster dès 1925 avec son proche collaborateur Sigurd Leeder : réunir sous un même toit musique, parole, mouvement et pratique théâtrale. Cette conception transdisciplinaire était alors sans équivalent en Allemagne pour la formation professionnelle des danseurs.
Jooss, formé dans le sillage de Rudolf Laban, ne séparait pas strictement la danse classique, l’Ausdruckstanz — danse d’expression — et le théâtre. Il cherchait une relation précise entre l’intériorité de l’interprète, le mouvement, la forme et l’espace ; cette articulation nourrissait autant son enseignement que ses chorégraphies.
En 1928, il crée au sein de l’école le Folkwang-Tanztheater-Studio, groupe expérimental associant apprentissage et création. Deux ans plus tard, il prend aussi la direction du ballet de l’Opéra d’Essen, donnant à la ville un dispositif particulièrement rare où école, compagnie et théâtre se répondent. En 1933, les autorités nazies exigent que Jooss écarte les membres juifs de sa compagnie. Il refuse et quitte précipitamment l’Allemagne avec son groupe ; il poursuivra son activité en exil, notamment à Dartington Hall, en Angleterre, avec l’école Jooss-Leeder. Il revient à Essen après la guerre et reprend, en 1949, la direction du département de danse de la Folkwangschule, alors installée dans l’ancienne abbaye bénédictine d’Essen-Werden. Il y enseigne jusqu’à sa retraite, à la fin des années 1960 ; l’école obtient le statut d’établissement supérieur en 1963.
[2] « Jamais je n’ai accordé un entretien aussi long », avait dit Pina Bausch en riant, à l’issue de cet entretien réalisé le 1er mars 2006 à Wuppertal en compagnie de Michel Bataillon, qui en avait assuré la traduction de l’allemand au français. Ce fut le dernier grand entretien de son vivant (Pina Bausch est décédée le 30 juin 2009), destiné au livre de photographies de Guy Delahaye, publié aux éditions Actes Sud en 2007 (réédité en 2018).
A lire : "Dominique Petit : parcours d’un danseur français aux États-Unis, rencontres et circulations – N° 2. Années 1972 - 1973 : devenir danseur professionnel chez Paul Sanasardo", entretien par Maëva Lamolière. https://journals.openedition.org/danse/4464






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