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Poutine et les talibans : les dessous d'une alliance

Le 16 janvier 2026, l'ambassadeur afghan à Moscou présentait officiellement ses lettres de créance à Vladimir Poutine

lors d'une cérémonie officielle au Kremlin. Il transmet à l'occasion un message du chef des talibans, Hibatullah Akhundzada,

soulignant la volonté de renforcer les liens politiques, économiques et sécuritaires entre Kaboul et Moscou.

En réponse, Poutine salue les « évolutions positives » en Afghanistan... Photo Afghan Islamic Press.


Reconnaissance de l’Émirat taliban, dialogues avec le Hamas, partenariat stratégique avec l’Iran : en quelques années, Moscou a multiplié les passerelles avec les acteurs les plus radicaux du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Ce retournement apparent, de l’ennemi « anti-terroriste » au protecteur d’un arc islamiste, révèle moins une conversion idéologique qu’une constante : la volonté de reconstruire une profondeur stratégique en s’appuyant sur tous ceux qui contestent l’Occident.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


« Le voisin est un ennemi naturel ; le voisin du voisin est un allié naturel. »

 Chanakya, philosophe, stratège, économiste et conseiller politique indien.

L’Arthashastra ("Traité de la prospérité et du gouvernement "), IVᵉ siècle av. J.-C.


l y a des signatures d’accords qui se tiennent devant les caméras du monde entier, sous les ors royaux du château de Versailles, comme adora le faire Donald Trump pour parapher le document de sa trêve avec Téhéran. Et puis il en est d’autres, tout aussi importantes, qui se déroulent à l’abri des regards, comme celle du 27 mai dernier, dans la région de Moscou. Là, en marge d’un forum international sur la sécurité, Sergueï Choïgou, secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, et Mohammad Yaqoob Mujahid, ministre afghan de la Défense du gouvernement taliban, ont signé un accord de coopération dit « militaro-technique » dont le contenu précis n’a pas été rendu public (1) Geste discret dans la forme, mais lourd de sens : il met en relation deux acteurs que l’histoire récente opposait frontalement, l’Union soviétique et les moudjahidines afghans, dont les talibans sont, en partie, les héritiers politiques.


L’URSS a mené dans ce pays l’une de ses guerres les plus « sales » et les plus coûteuses : entre 1979 et 1989, l’intervention soviétique s’est soldée par un échec stratégique majeur, par près d’un million de morts afghans et par le retrait humiliant d’une puissance qui se croyait alors incontournable. Tous les Soviétiques d’hier, et nombre de Russes d’aujourd’hui, ont en mémoire cette image, impensable quelques années auparavant, du dernier militaire soviétique, le lieutenant-général Boris Gromov, commandant de la 40ᵉ Armée soviétique, traversant le pont de l’Amitié sur l’Amou-Daria, reliant Hairatan, en Afghanistan, à Termez, en Ouzbékistan.


Puis les États-Unis ont pris le relais pour, eux aussi, se retirer en catastrophe, en 2021. À la surprise générale, la Russie a alors profité de l’espace ainsi ouvert pour engager un dialogue avec Kaboul. Ce fut une prise de contact par étapes : accréditation d’un diplomate taliban dès le début de l’année 2022, retrait du mouvement de la liste russe des organisations terroristes par décision de la Cour suprême en avril 2025 (où il figurait depuis 2003), puis reconnaissance formelle de l’Émirat islamique en juillet 2025, faisant de la Russie le premier État au monde à franchir ce pas. Dans le même temps, concrétisant ces évolutions rapides et étonnantes, le commerce bilatéral russo-afghan, selon des sources officielles citées par la presse spécialisée, aurait dépassé 530 millions de dollars en 2025, avec une accélération sensible au début de l’année 2026. (2)


Le 7 octobre 2025, Amir Khan Muttaqi, ministre afghan des Affaires étrangères par intérim, et Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, se serrent la main avant leurs entretiens en marge des consultations sur l'Afghanistan organisées dans le cadre

du « format de Moscou ». Service de presse du ministère russe des Affaires étrangères via AP


C’est donc dans la continuité de cette reconnaissance réciproque que s’inscrit l’accord de coopération signé le 27 mai 2026 entre Choïgou et Yaqoob Mujahid — fils du mollah Omar —, l’une des figures les plus influentes du régime taliban actuel. Le ministre afghan a salué cette relation fondée sur « des liens historiques profonds » (ce doit être de l’humour taliban) et exprimé le souhait de la voir devenir « plus large, plus solide et plus globale » (3). Sergueï Choïgou, de son côté, a saisi l’occasion pour exhorter les pays occidentaux à débloquer les avoirs afghans gelés depuis 2021 et à financer la reconstruction d’un pays toujours plongé dans une grave crise humanitaire (4). Pas un mot de l’exclusion des femmes de toute vie sociale, pas un mot sur leur enfermement dans des habitations transformées en geôles, sur l’interdiction de s’éduquer, de se promener… imposés par ce régime islamiste. Poutine a les amis qu’il mérite.


Mais, à l’évidence, il n’est pas seul. La Commission de l’Union européenne participe elle aussi à ce reniement de ses propres valeurs. Le 23 juin 2026, pour la première fois, une délégation officielle des autorités talibanes a été reçue à Bruxelles, par des représentants de la Commission et de 15 États membres. Il s’agissait d’une réunion « technique », ont-ils tenté de se justifier devant l’émoi provoqué par cette rencontre. Parmi les points discutés, le retour des ressortissants afghans n’ayant plus le droit de séjourner dans l’UE. Donc, non seulement l’Union européenne entérine et légitime ce régime d’assassins, mais elle négocie l’expulsion d’Afghans réfugiés. L’expression « allez vous faire pendre » vient de retrouver tout son sens ! Difficile ensuite de donner des leçons de morale au Tsar, qui se veut de toutes les Russies.


Paradoxe poutinien


Cette étonnante évolution des relations russo-talibanes repose avant tout sur des considérations de sécurité régionale. Moscou redoute la diffusion de l’instabilité vers l’Asie centrale, espace jugé vital pour sa propre sécurité. Le risque principal n’est pas, aux yeux du Kremlin, le régime taliban en tant que tel, mais la présence de groupes affiliés à l’État islamique au Khorasan (ISKP), cette branche régionale de l’organisation « État islamique », active principalement en Afghanistan et au Pakistan. Le nom « Khorasan », que ces terroristes revendiquent comme leur, renvoie à une région historique qui englobe, selon les époques, des parties de l’Afghanistan, du Pakistan, de l’Iran et de l’Asie centrale. Cette guérilla est susceptible de déstabiliser toute la région et, lors du forum de sécurité de Moscou, Sergueï Choïgou s’est plaint de la possibilité donnée à l’ISKP « de recruter activement des ressortissants d’Asie centrale depuis le territoire afghan » (5).


Combattants de l’État islamique au Khorasan (ISKP)


L’essayiste et philosophe Bernard-Henri Lévy résume crûment la transaction implicite qui sous-tend désormais la relation entre Moscou et Kaboul : les talibans assurent l’ordre aux frontières sud de la Russie et contiennent tant bien que mal les groupes rivaux, en échange de quoi le Kremlin s’engage à pérenniser le pouvoir islamiste à Kaboul, dans le cadre d’un partenariat qu’il qualifie de « stratégique et de longue durée » (6). C’est avec des termes semblables que Moscou et Pékin ont engagé leur flirt poussé. Ce qui en dit long sur le désir des Russes de retrouver une influence dans cette partie conflictuelle du monde.


L’Afghanistan a pour voisin le Pakistan, avec sa célèbre passe de Khyber. Elle fut, pendant des millénaires, l’une des principales voies d’invasion et de commerce entre l’Asie centrale et le sous-continent indien. Les armées d’Alexandre le Grand, entre autres, l’empruntèrent. À ses frontières également : l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, et la Chine, à l’extrême nord-est, par une courte frontière d’environ 90 km située dans le corridor du Wakhan. Ce simple rappel suffit à mesurer son importance géostratégique.


L’accord passé entre Moscou et Kaboul en dit long sur la stratégie russe en Asie centrale. Celle-ci est désormais bâtie sur ce paradoxe : Vladimir Poutine, qui s’est construit politiquement dans la confrontation avec l’islamisme armé et y a acquis ses « lettres de noblesse », en est venu à multiplier les partenariats avec les mouvements islamistes.


Pourtant, l’ascension de Vladimir Poutine est indissociable de la seconde guerre de Tchétchénie et de la volonté de restaurer l’autorité de l’État russe face aux insurrections djihadistes. Les attentats de Moscou, la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka en 2002, la tragédie de Beslan en 2004 (7) sont autant de drames qui ont durablement ancré, dans l’imaginaire russe, la perception d’une menace islamiste intérieure existentielle. Ces agressions terroristes ont également façonné l’image d’un président présenté, par sa propre propagande, comme le rempart de la Russie contre le terrorisme djihadiste. Or, deux décennies plus tard, la Russie dialogue avec le Hamas, entretient une relation stratégique avec l’Iran, coopère indirectement avec le Hezbollah et engage un dialogue désormais institutionnalisé avec les talibans. Cette évolution ne relève pas seulement d’un revirement idéologique. Elle révèle une continuité plus profonde, qu’il faut chercher dans la longue durée de la diplomatie russe et dans la nature de cette autocratie.


Tradition géopolitique


Depuis l’époque impériale, la politique étrangère russe s’organise autour d’une idée structurante : la sécurité de l’État dépend de sa profondeur stratégique et de sa capacité à influencer son environnement immédiat et élargi. Cette vision a survécu à l’Empire des Romanov, à l’Union soviétique et à la Fédération de Russie contemporaine.

Les idéologies changent, la matrice géopolitique, elle, demeure. La diplomatie russe a toujours privilégié les rapports de force, les équilibres régionaux et les alliances flexibles plutôt que les solidarités normatives. L’URSS elle-même, malgré son discours internationaliste, a fréquemment soutenu des acteurs nationalistes ou religieux lorsque ses intérêts stratégiques l’exigeaient, parfois même au détriment des partis communistes locaux.


Rappelons, par exemple, l’abandon des partis communistes du Moyen-Orient en faveur des dirigeants panarabes anticommunistes de la région, Moscou allant jusqu’à fermer les yeux devant l’élimination physique de leurs militants. Pour les dirigeants russes, la « realpolitik » prime toujours sur la morale.


La Syrie comme laboratoire


Ce sont les événements syriens qui ont constitué le laboratoire de cette politique étrangère russe contemporaine. C’est pendant le conflit déclenché en 2011 qu’elle s’est véritablement affirmée. Dans le sillage des « printemps arabes », la révolte anti-Bachar offrit à Moscou un théâtre d’expérimentation idéal pour tester une stratégie fondée non pas sur la stabilisation de l’ordre international, mais sur sa fragmentation contrôlée.


Aux côtés de Bachar al-Assad, Vladimir Poutine visite la base aérienne russe de Hmeimim,

au sud-est de Lattaquié, en Syrie, le 11 décembre 2017.


Au départ, la Russie observe avec prudence l’effondrement progressif de plusieurs régimes arabes. L’expérience libyenne joue ici un rôle décisif. L’intervention occidentale de 2011, fondée sur une résolution du Conseil de sécurité, est perçue à Moscou comme un précédent dangereux : celui d’un mandat international transformé en opération de changement de régime. Pour le Kremlin, la chute de Mouammar Kadhafi ne débouche pas sur une transition politique, mais sur un effondrement de l’État libyen et une prolifération des zones d’instabilité. Et, à l’évidence, cette chute signe sa perte d’influence dans le pays.


La Syrie devient alors une ligne rouge stratégique. Lorsque la guerre civile s’intensifie, Moscou choisit progressivement l’engagement direct. L’intervention militaire de septembre 2015 marque un tournant majeur : la Russie redevient une puissance militaire opérant hors de son espace post-soviétique immédiat.


Trois objectifs structurent cette intervention. Le premier est la préservation du régime de Bachar el-Assad, dernier allié arabe de Moscou. Le second est la sécurisation des installations militaires de Tartous et de Hmeimim, qui garantissent à la Russie un accès permanent à la Méditerranée orientale. Le troisième, plus stratégique encore, est la démonstration de sa capacité à peser sur les équilibres globaux.


Mais cette intervention ne peut être comprise sans le partenariat avec l’Iran. En Syrie, la coopération russo-iranienne prend une forme opérationnelle inédite. Elle repose sur une division implicite des rôles. L’Iran mobilise les Gardiens de la Révolution, les milices chiites irakiennes et le Hezbollah libanais, fournissant l’essentiel des forces terrestres et des réseaux locaux au régime. La Russie assure la supériorité aérienne et les bombardements, le renseignement, la logistique militaire et surtout la couverture diplomatique au Conseil de sécurité des Nations unies.


Cette complémentarité ne repose ni sur une affinité idéologique, ni sur une convergence doctrinale. Elle découle d’une convergence d’intérêts limitée dans le temps et dans l’espace. La République islamique poursuit un projet régional structuré autour de ce qu’elle appelle l’« axe de la résistance ». La Russie, de son côté, cherche à réaffirmer son statut de puissance globale et à contester les interventions occidentales. Les trajectoires ne sont pas identiques, mais elles se croisent sur certains théâtres.


C’est à cette occasion qu’apparaît cette notion essentielle : celle de la convergence négative. Ce qui unit Moscou, Téhéran et plusieurs acteurs non étatiques du Moyen-Orient n’est pas une vision commune de l’ordre mondial, mais un rejet partagé de l’hégémonie occidentale. L’ennemi commun crée une coopération tactique, sans pour autant produire de communauté politique stable…


Soutien aux terroristes


Dans cette logique, la Russie entretient des relations différenciées avec plusieurs organisations armées du Moyen-Orient. Elle renoue ainsi avec l’histoire et la pratique soviétiques des années soixante.


L’Union soviétique, au nom de la lutte anti-impérialiste, a soutenu nombre de mouvements armés accomplissant des attentats terroristes. Parmi eux, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), fondé en 1967 et dirigé par Georges Habache. Cette organisation a reçu un soutien politique, militaire et logistique du camp soviétique et « anti-impérialiste », notamment via des pays alliés comme la Syrie, l’Irak et la République démocratique allemande. Le FPLP est devenu célèbre pour ses nombreux détournements d’avions à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Au cours d’une seule année, le FPLP détourne quatre avions de ligne internationaux vers la Jordanie. Les appareils sont détruits devant les caméras du monde entier, assurant sa sinistre célébrité.


Trois avions de ligne détournés et explosés en Jordanie par le Front populaire de libération de la Palestine, en 1970. Wikipédia.


En 1972, lors de l’attentat de l’aéroport de Lod, en Israël, trois membres de l’Armée rouge japonaise, en coopération avec le FPLP, tuent 26 personnes. Et l’une des plus célèbres de leurs actions (elle fut même le sujet d’un film) reste le détournement du vol Air France 139, de Tel-Aviv vers Paris, en 1976, avec son escale forcée à Entebbe, en Ouganda. Cette opération est menée par cinq membres du FPLP et deux militants allemands des « cellules révolutionnaires ». Le sinistre président de ce pays, le maréchal Idi Amin Dada, apporte son soutien aux terroristes. L’opération se termine par un raid israélien sur les pistes d’Entebbe. Pour libérer les 105 otages, une centaine de membres des commandos israéliens, parvenus clandestinement sur le tarmac, donnent l’assaut pendant une trentaine de minutes.


La France n’est pas épargnée par le FPLP et ses militants. En 1980, une cellule liée au FPLP commet notamment l’attentat de la synagogue de la rue Copernic, à Paris. Par la suite, le FPLP a continué à mener des attaques contre des cibles israéliennes (fusillades, attentats à la bombe, assassinats ciblés). Parmi les acteurs célèbres de ce groupe terroriste, citons Ilich Ramírez Sánchez, plus connu sous le nom de Carlos. Il y eut également Georges Ibrahim Abdallah, qui forma, en 1979, les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), une organisation « marxiste » étroitement liée au FPLP, comme l’une de ses déclinaisons armées.


L’URSS avait donc une longue pratique des rapports avec des organisations terroristes. Il n’est pas étonnant que ce « savoir » n’ait pas été oublié par les manipulateurs de l’ex-KGB, aujourd’hui FSB, où Poutine fit ses classes.

La logique russe reste donc, depuis, constante : il s’agit pour Moscou de maintenir des canaux de communication avec tous les acteurs capables d’influencer un conflit, indépendamment de leur statut juridique international, de l’utilisation ou non du terrorisme, de la guerre de subversion ou des manipulations de masse dont elle est experte.


L'arc de la « résistance »


Dans cet « arc de la résistance », initié par les khomeynistes et soutenu, de facto, par Moscou, le Hezbollah constitue un cas particulier. Si le Kremlin n’a pas noué une alliance formelle avec lui, la convergence des théâtres d’opérations en Syrie a conduit à des formes de coopération indirecte. Il n’en a pas été toujours ainsi. Avec ces acteurs aussi, Moscou a dû faire preuve d’amnésie pour complaire à son nouvel allié iranien.


Durant la guerre civile libanaise, et plus particulièrement au milieu des années 1980, l’Union soviétique a eu des problèmes sérieux avec certains mouvements chiites, liés ou directement issus du Hezbollah naissant. L’épisode le plus marquant reste celui de l’enlèvement de quatre diplomates soviétiques, le 30 septembre 1985, à Beyrouth. L’un d’eux, Arkady Katkov, est tué peu après son enlèvement. Pour ces groupes chiites islamistes, l’URSS était l’ennemi en tant qu’État officiellement athée ; elle menait aussi, depuis 1979, la guerre en Afghanistan contre les moudjahidines musulmans et elle soutenait la Syrie de Hafez el-Assad, dont l’armée affrontait parfois des groupes islamistes au Liban.


Gérard Sebag, l’un des journalistes les mieux informés sur cette région et qui disposait de réseaux dans toutes les factions se combattant et/ou s’alliant au Liban, notamment à l’OLP et chez les Druzes, nous raconta, à la rédaction d’Antenne 2, comment se résolut l’affaire de cet enlèvement. Le KGB y répondit de manière particulièrement « ferme ». Les services soviétiques, aidés par les Druzes de Walid Joumblatt, mirent en action tous leurs informateurs à Beyrouth-Ouest, la partie sous contrôle chiite, et dans ses alentours. L’un d’entre eux apprit d’un vieil homme qu’il avait aperçu des passeports soviétiques dans le tiroir ouvert d’un bureau d’une des milices chiites. Les Soviétiques capturèrent les familles des ravisseurs et leur envoyèrent un ultimatum… accompagné de quelques doigts amputés. « Si vous ne les libérez pas, nous les tuons », leur expliquèrent-ils. Les trois diplomates survivants furent rapidement relâchés, et les familles des terroristes, libérées à leur tour.


Les relations avec le Hamas relèvent, elles, d’une approche différente. Depuis les années 2000, la Russie maintient un dialogue régulier avec ce mouvement palestinien, notamment après sa victoire électorale de 2006. Contrairement à la position occidentale, Moscou a refusé de rompre tout contact. Poutine, avec ce soutien, entend devenir partie prenante des futures tentatives de résolution de ce conflit centenaire.


Délégation du Hamas à Moscou, avec Khaled Mechaal (deuxième sur la photo en partant de la gauche), en mars 2006.

Photo Misha Japaridze/AP.


Il a ainsi invité les dirigeants du Hamas à Moscou dès mars 1976. Ce geste, à l’époque, avait stupéfait les capitales occidentales. Une délégation conduite par son numéro un, Khaled Mechaal, se rendit au Kremlin pour des entretiens avec les responsables russes. Et en octobre 2023, quelques semaines après les pogroms du 7 octobre perpétrés par le Hamas contre les Israéliens, une délégation du mouvement est reçue à Moscou par le ministère russe des Affaires étrangères. Cette visite suscite de vives critiques en Occident et en Israël. Depuis, le ballet politico-diplomatique n’a jamais cessé. Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des Affaires étrangères et émissaire spécial pour le Moyen-Orient, est devenu l’homme-orchestre de cette relation. On l’a vu à Moscou recevant les cadres du Hamas, à Doha négociant avec leurs représentants, tissant patiemment une toile qui relie le Kremlin aux groupes terroristes armés de la région. Et, dans le même temps, les relations économiques avec leur mentor, l’Iran, prospéraient. Nous assistions bien là à un mariage de raison


Mais c’est l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, qui a accéléré le mouvement. Acculée par les sanctions occidentales, la Russie s’est jetée dans les bras de l’Iran avec une ferveur nouvelle. Les deux pays ont connecté leurs systèmes bancaires pour contourner SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication), cette coopérative internationale qui fournit un réseau de messagerie financière utilisé par les banques du monde entier.


Moscou et Téhéran ont également multiplié les échanges commerciaux, et la Russie est devenue, selon le ministre iranien des Finances Ehsan Khandouzi, le premier investisseur étranger en Iran, avec 2,7 milliards de dollars injectés dans l’industrie, les mines et les transports. Poutine sait qu’en créant une alliance avec le régime des ayatollahs, il noue également des relations serrées avec ses proxys, car l’Iran, le Hezbollah, le Hamas sont les trois étages d’une même fusée. Rappelons que, dès son arrivée au pouvoir en 1979, le régime de Téhéran ne se conçoit pas comme un État-nation ordinaire, mais comme le fer de lance d’une révolution islamique mondiale. Le Hezbollah libanais, créé en 1982 avec l’aide des Gardiens de la Révolution, en est le bras armé au Liban. Le Hamas, bien que sunnite, a été progressivement intégré dans cette galaxie par pragmatisme géopolitique : face à Israël, les divergences théologiques s’effacent devant l’ennemi commun. Est oubliée (pour toujours ?) la guerre qui oppose les chiites et les sunnites depuis le VIIᵉ siècle et qui structure le monde musulman.


Dans cet ensemble islamiste, l’Iran fournit les armes, l’argent, la formation. Le Hezbollah apporte son expertise militaire, politique et sociale, et sa capacité à tenir un territoire. Le Hamas offre un front supplémentaire contre l’État hébreu. Le déclenchement des attaques du 7 octobre 2023 contre les kibboutz du sud d’Israël a montré tout à la fois le niveau de sa haine et de ses capacités militaires, au cours des pogroms qu’il commet avec jubilation.


Et la Russie ? Elle apporte ce que ni Téhéran ni ses proxys ne possèdent : un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, une puissance et un savoir-faire nucléaires, un ensemble de satellites espions et, surtout, une légitimité internationale que les sanctions n’ont pas totalement érodée.


L'idéologie poutinienne


Mais, sur le fond, que vient faire la Russie poutinienne, héritière d’un empire orthodoxe et d’un passé soviétique athée, dans cette alliance avec l’islam politique ? La réponse tient en un mot : l’Occident. Ou plutôt, la haine de l’Occident.


L’idéologie poutinienne, telle qu’elle s’est déployée depuis le discours de Munich en 2007, repose sur quelques piliers : le refus de l’hégémonie américaine, la défense des « valeurs traditionnelles » contre la décadence « libérale », et la promotion d’un monde multipolaire où chaque « civilisation » – russe, chinoise, islamique – pourrait s’épanouir sans ingérence occidentale. Notons que, pour Poutine, toute revendication des peuples à une vie démocratique s’apparente à une ingérence occidentale.


Dans ce cadre, peu importe que l’Iran soit une théocratie chiite et la Russie une autocratie post-soviétique. Ce qui compte, c’est l’ennemi commun. Et l’ennemi, ce sont Washington, Bruxelles, l’OTAN, la démocratie et son idéologie « décadente ». Cette logique explique aussi les liens, plus discrets mais tout aussi réels, avec les talibans afghans. Comme on l’a déjà vu, les raisons sont multiples : sécuriser les frontières des républiques d’Asie centrale, profiter du vide laissé par les États-Unis pour étendre son influence, contenir la menace de Daech-Khorasan. Après le retrait américain de Kaboul, en août 2021, Moscou a été l’une des premières puissances à engager le dialogue avec le nouvel émirat.


Et puis il y a eu mars 2026, la guerre américano-israélienne contre l’Iran, qui redistribue les cartes, les alliances et crée une incertitude généralisée. Par exemple, l’Arabie saoudite, qui organisait l’avenir de son développement, hors pétrole, sous le « parapluie » américain, voit ses projets bloqués par la montée en puissance de l’Iran, son ennemi numéro un, et par l’incertitude du soutien réel de Washington. Idem pour les États de la région qui ont accepté des bases militaires américaines sur leur sol.


Les BRICS minés


Autre effet boomerang. Jusqu’alors, les États rassemblés dans les BRICS tentaient de créer une réponse unie aux défis de ce monde multipolaire. Les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont provoqué, en leur sein, des fissures sérieuses. Bien sûr, Moscou, Pékin et Brasilia ont immédiatement condamné les attaques américano-israéliennes. Mais lorsque Téhéran a riposté en frappant des bases américaines dans le Golfe, l’unité, souhaitée et revendiquée, en a pris un coup… L’Inde, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, tous membres ou partenaires des BRICS, ont critiqué les tirs de missiles iraniens et, pour certains, en ont même fait les frais. New Delhi, liée aux États-Unis par des accords stratégiques et soucieuse de ses relations avec les monarchies du Golfe, a refusé de s’aligner sur la position russo-chinoise. Riyad et Abou Dhabi, bien que courtisés par Pékin, n’ont pas oublié que l’Iran reste leur rival régional. Résultat : une fracture ouverte au sein d’un bloc qui se voulait l’incarnation d’un « Sud global » uni face à l’Occident.


Vladimir Poutine, contraint d'assister d'assister en visioconférence au sommet des BRICS, au Brésil, le 6 juillet 2025.

Photo Mikhail Metzel/Sputnik.


Cette fracture n’est pas un accident. Le sommet de Rio, en juillet 2025, avait déjà révélé des désaccords. Vladimir Poutine, sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, n’avait pu y assister qu’en visioconférence. Xi Jinping avait tout simplement snobé l’événement, envoyant son Premier ministre Li Qiang à sa place.


Le Brésil de Lula, l’un des piliers de ces BRICS, tente, lui, de naviguer entre tous ces écueils. « Il serait erroné de considérer que le Brésil devient un allié anti-occidental de la Chine […] Le Brésil est très pragmatique. […] Si des pays veulent coopérer, nous coopérerons. Mais nous ne nous alignons pas simplement sur la Chine », explique le professeur Pablo Ibañez, de l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro. Ce pays a d’ailleurs refusé de rejoindre les Nouvelles Routes de la soie chinoises, devenant ainsi le deuxième membre fondateur des BRICS, après l’Inde, à décliner l’invitation.


Pékin, de son côté, se trouve dans une position inconfortable. La Chine a besoin du pétrole iranien et de la profondeur stratégique que lui offre son partenariat avec Moscou. Mais elle a aussi besoin de la stabilité au Moyen-Orient, région d’où provient une part significative de ses approvisionnements énergétiques.


Or, l’escalade actuelle menace directement ses intérêts. Une guerre ouverte entre l’Iran et les monarchies du Golfe, toutes clientes de Pékin, serait un désastre économique. Et l’alliance russo-iranienne, si elle devait entraîner la Chine dans une confrontation directe avec les États-Unis, pourrait compromettre le développement économique qui reste la priorité absolue du Parti communiste chinois, avec – dans le viseur – l’occupation de Taïwan.


D’où l’absence de Xi Jinping au sommet de Rio. D’où les silences embarrassés de la diplomatie chinoise lorsqu’il s’agit de commenter les actions du Hezbollah ou du Hamas. Pékin veut bien d’un monde multipolaire, mais pas d’un monde en flammes. Le dernier sommet Xi-Trump, dont il a déjà été question ici (voir le 11 mai 2026, « Trump et Xi Jinping, co-gestionnaires obligés du nouveau désordre mondial »), le démontre.


Au fond, l’alliance russo-iranienne et ses ramifications au Liban et en Afghanistan ne sont pas seulement une affaire de géopolitique. Elles sont le symptôme du tohu-bohu actuel du monde que ni les institutions internationales, ni les puissances occidentales, ni les blocs émergents ne parviennent à contenir.


Les BRICS, qui se voulaient une alternative à l’ordre « occidental », se révèlent incapables de parler d’une seule voix sur les crises majeures. Les contradictions sont devenues trop profondes pour être masquées par des communiqués diplomatiques. Le projet d’un « Sud global » uni face à l’Occident se heurte à une réalité plus brutale : ce Sud est lui-même traversé de rivalités, d’intérêts divergents et de conflits larvés. L’ONU, paralysée par les vétos croisés qui émaillent les débats de son Conseil de sécurité, a cessé d’être un instrument de règlement des conflits. Et l’Occident, divisé et fatigué, hésite entre confrontation et désengagement.


Dans ce vide, les alliances opportunistes prospèrent. Elles ne construisent rien de durable, mais elles détruisent beaucoup. L’Ukraine en fait la terrible expérience quotidienne : des troupes nord-coréennes participent directement à l’agression, tandis que l’Iran fournit, par milliers, ses drones meurtriers.


L’Inde a pris, le 1ᵉʳ janvier dernier, la présidence tournante des BRICS pour 2026. Son projet officiel est de « construire pour la résilience, l’innovation, la coopération et la durabilité ». New Delhi, qui a su maintenir des relations avec toutes les parties en conflit (Moscou, Washington, Téhéran, Tel-Aviv, Riyad), va avoir bien du mal à recoller les morceaux de ce monde fracturé où chacun cherche des alliés de fortune pour survivre au chaos qu’il contribue lui-même à créer. Le grand sociologue Max Weber avait bien compris la nécessité de réintroduire, tout à la fois, l’éthique et la force, dans le jeu des alliances : « En politique, celui qui veut faire le bien doit d’abord s’assurer les moyens de ne pas être écrasé par le mal », écrivait-il au lendemain de la boucherie de la Première Guerre mondiale, en 1919, dans Le Savant et le Politique. La leçon tarde à être comprise par l’ensemble des démocraties.


Michel Strulovici


NOTES

(1). TASS, Interfax, agences de presse russes, 27-28 mai 2026.

(2). La Lettre d’Afghanistan, bulletins des 21-28 mai et 28 mai-3 juin 2026 ; Business AM, « La Russie conclut un pacte militaire avec les talibans », 29 mai 2026.

(3). Cité notamment par l’agence turque Anadolu sous le titre « Russia, Afghanistan sign military cooperation deal » : « Moscow continues expanding ties with Taliban-led authorities in Kabul », par Elena Teslova, le 28 mai 2026.

(4). La Lettre d’Afghanistan, bulletin du 28 mai au 3 juin 2026.

(5). Arshad Mehmood, « Russia Warns ISIS-K Recruiting Central Asian Migrants for Regional Terror Networks », sur le site The Media Line, le 27 mai 2026.

(6). Bernard-Henri Lévy, « La grande alliance entre Poutine et l’islam radical », La Règle du Jeu, 28-29 juin 2026.

(7). Le théâtre de la Doubrovka (octobre 2002). Une cinquantaine de combattants tchétchènes, se réclamant de la cause indépendantiste, prennent en otage plus de 850 spectateurs lors d’une représentation de la comédie musicale Nord-Ost, dans un théâtre du centre de Moscou. Le siège dure trois jours. Les forces spéciales russes (FSB) mettent fin à la prise d’otages en diffusant un gaz neurotoxique non identifié dans le système de ventilation avant d’investir les lieux. Si l’opération neutralise les preneurs d’otages, le gaz cause la mort de plus de 130 otages, l’antidote n’ayant pas été communiqué à temps aux secours… Beslan (septembre 2004). Un commando armé, également lié à l’insurrection tchétchène, prend d’assaut l’école n° 1 de la ville de Beslan, en Ossétie du Nord, le jour de la rentrée scolaire. Plus de 1 100 personnes (élèves, parents, enseignants) sont retenues en otage pendant trois jours dans des conditions extrêmes (sans eau ni nourriture). Le siège se termine dans le chaos : des explosions, suivies d’un assaut confus des forces russes, provoquent la mort de plus de 330 otages, dont environ la moitié d’enfants. C’est, à ce jour, l’une des prises d’otages les plus meurtrières de l’histoire récente, et elle a durablement marqué l’opinion russe.

(8). Sur tous ces développements, voir Milàn Czerny et Dan Storyev, « Pourquoi la Russie et le Hamas se rapprochent », sur le site du « Carnegie Russia, Eurasia Center », publié le 25 octobre 2023.

(9). Voir « Iran et Russie : une histoire de potentiel économique inexploité » d’Alex Varanka, sur le site du Middle East Institute, le 17 mars 2020.

(10). Le chiisme est l’une des deux principales branches de l’islam. Il est né au VIIᵉ siècle, peu après la mort du prophète Mahomet en 632. La question de sa succession a provoqué un désaccord parmi les musulmans. Une partie de la communauté estimait que le pouvoir devait revenir à Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du Prophète, considéré comme son successeur légitime. Les partisans d’Ali, appelés chi’at Ali (« le parti d’Ali »), sont à l’origine du chiisme. Après plusieurs conflits politiques et militaires, notamment la bataille de Karbala en 680, où Hussein, fils d’Ali, fut tué, le chiisme s’est affirmé comme un courant religieux distinct. Cet événement est devenu un symbole majeur du sacrifice, de la justice et de la résistance contre l’oppression.


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