«Ressacs, une histoire touarègue» : filmer pour transmettre
- Isabelle Favre

- 6 mai
- 9 min de lecture

Treize ans de travail, et un documentaire sensible. Pour la première fois, des Touaregs sont filmés par un réalisateur touareg, Intagrist el Ansari. À travers la forme d’une lettre adressée à son fils, le film fait surgir une mémoire en mouvement, entre exil, transmission et fidélité aux origines. Il donne à entendre, loin des clichés, la parole d’un peuple confronté aux bouleversements de l’histoire contemporaine, tout en faisant affleurer la beauté persistante d’un monde et de ses gestes.
Ressacs. Des mouvements qui nous dépassent, qui débordent et font retour lorsqu’ils sont freinés, stoppés. Un élan toujours recommencé, malgré l’épreuve des ruptures, des replis, à l’image des vagues de l’océan frappant les continents (du latin cum tenere, tenir ensemble). Une mémoire, une présence persistante, telle une histoire touarègue, celle du peuple des Kel Ansar (une confédération maraboutique et guerrière, établie depuis le XVIe siècle) d’où est issu l’auteur du film, Intagrist el Ansari. Avant la colonisation, les Touaregs se déplaçaient librement dans un espace sans frontières : elles leur ont été imposées, obstacle déstructurant leur milieu de vie.
Ces ressacs figurent les chocs subis par les Touaregs : colonisation, sédentarisation forcée, sécheresses dévastatrices, rébellions successives …

Émaillé par des séquences qui captent la beauté d’un monde qui persiste, le film (en tamasheq avec sous-titres français) rend d’emblée sensible l’histoire des Kel Ansar, la singularité de cette confédération touarègue du Nord du Mali, dans la région de Tombouctou. Elle se distingue d’autres groupes par la transmission d’une tradition lettrée et spirituelle, autour de figures érudites, réputées pour leurs savoirs coranique, historique, pour leurs rôles d’enseignement, de médiation dans les conflits. Hamma ag Marmoud, un « dignitaire politique touareg » en exil en Mauritanie nous parle entre désert et océan. Sa présence frappe par l’autorité douce qui émane de son propos dans la description d’une situation apparemment sans issue, par son expression intellectuelle et poétique. Il est un des « oncles » qui prennent la parole au cours du film. “Oncle” marque l’appartenance non à une même famille mais à un même univers d’origine, avec une place d’anciens à qui l’on doit récit et fidélité. Dans le film, ce mot “oncle” inscrit à lui seul le souci de transmission d‘une relation intime au désert et aux aînés : un testament entre passé et avenir.
Le film se construit autour d’une lettre qu’un père écrit à son fils. La forme littéraire, testamentaire n’est pas étrangère à cette culture des Kel Ansar. Ce père vit au milieu des siens, sédentarisés dans un camp de réfugiés à M’bara en Mauritanie. Au milieu d’eux et un peu différent, c’est le réalisateur lui-même : la tête nue, sans le turban que les hommes filmés portent tous sans exception. Plusieurs scènes du film s’attardent sur la valeur culturelle, sociale, symbolique de ce turban, bien au-delà de la protection contre le vent et le soleil : le sens lié à la façon de le porter autour du visage, à la diversité de ses couleurs. Le geste d’enroulement est affaire d’hommes pour la cérémonie qui marque le passage vers l’âge adulte, il est affaire de femme qui montre à un enfant, dans une très belle scène, ce geste dans toute sa (dé)mesure (plusieurs mètres de tissu).

Cette présence féminine est assez rare. Les femmes pourtant ne sont pas exclues du commandement, ni leur jugement sur leur environnement social. Une « aînée », que l’on écoute, apporte son éclairage sur le drame vécu par les Touaregs qui ont la peau claire et ont dû fuir vers ce campement de M’bara en Mauritanie (les Maliens de Bamako ont la peau noire). « A quelque chose malheur est bon », dit-elle à propos de la modernisation de la culture touarègue : elle a conduit à la scolarisation des filles.

La part des femmes reste ambivalente ; une relation particulière, attentive s’exprime dans un moment à part dans le film : une suite de visages dans leur singularité féminine et humaine.
Le film s’inscrit aussi dans une longue histoire événementielle, une suite des générations dans laquelle se situe le père qui fait plus qu’écrire une lettre à son fils. Il a en mains un carnet qui va comme aspirer les dits, les récits, les images, les silences du film, comme la théière magique des mille et une nuits, « pour rapporter tout ce qu’il faut savoir de notre histoire ». Cette histoire, mémoire vécue du réalisateur lui-même, investi par ses oncles d’une mission pour laquelle il « captera chaque geste, nous rendra justice devant le monde ». Pour capter ces gestes (des rythmes, une vérité des visages et des paysages), le film est irremplaçable. Dans un long entretien pour Africultures (ICI), le réalisateur commente sa volonté de lutter contre les clichés médiatiques, avec la nécessité de replacer les luttes touarègues dans l’histoire longue du Sahara : « le cinéma permet aux Touaregs de sortir du rôle de figurants exotiques pour devenir des sujets qui disent leur propre réalité. »

Et cette histoire est longue et complexe. Au cours du film, des oncles, un oncle principalement (Mohamed ag Malha, coordinateur du camp de réfugiés) égrène le récit de l’histoire touarègue, à l’assistance réunie autour de lui, entre hommes principalement. Particulièrement marquant le moment où, énonçant ses propres valeurs humanistes, il cite Victor Hugo et la condescendance paternaliste de son Discours sur l’Afrique, tenu lors d’une commémoration de l’abolition de l’esclavage en 1879) :
« Quelle terre que cette Afrique ! L'Asie a son histoire, l'Amérique a son histoire, l'Australie elle-même a son histoire ; l'Afrique n'a pas d'histoire ; une sorte de légende vaste et obscure l'enveloppe. [...] Au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au vingtième siècle, l'Europe fera de l'Afrique un monde. [...]
Cette histoire longue et complexe égrenée par les oncles trouve un écho tragique dans l'actualité contemporaine (voir en fin de publication). Le film fait le choix de ne consacrer qu'une seule séquence à la dimension armée du conflit : après un voyage vers un campement d'hommes armés (avec des kalashnikovs et leurs balles en quantité) surgit une violence en puissance. Intagrist el Ansari explique vouloir « réintroduire de la complexité, et sortir du simple affrontement entre Djihadistes et l'armée malienne appuyée par les Wagner », une configuration étrangère au projet de son film qui privilégie la parole, la mémoire et la beauté sur le spectacle de la violence.
Ressacs expose ainsi comment cette histoire touarègue est une façon d’habiter la terre dans la beauté, de vivre ensemble dans le désert, aux différents moments du jour et de la nuit : au lever et au coucher du soleil, en se rassemblant autour du feu, en vivant ce qui est plus qu’un spectacle avec un danseur, des musiciens (des professionnels, de musique touarègue contemporaine qui accompagneront aussi le film lors de certaines projections dans un esprit d’hospitalité joyeuse).
Manière d’habiter, culture de l’adaptation : oubliant les tentes, les nouveaux sédentaires apprennent à construire en terre, créant de nouvelles figures dans le paysage, où font toujours alliance nécessité vitale, bon usage des ressources et culture des gestes qui créent de la beauté dans la tresse des générations.
Isabelle Favre
Projections :
Au cinéma Espace Saint Michel, 7 place Saint Michel à Paris :
Mercredi 6 mai, à 20 h, première du film, suivie d'un échange avec le réalisateur Intagrist El Ansari et le producteur Louis Bastin.
Dimanche 10 mai à 20 h, séance spéciale en présence du réalisateur et de Abdallah Agalhousseyni, personnage du film et membre du groupe Tinariwen.
Mercredi 13 mai à 20 h, projection suivie d'un concert du groupe Imarhan Timbuktu
A l’Espace municipal Jean Vilar (Arcueil)
Samedi 9 mai à 20 h, projection suivie d'un débat.

Intagrist el Ansari est un écrivain, réalisateur et journaliste indépendant, originaire des campements nomades de la région de Tombouctou, au Mali, et issu de la tribu touarègue des Kel Ansar. Marqué par les bouleversements liés au conflit malien, il a connu l'exil, vivant notamment en France dans les années 1990 puis en Mauritanie à partir de 2012.
Son travail, qu'il soit littéraire ou cinématographique, explore avec sensibilité les mutations des cultures nomades sahariennes et les thématiques de l'exil et de la mémoire. Son œuvre reflète une volonté de témoigner de la disparition d'un mode de vie traditionnel tout en articulant le récit intime à l'histoire politique.
Il est l'auteur de Écho Saharien, l’inconsolable nostalgie (2014), de l'essai Touaregs, l’exil pour patrie (2018), ainsi que de Voix in / Voix off (2025) et de TIMCHAR, le sanglot de la pierre (2025), recueil de nouvelles entre littérature, poésie et réflexions politiques sur l’exil ou le nomadisme (Timchar signifie « lieu du nomade » ou « endroit du nomade » en langue tamasheq).
Mali : une fragmentation invisible
En 2024, la junte malienne dénonce l'Accord d'Alger, signé en 2015 après plusieurs années de négociations, qui visait à ramener la paix au Mali après la crise de 2012-2013, et prévoyait une décentralisation accrue, une meilleure représentation des régions du Nord (notamment touarègues) dans les institutions, et l'intégration de combattants rebelles dans l'armée malienne. Depuis avril 2026, le Front de libération de l'Azawad (FLA) et ses alliés djihadistes du JNIM contrôlent Kidal après des attaques coordonnées qui ont visé plusieurs villes stratégiques. Le ministre de la Défense a été tué. Les combattants russes de l'Africa Corps ont négocié leur retrait de la ville. Les Kel Ansar, comme d'autres Touaregs, sont pris dans cette dynamique sans former un bloc uni.
Une disparition sans témoins
Il y a dix ans, en mai 2016, Tessalit tombait aux mains de groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Cette ville du nord du Mali, située dans la région de Kidal au pied du massif de Tigharghar, était un verrou stratégique sur la route menant vers l'Algérie. Sa chute marquait l'échec de l'opération française Barkhane. Mais Tessalit est tombée dans une forme d'indifférence médiatique. Pas de images choc, pas de bataille spectaculaire filmée, juste une ville lointaine dont peu de gens connaissaient l'existence. Cette invisibilité préfigurait ce qui se joue aujourd'hui à une échelle bien plus large. Pour les Touaregs nomades, Tessalit n'était pas qu'un point sur la carte. C'était un lieu de passages, de campements saisonniers, un carrefour dans l'immensité du désert. Sa perte symbolisait déjà la fragmentation de leur espace vital.
Puis vint Tombouctou, en 2012. La « ville aux 333 saints », la Perle du Désert, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1988. Pendant dix mois, entre avril 2012 et janvier 2013, elle fut occupée par des groupes djihadistes liés à AQMI et Ansar Dine. Ils détruisirent systématiquement les mausolées des saints soufis, considérés comme idolâtres. Quatorze des seize monuments furent endommagés ou rasés. Des dizaines de milliers de manuscrits anciens, témoignages d'une civilisation savante africaine remontant au XIIIe siècle, furent menacés d'autodafé. Des bibliothécaires et des habitants les ont cachés, évacués clandestinement vers Bamako. Cette fois, une émotion brève a traversé les écrans. Un choc culturel plus que politique, parce que ce nom – Tombouctou – portait encore un imaginaire. Celui de la ville mythique, inaccessible, symbole d'une Afrique savante que l'Occident avait longtemps niée. Pour les Touaregs lettrés comme les Kel Ansar, Tombouctou était un centre intellectuel et spirituel majeur. Sa profanation constituait une double violence : la destruction du patrimoine et l'humiliation d'une culture.
Aujourd'hui, autour de Bamako, quelque chose se referme. Les groupes djihadistes progressent, les rebelles avancent, l'État recule. Le Mali ne s'effondre pas comme on imagine qu'un État s'effondre. Il ne produit pas les signes attendus de la catastrophe.
L'Azawad : un territoire sans frontières devenu champ de bataille
Pour les Touaregs, l'Azawad n'est pas qu'un territoire revendiqué. C'est un espace de nomadisme millénaire, fragmenté par des frontières coloniales qui ont brisé leur mode de vie. Kidal, ville-clef reprise par le FLA, était leur bastion historique jusqu'à l'offensive de la junte en novembre 2023. Sa reconquête en avril 2026 s'inscrit dans une lutte centenaire pour l'autonomie, mais aussi dans une alliance tactique troublante avec des groupes djihadistes.
Les Kel Ansar, confédération lettrée dont est issu le réalisateur Intagrist el Ansari, incarnent une autre facette de la société touarègue : celle des érudits, des médiateurs, des gardiens d'une tradition spirituelle. Loin des kalashnikovs, leur combat est celui de la transmission face à l'effacement.
Le monde déborde d'informations, mais cette abondance provoque une sélection. Certains événements émergent, d'autres restent enfouis, non parce qu'ils sont insignifiants, mais parce qu'ils ne franchissent pas les seuils de visibilité.
Une chute invisible
Sur le terrain, la logique change. Le djihadisme spectaculaire qui filmait, revendiquait, cherchait le regard, s'efface. À sa place apparaît un djihadisme de territoire, d'implantation, d'érosion lente. Et un mouvement qui n'a plus besoin d'être vu est plus difficile à arrêter. Il se développe dans les interstices. Et les interstices, aujourd'hui, sont vastes.
Autour du Mali, les États ajustent leurs positions. Aucun ne semble prêt à transformer la situation. Comme si le Mali avait basculé dans une autre catégorie : non plus celle des crises à résoudre, mais celle des situations à contenir. Or contenir n'est pas empêcher. Contenir, c'est accepter une progression.
Le Mali n'aura pas chuté d'un seul coup. Il se sera fragmenté en plusieurs Mali qui ne partagent plus ni le même présent ni la même visibilité. Certains dans le bruit des armes. D'autres dans le silence de la transmission.
Dominique Vernis






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