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Trumpland : le business de la Bible et la Constitution caviardée

Sur la page d'accueil du site godblesstheusabible.com, Donald Trump fait la promotion de la "God Bless the USA Bible" avec le chanteur de country Lee Greenwood (capture d'écran)


Aux États-Unis, la télé-réalité a définitivement remplacé la réalité. Après The Apprentice, voici The Messiah Show, avec Donald Trump en Christ autoproclamé et une Bible à son nom, made in China, vendue de 60 à 100 dollars, avec dividendes pour le président-businessman. La Bible en question, qui s’impose comme nouveau catéchisme national, inclut une curieuse version de la Constitution américaine, expurgée de l’abolition de l’esclavage et du droit de vote des femmes, sans que la Cour suprême ne trouve à y redire.  


Les États-Unis sous le règne de Donald Trump : comme rappelé ici-même par Jean-Marc Adolphe dans "L’incroyable talent des saltimbanques du cirque Trump & Co" (ICI), il ne se passe pas une journée sans que nous n’apprenions un nouveau délitement aux règles fondamentales  - je ne dirais même pas d’un état démocratique, mais du simple bon sens voulant qu’on se traite entre nous de façon correcte et respectueuse pour avoir droit aux mêmes égards en retour.

 

Il ne se passe pas une heure sans que Trump ou l’un de ses larbins commette un délit, voire un crime, en toute impunité, comme si la vie n’était rien d’autre qu’une émission de télé-réalité où plus c’est glauque, plus on se délecte.

 

En guise de simple rappel : pendant quatorze saisons de télé-réalité (de 20024 à 2016), Trump a incarné une version invincible de lui-même dans l'émission "The Apprentice". L’émission se terminait toujours par le congédiement de quelqu'un qui s'était transformé en pretzel pour tenter de lui plaire, quitte à commettre les pires saloperies envers les autres concurrents. Le plaisir de ses nombreux spectateurs consistant, je suppose, à deviner lequel des larbins serait décrété un "loser" par le Boss en personne.

 

(Notons au passage qu'en Ukraine, Zelenskyi, lui aussi, a été élu sur la foi du personnage qu'il incarnait à la télé. Dans son cas, il s'agissait d'un prof menant la guerre à la corruption. L'émission était très populaire, y compris en Russie…)

 

La télé et la réalité se confondant dorénavant, les "You're Fired" bidon du Trump version télé, se pratiquent en temps réel par le Trump président des États-Unis. C’est moins rigolo, sauf pour les agités du bocal qui n’ont pas encore compris ce qu’il leur en coûtera quand le couperet les atteindra. Détail, notamment, dont se rendent compte les éleveurs de soja, découvrant que la Chine choisit dorénavant d’acheter ailleurs depuis l’imposition des tarifs, tout comme les éleveurs de bœuf découvrant que la Chine achète maintenant depuis l’Australie.

 

« Avancez par en arrière ! »


Ces États-Unis d’Amérique qui se projetaient fièrement comme « la démocratie la plus réussie au monde » - sans égard à la part grandissante d’ombre qu’elle projetait-, me rappelle l’injonction que lançait le chauffeur du bus dans mon enfance québécoise, lorsque les passagers s’agglutinaient à l’avant du véhicule, et qu’il lançait un vigoureux : « Avancez par en arrière ! »

 

De cette part d’ombre de l’histoire qu’on a fait mine d’ignorer, Trump se fait aujourd’hui le fier représentant. Le monde entier découvre ce que cet « avancez par arrière ! » signifie dans le cas d’une déconstruction en accéléré des progrès réalisés depuis la Déclaration d’Indépendance de ce territoire, longtemps disputé entre la France et la Grande Bretagne.

 

Je ne retiendrai ici qu’un seul exemple de la démolition en cours : la Bible, version Trump.

 

En juin 2024, le surintendant des écoles de l’Oklahoma, Ryan Walters, a publié une directive (Lire ICI) rendant obligatoire l’enseignement de la Bible dans toutes les écoles publiques de l’État. Une semaine plus tard, le gouverneur de l’état, Jeff Landry, rendait obligatoire l’affichage des Dix Commandements dans toutes les écoles publiques.


Pour Ryan Walters, surintendant de l'instruction publique dans l'Oklahoma, qui a rendu obligatoire l'intégration de la Bible dans tous les programmes scolaires, « La Bible est l'un des fondements de la civilisation occidentale ». Photo Sue Ogrocki /AP

 

Le surintendant Walters annonçait alors que l'Oklahoma allait acheter 55.000 bibles, et lançait un appel d’offres très particulier puisqu’il spécifiait que les fournisseurs potentiels « devaient proposer uniquement la Bible dans sa version King James afin de garantir l'exactitude historique » (1). Elle devait également « inclure des exemplaires du serment d'allégeance aux États-Unis, de la déclaration d'indépendance des États-Unis, de la Constitution des États-Unis et de la Déclaration des droits des États-Unis ». Enfin, la Bible « devait être reliée en cuir ou en matériau similaire pour plus de durabilité ».


Ces spécifications étaient étrangement précises. En fait, seules deux Bibles publiées répondent à ces critères. Outre la "King James", il y a désormais, depuis 2021, la "God Bless the USA Bible", créée par le populaire chanteur de country Lee Greenwood (2). Imprimée…en Chine au coût de 3 dollars l’unité, selon Associated Press, elle est vendue pour la modique somme de 59,99 dollars, et... porte le nom de Trump (gaufré en impression dorée, comme il se doit) ; privilège pour lequel Lee Greenwood paie des frais de licence au président des États-Unis pour l’utilisation de son nom (3)… Variantes : pour 99,99 dollars, on peut aussi acheter la "Presidential Edition Bible", la "First Lady Edition Bible" ou la "Vice Presidential Edition". Les versions présidentielles et de son épouse sont gaufrées en or, celle du vice-président, en argent (voir ICI). Les caractères d’impression sont plus gros pour en faciliter la lecture.


Ci-contre : la version présidentielle de la "God Bless the USA BIBLE", vendue 99,99 dollars l'unité.


L’arnaque ne s’arrête pas là. La "God Bless the USA BIBLE" inclut en plus du texte biblique (avec des extraits tronqués de passages des Ancien et Nouveau Testament), le refrain manuscrit de la chanson patriotique « God Bless the USA » de Lee Greenwood (« Et je suis fier d'être américain / Là au moins je sais que je suis libre / Et je n'oublierai pas les hommes qui sont morts / Qui m'ont donné ce droit / Et je serais heureux de me tenir à côté de toi / Et la défendre encore aujourd'hui / Parce qu'il n'y a aucun doute / J'aime cette terre / Que Dieu bénisse les États-Unis »), mais aussi le Serment d'Allégeance au drapeau des États-Unis ("Pledge of Allegiance"), et la Déclaration d'Indépendance.


Ce n'est pas tout. Cette "God Bless the USA BIBLE" à l'effigie de Donald Trump, contient aussi la Constitution des États-Unis. Pas n'importe quelle Constitution : celle de 1791, antérieure à l’adoption des amendements 11 à 27, introduits entre 1794 et 1971. Sont ainsi exclus de la version trumpiste de la Bible des États-Unis, le 13ème amendement de la Constitution (adopté en 1865) qui abolit l’esclavage et la servitude involontaire ; le 15e amendement (adopté en 1869) qui proscrit l'interdiction du droit de vote en raison de la race, de la couleur ou d’une condition préalable de servitude ; le 19e amendement (adopté en 1919) qui interdit de priver quelqu’un du droit de vote en raison de son sexe ; et le 22e amendement (adopté en 1947) qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux, consécutifs ou non...


« Avancez par en arrière ! »

 

Tronquée de ces amendements-là, la Constitution américaine prend évidemment un tout autre visage. Et il n'est pas inutile de rappeler que dans la "version originale" qui semble avoir les faveurs de Donald Trump, la Constitution américaine de 1787 contenait une disposition connue sous le nom de "compromis des trois cinquièmes" ("Three-fifths compromise") qui établissait que, pour le décompte de la population servant à la répartition des sièges à la Chambre des représentants et au calcul des impôts directs, chaque esclave serait compté comme trois cinquièmes d’une personne libre... 

 

Bref, ce merveilleux document qu'est le "God Bless the USA BIBLE" illustre parfaitement le « Avancez par en arrière ! » en train de s’opérer présentement aux États-Unis, au vu et au su de la terre entière.

 

Dans ses recommandations, le surintendant des écoles de l’Oklahoma exaltait les multiples manières d’utiliser la Bible pour interroger « la création divine ». Selon lui, une telle approche ne portait nullement atteinte à la neutralité religieuse de l’enseignement, dès lors qu’elle relevait d’« une intention laïque », reconnue de longue date par la Cour suprême. Au fait, que dit la Cour Suprême, au sujet d’une constitution tronquée de certains de ses amendements majeurs ? Pas un mot : l’acquiescement de sa majorité étant acquise à Trump, avant même son élection (4).


Maria Damcheva


NOTES


(1). La Bible version King James (KJV) est la version anglaise la plus lue et utilisée aux États-Unis. Elle a eu une influence majeure depuis le XVIIe siècle, ayant été importée en Amérique dès les années 1600. Après l'indépendance américaine, la KJV a été imprimée localement dès 1782 avec l'approbation du Congrès américain. Pendant trois siècles, elle a été la Bible quasi exclusive dans le monde anglophone et a joué un rôle important comme manuel d'apprentissage de la lecture. Aujourd'hui encore, environ 55% des Américains chrétiens consultent la version King James, qui est souvent préférée pour la mémorisation et la lecture liturgique dans de nombreuses églises américaines.


(2). Clip officiel ICI. Ne pas confondre "God Bless America" et "God Bless the USA". "God Bless America" est une chanson patriotique, écrite par Irving Berlin en 1918, popularisée en 1938 par la chanteuse Kate Smith en 1938. Devenue quasiment un "hymne national bis", cette chanson est un appel à la bénédiction divine sur l’Amérique, adoptée par tous les partis et largement considérée comme apolitique dans sa version d’origine. La chanson "God Bless the USA", écrite et interprétée par Lee Greenwood en 1984, est devenue très populaire à droite, surtout lors de crises nationales, et elle est aujourd’hui étroitement associée à des rassemblements républicains ou à la figure de Donald Trump.


(3). L’agence de marketing Elite Source Pro, éditrice de cette Bible, verse sur chaque exemplaire vendu des royalties à CIC Ventures LLC, une société entièrement détenue par Donald Trump, enregistrée à la même adresse que le Trump International Golf Club à West Palm Beach, en Floride. CIC Ventures LLC sert principalement de véhicule pour gérer les droits d'utilisation de la marque « Trump » dans des contrats de licence commerciale, notamment pour des produits comme la "God Bless the USA Bible", mais aussi pour des chaussures, des montres et d'autres articles à l'effigie de Trump.


(4). La Cour suprême des États-Unis est actuellement composée de neuf juges, parmi lesquels six sont considérés comme conservateurs et trois comme progressistes. Cette majorité conservatrice est en place depuis octobre 2020, après la nomination d'Amy Coney Barrett par le président Donald Trump, succédant à la juge progressiste Ruth Bader Ginsburg et renforçant la bascule conservatrice à six juges contre trois.

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