Un peu de dignité, que diable ! (Tour du jour en 80 mondes)
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 2 heures
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Photo Diana Solís / El Espectador
« Dignité » vient du latin dignitas : ce qui mérite estime, honneur, considération. Longtemps, le mot désignait les rangs et les charges, bien plus que la valeur de chaque vie humaine. Notre Tour du jour en 80 mondes raconte aujourd'hui ce renversement fragile : un mot de quinze mètres roulant dans Chicago, une chanteuse iranienne promise au fouet pour avoir montré ses cheveux, des femmes Nangas qui luttent contre les violences sexuelles, une leader emberá qui refuse qu’on réduise sa culture à la mutilation, un jeune Bolivien plaqué contre les pavés, des enfants de Gaza qui rejouent l’école entre les tentes.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
A LA UNE / DIGNIDAD

Dix lettres rose pâle, hautes de quinze mètres, juchées sur un camion : « DIGNIDAD » traverse Chicago comme un monument en mouvement, entre les drapeaux portoricains et les tambours du défilé du Día del Pueblo Puertorriqueño (Journée du Peuple Portoricain), le 13 juin 2026.
Conçue par l’artiste colombien Iván Argote pour le Floating Museum, la sculpture s’arrête devant un centre de détention pour migrants, transformant la parade en procession politique. Installé à Paris, Iván Argote dit avoir changé de cap en découvrant les rafles de l'ICE (police de l'immigration) aux portes des écoles mexicaines et la violence des déportations : plutôt qu’un monument fixe, il imagine une architecture mobile, peinte dans la couleur chaude des façades caribéennes, qui s’arrime à une communauté de quartier organisée en comités de culture, de logement, de santé. Dans une Amérique où l’on sépare des familles à l’entrée des écoles, « DIGNIDAD » devient à la fois alerte et célébration : un mot de quinze mètres de long qui rappelle que la dignité se défend à hauteur de rue, au rythme des corps en marche.
Le Floating Museum est un collectif et une plateforme d’art public qui invente des « monuments flottants » en collaboration avec des communautés locales. Basé à Chicago, le collectif travaille in situ – sur une barge, dans les parcs, les quartiers populaires – pour explorer les relations entre art, architecture, institutions et habitants, en déplaçant les formes du musée hors des murs et en s’adossant à des infrastructures existantes (fleuve, rues, places). https://floatingmuseum.org
Iván Argote, né à Bogotá en 1983, est un artiste et cinéaste colombien qui vit et travaille à Paris. Formé au design graphique et au cinéma à l’Université nationale de Colombie puis aux Beaux‑Arts de Paris, il développe depuis les années 2000 une pratique située entre sculpture, installation, film et interventions dans l’espace public.
Ses œuvres questionnent nos relations aux institutions, aux monuments, aux récits historiques et aux structures de pouvoir, en mêlant humour, tendresse et gestes de sabotage symbolique ; il est représenté par la galerie Perrotin et a exposé, entre autres, au Palais de Tokyo, au MACBA, au MALBA, au Guggenheim ou encore à la Biennale de Venise 2024, tout en étant finaliste du Prix Marcel‑Duchamp en 2022. Iván Argote vient d’une famille engagée à gauche, ce qui irrigue ses projets sur les luttes sociales, la mémoire et les monuments. https://ivanargote.com
IRAN. Le fouet pour Parastoo Ahmadi

Ci-contre : Parastoo Ahmadi, capture d'écran du concert filmé et posté sur YouTube le 12 décembre 2024
Tous ses comptes sur les réseaux sociaux ont été fermées, et on était sans nouvelles de Parastoo Ahmadi, arrêtée en décembre 2024 après un concert (sans public) filmé et posté sur YouTube, où elle chantait « à moitié nue » selon un magazine proche des Gardiens de la Révolution. « A moitié nue » : c’est-à-dire sans hijab pour couvrir ses cheveux (voir l’article que nous lui avions alors consacré, ici). Dix-huit mois plus tard, elle vient d’être condamnée, ainsi que huit membres de son équipe, à 74 coups de fouet par le tribunal pénal de la province de Qom pour « atteinte aux bonnes mœurs ». Parastoo Ahmadi est en outre interdire de quitter l'Iran pendant deux ans et d'exercer toute activité artistique pour la même durée.
La condamnation, qui peut encore faire l’objet d’un appel, est survenue le lendemain de la formalisation de l’accord diplomatique entre l'Iran et les États-Unis. Pour l’actrice irano-britannique Nazanin Boniadi a déclaré que le jugement « illustre clairement que, malgré les discussions à Washington sur un "nouvel" Iran, la machine répressive de la République reste intacte ». l’ONU parle d’environ 4 000 arrestations en deux mois depuis le début des attaques israélo‑américaines, visant des opposants politiques, manifestants, militants et supposés sympathisants de groupes hostiles au régime. Ces arrestations s’ajoutent aux dizaines de milliers de personnes déjà détenues ou poursuivies depuis le cycle de protestation et de répression de début 2026
Pour réécouter le concert de Parastoo Ahmadi sur YouTube : https://youtu.be/oYcaDHEnhbU?si=m_2ucRdEkLijCcVu
Pour suivre les dernières informations en provenance d’Iran : Iran Wire (en anglais et en farsi), média en ligne fondé par des journalistes et activistes iraniens en exil. www.iranwire.com
INDE. Canicule et violences sexuelles

Des ouvriers font la sieste à l’ombre d’un petit restaurant de rue pendant un après‑midi de forte chaleur à Bombay (Mumbai), le15 juin 2026. Photo Rafiq Maqbool/AP
Sous la canicule qui frappe l’Inde depuis le printemps, la pause s’impose comme seule protection pour celles et ceux qui travaillent dehors, souvent sans climatisation ni protection sociale. Les chemises roses assorties, les vélos fatigués et la façade d’un “food corner” composent une scène presque ordinaire, mais qui dit la vulnérabilité des travailleurs urbains face aux vagues de chaleur extrême, désormais devenues un risque climatique majeur dans les métropoles indiennes.

Sanglishe Yimkhiung, 45 ans, participe à une manifestation contre la recrudescence des violences sexuelles faites aux femmes
et pour exiger justice pour les victimes, à Kohima, capitale de l’État indien du Nagaland, le19 juin 2026. Photo Yirmiyan Arthur/AP
Qui a déjà entendu parler du Nagaland ? Dans ce petit État du nord‑est de l'Inde, longtemps tenu à l’écart du regard médiatique, des collectifs de femmes et de jeunes descendent désormais dans la rue pour dénoncer l’impunité, la lenteur des enquêtes et l’indifférence d’institutions dominées par des hommes. Leur mobilisation s’inscrit dans une vague plus large de protestations contre les féminicides et les viols en Inde, mais aussi dans l’histoire spécifique des peuples nagas, marquée par les conflits armés et les violences de genre souvent minimisées au nom des traditions.
En Inde, les peuples autochtones sont regroupés sous le terme d’« Adivasi », qui désigne plus de 400 communautés et environ 8 à 9 % de la population, concentrées surtout dans les régions de l’Est et du Centre, mais aussi dans le Nord‑Est. Souvent installés sur des territoires riches en forêts, en eau et en minerais, ils subissent depuis des décennies déplacements forcés, projets extractifs et violences politiques, sans reconnaissance pleine et entière de leur statut autochtone par l’État indien. Les Nagas forment l’un de ces grands ensembles autochtones : quelque 2,5 à 3 millions de personnes réparties entre le Nagaland, le Manipur, l’Assam, l’Arunachal Pradesh et la Birmanie voisine, parlant une soixantaine de langues tibéto‑birmanes et organisées en une trentaine de tribus. Longtemps connus pour leurs sociétés villageoises autonomes et, jusqu’au milieu du XXe siècle, pour la pratique de la chasse aux têtes, ils ont été fortement christianisés (en majorité baptistes), tout en gardant des traditions propres – tatouages, fêtes guerrières, dortoirs communautaires morung – et en menant, depuis l’indépendance de l’Inde, des luttes pour l’autonomie et la reconnaissance de leurs droits sur leurs terres.
COLOMBIE. Une loi contre les mutilations génitales

Juliana Domicó. Illustration Consonante
En Colombie, la leader indigène emberá Juliana Domicó rappelle que la mutilation génitale féminine n’appartient pas à la cosmovision de son peuple, mais à une dérive violente qu’il faut nommer et abolir. À partir de conversations menées depuis des années dans les resguardos, entre femmes, sages et autorités communautaires, elle a contribué à porter jusqu’au Congrès une loi, votée le 11 juin 2026, qui fait de la Colombie le premier pays d’Amérique latine doté d’un cadre spécifique contre cette pratique. Pour Juliana Domicó, l’enjeu dépasse la seule norme juridique : il s’agit de rompre le stigmate qui réduit les Emberá à cette violence, de reconnaître le rôle des femmes autochtones qui ont initié le changement de l’intérieur, et d’exiger que l’État accompagne réellement, par l’éducation, la santé et des ressources, la protection des filles dans les territoires. Sans ce soutien, prévient‑elle, la loi risque de n’être qu’une promesse de plus, alors que la défense des droits des filles indigènes engage le type de société que la Colombie veut devenir.
Source : Consonante est un excellent média‑laboratoire colombien de journalisme local. Lancé en 2019 par la Fondation pour la liberté de la presse (FLIP), Consonante produit reportages, enquêtes et formats audio‑vidéo avec des habitants de « déserts d’information » : des centaines de municipalités sans médias locaux ni rédaction installée. Le projet forme des leaders communautaires au reportage, au fact‑checking et à la narration, pour que l’information parte des territoires eux‑mêmes et circule ensuite au niveau régional et national. www.consonante.org
Les Emberá – « les gens » dans leur langue – sont l’un des principaux peuples autochtones de Colombie, installés surtout dans le Chocó, l’Antioquia et la zone caféière, le long des grands fleuves du Pacifique. Leur cosmovision est intimement liée à la forêt, à l’eau et aux rivières, autour desquelles s’organisent agriculture, chasse, pêche et rituels guidés par les jaibaná (chamanes). Malgré un fort attachement à leur langue, à la peinture corporelle au jagua et à un artisanat très riche, les Emberá figurent parmi les communautés les plus affectées par le conflit armé, les déplacements forcés et les projets extractifs. C’est dans ce contexte que des leaderesas comme Juliana Domicó défendent à la fois les droits des filles, l’autonomie culturelle et la protection de leurs territoires.
BOLIVIE. État d'exception

Photo Freddy Barragán García / AP
La Paz, Bolivie. Dans une ruelle pavée du centre historique, un jeune manifestant est emporté, les bras tordus, par deux policiers casqués dont on ne voit plus que les visières et les gilets pare‑balles. Sa chemise rouge, constellée d’empreintes de mains blanches et bleues, tranche avec les uniformes sombres : elle semble réclamer d’autres gestes que ceux de la contrainte. Depuis plusieurs semaines, la capitale bolivienne est prise au piège des blocages, des pénuries d’essence, d’oxygène et de médicaments, qui ont déjà fait plusieurs morts. Élu il y a moins de six mois, le président Rodrigo Paz promet de « libérer les routes » face à ce qu’il décrit comme une tentative de déstabilisation orchestrée par les syndicats et les partisans de l'ancien président Evo Morales. En déclarant l’état d’exception, samedi 20 juin, pour 90 jours, après avoir signé un accord avec la Centrale ouvrière bolivienne, principale centrale syndicale du pays, il s’autorise à déployer l’armée pour « rétablir l’ordre ». Sont notamment dans le viseur : les paysans et les cultivateurs de coca du Chapare, au centre de la Bolivie, là où les Andes basculent vers le piémont amazonien, région emblématique des luttes cocaleras et des politiques antidrogue.
Rodrigo Paz est présenté comme un centriste de centre‑droit, économiste de 58 ans, issu d’une grande lignée politique bolivienne. Fils de l’ancien président Jaime Paz Zamora, il a longtemps été sénateur avant de se poser en alternative « modérée » au Mouvement vers le socialisme. Élu le 19 octobre 2025 au second tour de la présidentielle avec environ 54,5 % des voix face à l’ex‑président Jorge « Tuto » Quiroga, il met fin à près de vingt ans de domination de la gauche au pouvoir. Investi le 8 novembre 2025, il promet un « capitalisme pour tous » et le retour de la stabilité économique, mais sans majorité au Parlement, ce qui le contraint à gouverner par compromis dans un pays déjà plongé dans une crise sociale et inflationniste.
Un média à suivre. En Bolivie, la situation des médias reste marquée par une forte polarisation politique, des pressions de l’État et une violence croissante contre les journalistes, particulièrement lors des vagues de manifestations et de blocages. A suivre : Visión 360, né comme quotidien numérique à La Paz en 2024, combine un site d’info en continu, une édition imprimée dominicale et une présence active sur les réseaux, avec une équipe d’une vingtaine de journalistes. www.vision260.bo
Le photographe : Freddy Barragán García est un photoreporter bolivien basé à La Paz, avec une quinzaine d’années de pratique dans la presse écrite, les agences et les magazines. Diplômé en arts plastiques, il a couvert de nombreux conflits sociaux – notamment les mobilisations cocaleras – et développe aujourd’hui des projets qui prolongent ses archives de reportage dans des dispositifs plus artistiques, comme sa série « Cromática Cocalera » (ICI)
PALESTINE. Les enfants du camp de Khan Younis

Mahmoud Nofal, 64 ans, joue avec ses petits-enfants, Tamim et Ranin Nofal, qu’il élève depuis que leurs parents
ont été tués lors d’une frappe aérienne israélienne, devant leur tente à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza,
le 2 juin 2026. Photo Abdel Kareem Hana/AP.
La campagne militaire israélienne à Gaza a privé des dizaines de milliers d’enfants palestiniens d’un ou de leurs deux parents, alourdissant ce que l’UNICEF a qualifié de bilan « inacceptable » du conflit pour la jeunesse du territoire. Cette perte figure parmi les conséquences les plus durables de la guerre, privant les enfants — dont beaucoup sont déjà traumatisés, blessés ou vivent dans des conditions désastreuses — de l’éducation et des soins prodigués par leurs mères et leurs pères alors qu’ils cherchent à trouver leur place dans le monde.
Au début de cette année, près de 59 000 enfants avaient perdu au moins un parent, selon l’UNICEF, et environ 2 700 avaient perdu à la fois leur mère et leur père.

Ghazal al-Kibritti, âgée de onze ans, qui a perdu ses parents et trois frères et sœurs lors d'une frappe aérienne israélienne,
pose aux côtés de sa grand-mère, Huda al-Salti, dans la maison de la ville de Gaza où elle vit désormais avec ses grands-parents,
le 26 avril 2026. Photo Jehad Alshrafi / AP
La société de Gaza repose sur des réseaux familiaux élargis, de nombreux proches vivant sous le même toit ou dans les mêmes quartiers. Au milieu de cette dévastation, des proches et d’autres personnes qui s’occupent d’eux ont tenté d’offrir aux enfants orphelins un semblant d’enfance normale....

Des enfants palestiniens suivent un cours dans une salle de classe installée sous une tente, dans un camp d'orphelins à Khan Younis,
au sud de la bande de Gaza. Photo AP Jehad Alshrafi/AP
Le camp de réfugiés de Khan Younis est l’un des huit camps gérés par l’UNRWA (agence de l’ONU spécifiquement chargée des réfugiés palestiniens) dans la bande de Gaza, installé en 1948 pour accueillir environ 35 000 Palestiniens déplacés lors de la guerre de 1948‑49. Situé à l’ouest de la ville de Khan Younis, à deux kilomètres de la Méditerranée, il concentre aujourd’hui une densité extrême : l’UNRWA y comptait autour de 95 000 réfugiés en 2023, sur un territoire déjà saturé par des vagues successives de déplacements internes.

Entre les tentes d'un camp d'orphelins à Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Photo Jehad Alshrafi/AP.
Depuis octobre 2023, le camp et ses abords ont reçu des dizaines de milliers de personnes fuyant le nord de Gaza, transformant Khan Younis et la zone côtière voisine d’Al‑Mawasi en une « ville de tentes » où s’entassent des familles privées d’eau potable, d’assainissement et de soins. Les frappes israéliennes y ont frappé à plusieurs reprises des maisons et des campements de déplacés, faisant un nombre très élevé de victimes civiles, parmi lesquelles de nombreux enfants.
Les chiffres précis d’enfants vivant aujourd’hui dans le camp sont difficiles à établir, mais, dans l’ensemble de Gaza, près de la moitié de la population a moins de 18 ans, ce qui signifie que des dizaines de milliers d’enfants vivent ou ont trouvé refuge à Khan Younis et dans ses camps de tentes. Les agences de l’ONU estiment par ailleurs qu’environ 17 000 enfants de Gaza sont désormais non accompagnés ou séparés de leur famille, un indicateur de l’ampleur du traumatisme infligé à cette génération.
Sources : Associated Press, Wikipédia






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