top of page

The Cruise : un one-man-show dont New York est la scène

Timothy « Speed » Levitch dans The Cruise, de Bennett Miller


Premier film de Bennett Miller, inédit en France pendant 28 ans, aujourd’hui édité et distribué en salles par les Films du Camélia, The Cruise dresse le portrait incandescent de Timothy « Speed » Levitch, guide touristique et poète urbain. En noir et blanc, ce documentaire vibrant capte la dérive lyrique d’un homme qui fait de New York City une scène, un poème et un territoire de résistance à la routine.


 

Inédit en France, le premier documentaire de Bennett Miller sort chez Camélia. Le film résulte d’une rencontre. Alors trentenaire, le réalisateur avait été séduit par le non- conformisme, la verve et la créativité d’un des camarades de son frère cadet. Timothy Levitch, surnommé « Speed », diplômé de l’Université de New York, avait choisi d’occuper les fonctions de guide touristique à Manhattan, d’abord pour Big Apple Tours, puis pour Gray Line. Miller suivit son personnage, car c’en était un, tout d‘abord avec un caméraman. Déçu par les 80 heures de rushes qui lui semblaient manquer de naturel, il décida de filmer seul avec une MiniDV portable, ce qui lui permit de réaliser un portrait personnel et spontané.

 

Le film est dans un magnifique noir et blanc splendidement restauré. Formellement, il aurait pu ressortir du genre des « films de ville » des années 20, comme le premier d’entre eux, Manhattan, (1921), court métrage expérimental de Charles Sheeler et Paul Strand. Sauf que celui-ci était muet comme Rien que les heures (1926) d’Alberto Cavalcanti, À propos de Nice (1930) de Jean Vigo et les odes à la métropole moderne que sont L’Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov ou Berlin Symphonie einer Grosstadt (1930) de Walter Ruttmann. The Cruise est un film qui s’écoute. À un rythme effréné, Timothy « Speed » Levitch attire l’attention des passagers de son bus sur l’architecture, l’urbanisme, les lieux, les monuments célèbres qu’ils sont venus voir. Il les fascine par son discours, son savoir et toute sa gestuelle. Il use de sa voix nasillarde, manie son micro en virtuose, joue avec les mots. Il parcourt la ville, recense ses vivants et, plus encore, ses morts. Il évoque des noms issus de l’histoire américaine (Thomas Paine, Thomas Jefferson, George Washington), parfois certains absents (« John Reed, seul Américain à être enterré au Kremlin »).


« Si l’architecture est l’histoire de toutes les émotions phalliques, l’Empire State Building en est la catharsis suprême »
« Si l’architecture est l’histoire de toutes les émotions phalliques, l’Empire State Building en est la catharsis suprême »

Il convoque, en passant, et d’une façon légèrement irrespectueuse, Edgar Allen Poe (« il fuma ici son opium »). Par la seule magie du nom, iI livre une incantation à la mythologie hollywoodienne : Charlie Chaplin, Orson Welles, Bette Davis, Katharine Hepburn et Greta Garbo, New York étant « le seul endroit au monde où la Divine puisse être seule ». Il y a chez lui un plaisir insatiable de l’énumération : outre la dimension des immeubles, il rappelle les 25 000 arbres, qu’il a fallu planter pour réaliser Central Park, la culture l’emportant sur la nature. Cette profusion devient poème en vers libres, influencé par Walt Whitman, cadencé sinon rimé. Euphorique, euphorisant, Speed y ajoute des touches d’humour, pimentant le lyrisme de bons mots qui produisent toujours leur petit effet, tels que : « Si l’architecture est l’histoire de toutes les émotions phalliques, l’Empire State Building en est la catharsis suprême ». Il est poète et infatigable entertainer.

 

Quand il n’est pas en scène, c’est-à-dire sur l’impériale, il arrive qu’il parle de lui-même. De sa solitude qui donne le ton dès le début du film avec la chanson « But Not for Me » de George et Ira Gershwin, interprétée a cappella par Levitch himself. Il insiste sur la complexité de sa relation à une ville si proche de lui, et « dont il ne saurait divorcer ». Comme lui ambivalente, à la fois bouillonnante et spectrale, hantée par la mort. D’où sa revendication, en coulisse, du mode de vie qu’il a trouvé, proche de la flânerie baudelairienne, qu’il nomme « Cruise », et qui justifie le titre du film. Il s’agit d’un voyage dans la ville, une forme d’errance continue, de flux, de mouvement. À cette sorte de fuite, il oppose l’«Anticruise», le blocage, l’arrêt, l’enfermement psychique. Autrement dit, la routine. Vecteurs de ces entraves : le travail salarié, la famille – il mentionne la sienne et l’emprise de sa mère –  et même la simple condition de locataire. On se souvient de « l’horreur du domicile » chez Baudelaire. Nomade urbain, Speedy fait du couchsurfing chez des amis plutôt que de se sentir lié par une adresse. Même New York, la ville aimée, le heurte par son aspect « Anticruise », représenté par son plan urbain géométrique avec ses rues coupées à angle droit. Il se fait le chantre du chaos qui est aussi une forme de résistance. Son emblème est le cancrelat, « animal qui habitait les bas-fonds du temps des dinosaures et qui survivrait à une explosion atomique ». Ne pourrait-on le comparer au Käfer de Kafka qui ne se serait pas laissé écraser par la bureaucratie et la famille ?

 

Reste ce que Guy Debord et les situationnistes nommèrent dérive pour amener leurs lecteurs à reconsidérer leur manière de vivre l’espace urbain. Cet espace utopique, Levitch le recherche sur la terre de ses ancêtres, les Juifs hassidiques de Silésie dont l’expression de la prière était la danse.


Nicole Gabriel


Révélé par The Cruise en 1998), Bennett Miller (né en 1966 à New York) s’impose ensuite avec Truman Capote (2005), biopic multi-récompensé qui lui vaut une première nomination à l’Oscar de la mise en scène. Il poursuit avec Le Stratège (Moneyball, 2011), plongée analytique dans le baseball, puis Foxcatcher (2014), drame trouble autour d’un fait divers, primé à Cannes et à nouveau nommé aux Oscars.


Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité,

qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs.



1 commentaire


yanitz2018
04 mars

Pour les curieux impatients, sur "Ton Tube", il y a des extraits du film (de moyennes qualités)

Un autre "But not for me" par John Coltrane :

"https://www.youtube.com/watch?v=Ll3NK0usuQ0&list=RDLl3NK0usuQ0&start_radio=1"

J'aime

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page