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Roselyne, Jenifer, Brat, Angelin et les autres

Dernière mise à jour : 21 févr. 2022


Roselyne Bachelot, visite de l’exposition Charles Ray à Paris, le 14 février 2022.

Photo postée sur son compte Instagram


Allons bon ! La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, est très occupée. Quand elle ne décore pas des Arts et des Lettres une star de la télé-réalité, qu'elle ne tombe pas "par hasard", dans une exposition, sur Brad Pitt, ou qu'elle ne lance pas un film de propagande chorégraphique, elle donne son feu vert à la destruction d'un Centre Dramatique National. Et sur le front de la Communication et de la "concentration des médias" ? Elle ne va quand même pas s'offusquer pour si peu.


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ALLONS BON ! Pour Roselyne Bachelot, ce fut une semaine tout émoustillante. Alors que les troupes russes faisaient mine d’envahir l’Ukraine, lundi 14 février, jour de Saint-Valentin, un événement d’importance mondiale est plutôt passé inaperçu. Ce jour-là, la ci-devant ministre française de la Culture a remis à Jenifer les insignes de chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres. Ce fut « un grand moment d’émotion », assure Pure People, un magazine en ligne qui, comme son titre l’indique, est plutôt « people » (on n’a pas dit pipeau, hein !). Pour l’occasion, Roselyne avait revêtu son plus beau complet vert, ce qui lui donnait un côté Casimir, en plus pâle.

Casimir, ou Kermit, comme la grenouille. On n’invente rien. Selon le magazine Biba : « Parmi la multitude de couleurs tendance et idéales pour sublimer notre bronzage cette saison, une tire largement son épingle du jeu : vibrante et pleine d’optimisme, la nuance la plus prisée de l’été n’est autre que le vert « Kermit » (oui, comme la grenouille). Déjà adoptée à l’unanimité par toutes les modeuses, ce coloris au potentiel trendy sans limite peut pourtant s’avérer difficile à porter… »


C’est donc toute croassante de plaisir que Madame Bachelot a épinglé sur la poitrine de l’impétrante la précieuse breloque : « J’ai eu la joie de remettre aujourd’hui les insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres à Jenifer ! Cette distinction vient saluer 20 ans de carrière et une immense contribution au rayonnement de la chanson française dans le monde. »

Roselyne Bachelot remet les insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres à Jenifer,

au ministère de la Culture, le 14 février 2022. Photo postée par Roselyne Bachelot sur son compte Instagram.


« Habillée en noir, portant un petit blouson en cuir pour la touche glam' rock, ses longs cheveux détachés », Jenifer était-elle aussi fort émue, toujours selon Purepeople.

Mais c’est qui, Jenifer ? J’avoue que ma maigre connaissance des milieux artistiques et culturels m’avait, jusqu’à présent, tenu à l’écart de son « immense contribution au rayonnement de la chanson française ».

Renseignement pris, Jenifer pour les intimes, au complet Jenifer Yaël Dadouche-Bartoli, est née en voilà quarante années à Nice et a grandi en Normandie. Et comme chacun sait, la Normandie, c’est chiant. Et donc, comme le rapporte encore Purepeople : « Depuis sa Normandie natale, elle aspirait à une vie bien plus palpitante. Lassée du beurre, du cidre et des vaches, s'installer à Paris a changé sa vie... Se sentir plus proche et connectée de toutes ses stars préférées que presque personne, dans sa Normandie, ne connaît… » En plus, j’ignore si Purepeople a vérifié ses sources, parce que selon Wikipedia, Jenifer a grandi à Nice et en Corse jusqu’à 16 ans, où elle décide de monter seule à la capitale, où elle se produit dans des bars.

Bingo : à 20 ans, elle remporte la première saison de Star Academy, l’émission de TF1 que j’ai oublié de regarder. Elle enregistre ses quatre premiers albums et, en 2012, est propulsée coach de The Voice, toujours sur TF1.

Sans douter des qualités artistiques de Jenifer, ni davantage de ses qualités humaines (depuis 10 ans, elle est marraine de l'association Le Refuge, qui aide les jeunes victimes d'homophobie en leur offrant un accompagnement psychologique et un toit temporaire), mais on pourrait demander à Madame Bachelot si, pour moins people qu’il soient, nombre d’artistes, auteur.e.s et poètes, ne mériteraient pas tout autant la chevalerie des Arts et des Lettres.

Roselyne Bachelot, visite de l’exposition Charles Ray au Centre Georges Pompidou, le 14 février 2022.

Photo postée sur son compte Instagram


ALLONS BON ! Ce même 14 février, toujours de vert vêtue, Roselyne s’en fut visiter au Centre Georges Pompidou l’exposition de l’artiste américain Charles Ray (un peu kitsch sur les bords), exposition qui n’ouvrait au public que le surlendemain. Et là, comme elle l’écrit elle-même sur sa page Instagram : « au détour d’une statue, Brad Pitt ! » Par le plus grand hasard, elle est tombée sur l’acteur et producteur américain. La version qu’en donne le site Ferocee, lui aussi people, est un peu différente. Après avoir passé des vacances de rêve à Hawaï avec Jennifer Aniston, Brad Pitt se serait « envolé pour Paris afin de rejoindre Roselyne Bachelot ». La formule est pour le moins ambiguë.

Roselyne Bachelot aux côtés de Brad Pitt, rencontré "par hasard" au Centre Pompidou,

le 14 février. Compte instagram de Roseline Bachelot


Danse l’Europe :“tes bras deviennent des tentacules à la recherche d’un javelot en or“


ALLONS BON ! Fermons le ban, mais la série continue. Voici peu (le 9 février), la ministre de la Culture inaugurait au Grand Palais éphémère l’application Danse l’Europe qui « propose aux Européens de tous âges d’interpréter librement une chorégraphie guidée par la voix ».Ce projet est présenté par le ministère de la Culture comme une « expérience artistique innovante, interactive, inclusive » qui se doit d’être une « œuvre emblématique » de la présidence française du Conseil de l’Union européenne. Dans l’application, un podcast sonore de 23 minutes guide l’auditeur pour qu’il reproduise une chorégraphie imaginée par Angelin Preljocaj.

« Ce cours particulier auditif (disponible dans les 24 langues officielles de l’Union) offre un voyage quasiment onirique à travers différents paysages : “tu es sur une plage, face à la mer”, “tu arrives dans une forêt”, “tu viens d’arriver sur la lune”, “une cascade apparaît devant toi”, “tes bras deviennent des tentacules à la recherche d’un javelot en or“, etc. Et c’est grâce à ces images mentales qu’Angelin Preljocaj, dont on ressent la précision du chorégraphe », propose d’échanger nos énergies, nos vibrations ».

On peut craindre le pire, et on a raison. Un film témoin réalisé par Tommy Pascal (notamment au Centre national de la danse) et incarnée par 27 danseuses et danseurs amateurs européens accompagne également le projet. Plus prétentieux et indigent, c’est difficile à concevoir. Sans parler du drapeau européen qui apparaît à plusieurs reprises, aux poignets des danseurs, négligemment affiché sur un écran d’ordinateur, etc. Ce n’est plus de l’art, mais de la propagande…

Danse l'Europe, film-témoin de Tommy Pascal sur une "chorégraphie" d'Angelin Preljocaj,

mis en ligne par le ministère de la Culture le 8 février2022.


Un cas, que cet Angelin Preljocaj. En juin 1995, alors que sa compagnie est en résidence longue au Théâtre national de la danse et de l’image (TNDI) à Châteauvallon, le Front national remporte l’élection municipale à Toulon, la ville voisine. Ni une, ni deux, notre héraut annonce qu’il quitte ce Var gangréné par l’extrême-droite. La réalité est légèrement différente : l’alors directeur du TNDI, Gérard Paquet, souhaite mettre un terme à la résidence d’Angelin Preljocaj. La victoire du FN ? à Toulon offre un prétexte rêvé pour se donner le beau rôle de l’artiste pourchassé par l’extrême-droite. Le bobard passe comme une lettre à la poste, et en un temps record, ministère de la Culture, Région PACA et ville d’Aix-en-Provence se mobilisent pour créer et offrir sur un plateau un Centre chorégraphique à Aix-en-Provence, à quelques kilomètres d’un autre Centre chorégraphique déjà existant, le Ballet national de Marseille (soit deux CCN dans une même région, alors que d’autres régions en sont dépourvus). A Aix-en-Provence, à l’arrivée d’Angelin Preljocaj, il existe déjà un festival, Danse à Aix, qui fut le tout premier festival de danse contemporaine en France. Lo voracité budgétaire de la compagnie du chorégraphe, devenue « Ballet Preljocaj » aura bien vite la peau de ce festival pourtant historique et exemplaire.

Ce n’est pas tout. Selon le cahier des missions et des charges des centres chorégraphiques nationaux, établi par le ministère de la Culture, « un directeur est nommé pour un mandat de quatre ans renouvelable dans la limite de deux périodes de trois ans. Le nombre maximal de mandats des directeurs est fixé à trois pour une durée totale cumulée de dix ans. Néanmoins, si des circonstances exceptionnelles le justifient, sur décision du ministre chargé de la culture, et après concertation avec les collectivités territoriales concernées, le troisième mandat pour être prolongé pour une durée n’excédant pas trois ans. » Ce qui, au grand total, mène à un maximum de 13 années. Angelin Preljocaj dirige le Centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence depuis 1996, soit… 26 ans. Cherchez l’erreur !


La ministre de la Culture donne son aval à la destruction du Centre Dramatique national de Nice


ALLONS BON ! Pendant ce temps, dans la même région Provence-Alpes-Côte d'Azur, c'est sans état d'âme que Roselyne Bachelot a donné, le 2 décembre dernier, son feu vert à la destruction du Centre Dramatique de Nice, dont veut se débarrasser le maire de Nice, Christian Estrosi (alors même que le bâtiment a été rénové voici 10 ans grâce à des subventions de l’État). « Depuis l’élection de Macron à l’Elysée, rien ne nous a été refusé. Rien ! », se vante Christian Estrosi, ex-LR qui soutient aujourd’hui la réélection de Jupiter : forcément, rien ne saurait lui être refusé.


La semaine qui s'annonce pour Roselyne Bachelot sera sans doute moins glamour que celle passée avec Jenifer et Brad Pitt. Jeudi prochain, 24 février, la ministre de la Culture et de la Communication sera auditionnée au Sénat par la commission d'enquête sur la concentration des médias. Bon, on n'est pas trop inquiet pour elle. En période électorale, elle ne dira que du bien de ses amis Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Arnaud Lagardère, Xavier Niel et Martin Bouygues. De toute façon, il n'y aura aucune fuite. Sous pression de ces derniers, le rapport final de la commission (attendu pour la troisième semaine de mars) ne sera pas même pas envoyé aux sénateurs. Il leur sera toujours permis de le lire dans une pièce où il leur sera interdit d'entrer avec leur portable. C'est beau, la démocratie !


Jean-Marc Adolphe

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