« Victimes d’une guerre qui n’est pas la nôtre »
- Dominique Vernis
- il y a 12 heures
- 4 min de lecture

Des personnes attendent un nouvel approvisionnement en bouteilles de GPL à Lucknow, en Inde. Photo Ritesh Shukla/Getty Images
Douches chronométrées en Corée du Sud, escaliers obligatoires en Thaïlande, stations-service fermées au Laos, mercredis chômés au Sri Lanka : alors qu'en France et en Europe, l'inquiétude porte sur le prix de l'essence et du gaz, la guerre entre les États‑Unis, l’Iran et leurs alliés ne se lit pas seulement sur les cartes militaires, mais dans les gestes les plus banals du quotidien en Asie et bien au‑delà. À chaque fois, une même phrase revient : payer pour une guerre que l’on n’a pas choisie.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Dans les manuels d’histoire, on parlera peut‑être un jour de « la guerre du détroit d’Ormuz » comme de la plus grande crise énergétique depuis 1973. La flambée des prix des carburants en France et en Europe ne doit pas faire oublier qu’en Asie et dans d’autres régions dépendantes du Golfe, la crise ne se mesure pas seulement en euros par litre, mais en douches supprimées, en repas froids, en journées de travail sacrifiées. Aujourd’hui, pour des millions de personnes, cela se résume à une consigne placardée dans le hall d’un immeuble ou sur le frigo familial. À Séoul, le gouvernement intime de réduire la durée des douches et de reléguer les machines à laver aux week‑ends. À Katmandou, on ne chauffe plus le dîner, faute de gaz de cuisson. À Pune, en Inde, les crémations au gaz sont suspendues : en temps de pénurie, la priorité va aux vivants.
Plus au sud, au Laos, plus de 40% des stations‑service sont simplement fermées. En Thaïlande, des fonctionnaires sont appelés à prendre l’escalier pour économiser l’électricité des ascenseurs. Au Sri Lanka, le mercredi est devenu jour férié : usines, commerces, écoles à l’arrêt, comme si l’on cherchait à faire baisser la consommation en éteignant un pays un jour sur sept. La carte de la crise énergétique épouse ainsi celle des dépendances au pétrole et au gaz du Golfe, mais aussi celle des marges : là où les États n’ont ni les stocks ni les budgets pour amortir le choc.

Car cette fois, l’onde de choc dépasse largement les courbes de l’inflation. Des États‑Unis à l’Europe, les factures d’essence et de chauffage explosent, mais en Asie, région massivement dépendante des exportations d’énergie du golfe Persique, ce sont les infrastructures de la vie quotidienne qui vacillent. Aux Philippines, placées en état d’urgence, un quotidien résume la situation dans un titre de chronique : « Nation au bord du gouffre : cette crise pétrolière pourrait détruire tout ce que nous avons construit. » On ne saurait être plus clair.
Au centre de la tempête, un goulet : le détroit d’Ormuz, cette voie maritime étroite par où transitent environ 20% du pétrole mondial et une part considérable du gaz naturel liquéfié. Depuis le début de la guerre, le blocus et les attaques ont pratiquement interrompu ce trafic. Selon l’Agence internationale de l’énergie, plus de pétrole a disparu des marchés en quelques semaines que lors des chocs de 1973 et 1979 réunis. Mais ce n’est plus seulement une histoire de navires empêchés de passer : c’est toute l’architecture matérielle de l’énergie qui est prise pour cible.
Les deux camps frappent désormais les infrastructures elles‑mêmes. L’Iran, dont le régime vit des revenus pétro‑gaziers, voit ses champs et ses raffineries bombardés. Les États‑Unis, confrontés à la colère sociale que nourrissent les prix à la pompe, cherchent à desserrer l’étau coûte que coûte. Israël a attaqué la partie iranienne d’un immense gisement de gaz offshore partagé avec le Qatar, faisant flamber les prix. En retour, l’Iran a visé la ville industrielle de Ras Laffan, au Qatar, cœur de la plus grande installation de gaz naturel liquéfié du monde. Ras Laffan représente environ un cinquième de l’offre mondiale de GNL ; une part significative de cette capacité est aujourd’hui endommagée. La plupart des autres opérateurs, eux, préfèrent taire l’ampleur réelle des dégâts.
Même dans l’hypothèse, diplomatiquement très optimiste, d’une réouverture rapide du détroit, le retour à la « normale » n’aurait rien d’immédiat. Il faudrait d’abord convaincre les armateurs que la traversée est sûre, puis attendre des semaines, voire des mois, pour que les flux de pétrole et de gaz retrouvent, au mieux, leurs niveaux d’avant‑guerre. Quant aux infrastructures bombardées, elles se réparent en années, pas en trimestres. Autrement dit : même si les armes se taisaient demain, la pénurie, elle, a de l’avance.
Or la dynamique actuelle pousse plutôt à l’escalade. Donald Trump brandit la menace de frapper des centrales électriques iraniennes. Téhéran pourrait à nouveau s’en prendre à Ras Laffan ou viser de grandes raffineries qui, jusqu’ici, ont été miraculeusement épargnées. À mesure que la liste des sites touchés s’allonge, celle des gestes quotidiens sacrifiables s’étend : moins de lumière, moins de mobilité, moins de chaleur, moins de dignité parfois. En Thaïlande, les manifestations contre la vie chère ont déjà commencé ; aux Philippines, les syndicats du transport appellent à des mobilisations de masse.
Cette crise a aussi son miroir de l’autre côté du globe. Au Texas, cœur battant de l’industrie pétrolière américaine, les professionnels de l’énergie observent la guerre au Moyen‑Orient comme on surveille une tempête qui pourrait, à la fois, gonfler les bénéfices à court terme et déstabiliser tout le marché mondial à moyen terme. Derrière les cours du baril, ce sont des stratégies industrielles entières qui vacillent, prises entre l’appétit de profits rapides et la peur d’un chaos durable.
Reste une phrase, prononcée par le président philippin Ferdinand Marcos Jr. : « Nous sommes victimes d'une guerre qui n'est pas de notre choix. » Elle pourrait être reprise à Katmandou, à Colombo, à Vientiane, à Séoul ou à Marseille. Elle dit la violence particulière de ce moment : celle d’une mondialisation énergétique où des décisions prises à Washington, Téhéran, Tel‑Aviv ou Doha se traduisent, à des milliers de kilomètres, par un repas froid, un ascenseur à l’arrêt, une station‑service close, un mercredi de plus sans école. Et où les peuples, eux, n’ont voix au chapitre ni sur la guerre, ni sur la facture.
Dominique Vernis






Plus généralement les habitants de la planète (et leurs descendants encore à venir) subissent les conséquences de décisions prises en général très loin d’eux par une poignée d’individus sans aucun scrupules.
Lu, avec accablement, sur le site de la RTBF :
Greenpeace accuse les compagnies pétrolières de faire des "profits de guerre".
Une étude commandée par Greenpeace affirme que les compagnies pétrolières réalisent plus de 80 millions d’euros de "surprofits" par jour depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, grâce à une augmentation de leurs marges. Pour le mois de mars, ces "surprofits" représenteraient environ 2,5 milliards d’euros.
Lien vers l'article complet : " https://www.rtbf.be/article/greenpeace-denonce-des-surprofits-engranges-par-les-compagnies-petrolieres-depuis-le-debut-de-la-guerre-au-moyen-orient-11703493 "