Ukraine occupée : déporter, endoctriner, repeupler
- Jean-Marc Adolphe

- 8 juin
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Vladimir Poutine lors d'une session plénière dans le cadre du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, en juin 2026.
Photo Vladimir Smirnov/TASS
Maria Lvova-Belova ne manque pas d'idées. Par exemple : pour pallier la crise de main d'ouvre que rencontre la Russie, inciter les enfants, dès l'âge de 12 ans, à rejoindre des camps de travail plutôt que de « peindre l’herbe » pendant leurs vacances d'été. Pendant ce temps, même si l'armée de Poutine perd du terrain en Ukraine, une note récente de l’Institute for the Study of War montre que les déportations d'enfants, assorties de mesures d'endoctrinement et de militarisation de la jeunesse, se poursuivent dans les territoires occupés.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, qui s’est tenu début juin malgré les attaques de drones ukrainiens ayant visé la région, Vladimir Poutine a tenu à afficher le visage d’une Russie « résiliente » et tournée vers la croissance. Derrière cette mise en scène, l’économie russe souffre pourtant d’une pénurie de main-d’œuvre estimée à près de 1,5 million de travailleurs, conséquence combinée de la mobilisation, de l’exode et des déséquilibres démographiques (Lire ICI).
C’est dans ce contexte que le pouvoir remet en avant le travail des adolescents comme variable d’ajustement, en l’habillant du vocabulaire de « l’éducation au travail » et du « rôle social utile » de la jeunesse. La commissaire aux droits de l’enfant de Moscou, Olga Yaroslavskaya, propose de relancer les camps de travail pour écoliers hérités de l’URSS et d’assouplir les règles encadrant l’emploi des mineurs, allant jusqu’à suggérer d’autoriser un travail officiel dès 12 ans pendant les vacances d’été, alors que la législation actuelle fixe ce seuil à 14 ans (avec accord parental) et 16 ans pour un emploi ordinaire. Lors de ce même Forum économique international de Saint-Pétersbourg, Maria Lvova-Belova (pour rappel, visée par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour la déportation d’enfants ukrainiens) a renchéri sur le sujet. Affirmant que 78% des Russes soutiennent le recours précoce au travail des mineurs, elle a défendu l’idée que les adolescents « veulent travailler et gagner de l’argent » dans des activités « socialement utiles », plutôt que d’accomplir des tâches symboliques comme « peindre l’herbe »...
Déportation et transfert forcé de citoyens ukrainiens, y compris d’enfants
Pendant ce temps, en marge des lignes de front, la Russie poursuit une politique méthodique de transformation démographique et politique des territoires ukrainiens qu’elle occupe. Un récent point de situation de l’Institute for the Study of War (ISW) met en lumière un enchaînement de mesures — déportation d’enfants, militarisation de la jeunesse, incitations natalistes, répression judiciaire et projets d’infrastructure — qui dessinent une stratégie d’occupation à long terme bien au-delà de la seule dimension militaire.

Inna Shvenk, « déléguée aux droits de l’enfant » de l’auto‑proclamée « République populaire de Lougansk » (LNR)
Dans l’oblast occupé de Louhansk, la commissaire « aux droits de l’enfant » nommée par Moscou, Inna Shvenk, a admis que 24 enfants de la région avaient été placés en famille d’accueil dans « d’autres régions de Russie » pour la seule année 2026, après 30 orphelins déjà transférés en 2025 . Elle explique que son bureau doit réduire de 30% le nombre d’enfants en foyers d’ici 2030, objectif qui encourage de facto l’accélération des adoptions par des familles russes, appuyées par des bases de données locales dédiées.
Ces déclarations contredisent frontalement un rapport publié en mai par le bureau fédéral de Maria Lvova-Belova, qui nie l’existence d’un programme d’adoption d’enfants en provenance des zones occupées. Or les déportations, placements forcés et adoptions d’enfants ukrainiens vers la Russie sont largement documentés, et l’ISW rappelle qu’ils relèvent très probablement de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, voire d’un acte de génocide au regard du droit international et de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant.
Parallèlement aux adoptions, les autorités russes continuent d’organiser des « camps d’été » présentés comme des programmes de loisirs, mais qui servent de vecteur de rééducation et d’intégration forcée dans l’espace culturel russe . Le ministère de la Santé de l’oblast de Rostov annonce que 5 625 enfants originaires des oblasts occupés de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijia participeront à ces camps en 2026, dans le cadre d’un programme de 9 000 enfants venus de 14 régions de Russie et d’Ukraine occupée, financé à hauteur de plus de 1,37 milliard de roubles. Les autorités d’occupation de Zaporijia organisent aussi l’envoi de « milliers » d’enfants vers des centres de vacances en Crimée occupée, explicitement utilisés pour l’endoctrinement et la russification.

"Crimée. Le laboratoire génocidaire", troisième volet de l'enquête sur l'Eglise orthodoxe russe et les déportations d'enfants ukrainiens", publié le 15 février 2026
Sur cette base, la militarisation de la jeunesse se poursuit autour de dispositifs comme Yunarmia, le « mouvement des jeunes cadets » de l’armée russe, et le concours militaro-patriotique Zarnitsa 2.0. Dans l’oblast de Donetsk occupé, le chef local de Yunarmia, Viktor Pudak, revendique environ 7 000 membres, contre 5 500 un an plus tôt, après la signature d’accords avec les dirigeants des « républiques populaires » de Donetsk et Louhansk pour accroître le recrutement. Pour l’ISW, Yunarmia constitue un instrument central d’endoctrinement visant à normaliser l’occupation et à préparer les jeunes à un futur service dans l’armée russe.

Hérité de l'époque soviétique, "Zarnitsa", un jeu de guerre à destination des adolescents, a repris du service (capture d'écran)
En parallèle, Zarnitsa 2.0, jeu de guerre hérité de l’URSS, est relancé dans les oblasts occupés de Kherson et Louhansk, où des centaines d’élèves participent aux phases municipales et régionales. Les épreuves vont du maniement des armes à feu au pilotage de drones, en passant par la formation militaire, la défense chimique et biologique, la survie et la médecine tactique, le tout assorti d’un endoctrinement politique explicite. La Rosgvardia (force de sécurité intérieure fortement militarisée, chargée de la répression dans les territoires occupés) participe elle aussi à des événements pour enfants à l’occasion de la Journée internationale de l’enfance, en envoyant des unités spéciales masquées dans des festivals sportifs et culturels pour la jeunesse. Cette proximité quotidienne entre enfants et forces armées illustre le degré de militarisation de l’espace social dans les régions occupées.
Remodeler la démographie
Les autorités d’occupation ne se contentent pas de déplacer des enfants et de militariser la jeunesse ; elles cherchent aussi à remodeler la démographie par des instruments socio-économiques . À Kherson, la ministre par intérim du Travail et de la Protection sociale, Marina Ostrovska, annonce l’introduction d’un « capital maternité » de 100 000 roubles pour les familles à partir du troisième enfant, avec pour objectif explicite d’augmenter le taux de natalité dans la région. Ce type de prestation, historiquement utilisé en Russie pour encourager les naissances, est réservé aux parents de nationalité russe, ce qui en fait un levier de passeportisation forcée dans les zones occupées.

Le vice-Premier ministre russe chargé de la construction et du développement régional, Marat Khusnullin, qui dirige les efforts du Kremlin
en matière d'infrastructures et d'intégration dans l'Ukraine occupée, s'est rendu dans les oblasts occupés de Louhansk, Donetsk, Kherson
et Zaporijia entre le 27 et le 29 mai. Il a visité les chantiers de grands projets de construction russes à Marioupol, Melitopol, Henichesk
et Louhansk et a évalué le développement de nouveaux projets immobiliers dans les oblasts occupés de Kherson et de Zaporijia.
Des taux de natalité plus élevés combinés à la généralisation de la citoyenneté russe permettent d’accroître le nombre de « citoyens russes » enregistrés sur ces territoires, facilitant les tentatives de Moscou de figer une nouvelle réalité démographique à son avantage. Cette ingénierie démographique s’articule avec une politique d’infrastructures pilotée par le vice-Premier ministre Marat Khusnullin, qui supervise de grands chantiers à Marioupol, Melitopol, Henichesk et Louhansk, ainsi que le développement de projets immobiliers à Kherson et Zaporijia. Khusnullin se félicite d’achats de logements par des ressortissants venant de Saint-Pétersbourg et de Crimée, encouragés par des prêts hypothécaires préférentiels à 2%, ce qui confirme la volonté de repeupler les zones occupées avec des citoyens russes et de créer une dépendance durable à l’égard du budget fédéral et des entreprises russes.
Répressions physiques et juridiques
Ce dispositif s’appuie enfin sur une répression judiciaire systématique qui vise à criminaliser toute loyauté à l’Ukraine ou soutien, même symbolique, à ses forces armées. Dans l’oblast occupé de Louhansk, le procureur d’occupation annonce avoir inculpé un prisonnier de guerre ukrainien, Valeriy Osochenko, pour « participation à une organisation terroriste » à partir d’une prétendue appartenance au bataillon Aidar, unité intégrée aux forces régulières ukrainiennes que la Russie a unilatéralement étiquetée « terroriste ». Osochenko est en réalité un soldat d’une autre brigade ukrainienne et, en tant que prisonnier de guerre, ne devrait pas être jugé pour terrorisme, ce qui constitue une violation manifeste de la troisième Convention de Genève.
Les tribunaux d’occupation multiplient en parallèle les condamnations pour espionnage et trahison contre des civils accusés d’avoir transmis des informations ou d’avoir soutenu matériellement l’armée ukrainienne. La Cour suprême d’occupation de Louhansk inflige 13 ans et demi de colonie pénitentiaire à un citoyen de 57 ans pour avoir transmis des données sur des déploiements russes, tandis qu’à Zaporijia, une habitante de Berdiansk, identifiée par un groupe de défense des droits humains comme Anna Beiliaieva, est condamnée à 14 ans de prison pour espionnage dans une affaire dont les dates mêmes sont contestées. Un autre habitant d’Enerhodar reçoit lui aussi 14 ans de détention pour avoir transféré l’équivalent d’une centaine d’euros à l’armée ukrainienne via une application bancaire.
Au total, le tableau dressé par l’ISW est celui d’un système cohérent où déportation d’enfants, endoctrinement de la jeunesse, politiques natalistes conditionnées à la russification, colonisation immobilière et répression judiciaire forment différentes facettes d’une même stratégie d’occupation à long terme.
Film de propagande
Enfin, comme vient de le révéler Meduza, la Russie a diffusé un documentaire de propagande intitulé SVOi Deti (« Notre opération militaire spéciale. Enfants »), vitrine du programme jeunesse « Poslezavtra » qui organise l’envoi d’enfants des territoires occupés de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia vers des camps en Russie, en Crimée annexée et dans plusieurs régions russes depuis 2022.
Le film, produit sous l’égide de la commissaire russe aux droits de l’enfant Maria Lvova-Belova – visée par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour déportation illégale d’enfants ukrainiens – est présenté par Moscou comme le récit d’enfants « ayant vécu des moments difficiles », notion qui sert d’euphémisme à l’invasion et à l’occupation.
Jusqu’à l’automne 2024, ces séjours étaient officiellement décrits comme des « sessions d’intégration » avant d’être rebaptisés « sessions jeunesse », tandis que le programme s’ouvrait en 2025 aux adolescents de familles de militaires russes engagés en Ukraine, brouillant encore davantage la frontière entre prétendue aide humanitaire et dispositif de mobilisation patriotique.
Des chercheurs de l’université Yale ont abondamment documenté une « rééducation » systématique dans ces camps, où les enfants des territoires occupés sont soumis à une militarisation et à un encadrement idéologique renforcé, tandis que le ministère russe de l’Éducation a élaboré des directives méthodologiques demandant aux enseignants et travailleurs sociaux de « rééduquer » les mineurs ukrainiens à partir des « valeurs spirituelles et morales » russes, afin de leur forger une « identité russe ». Dans le documentaire de propagande SVOi Deti, les témoignages d’enfants de Donetsk, Marioupol, Louhansk ou Skadovsk sur les bombardements, les blessures et la séparation d’avec leurs proches alternent avec des images de jeux, d’activités sportives et d’ateliers créatifs encadrés par psychologues et animateurs, présentés comme une prise en charge bienveillante du trauma, tandis que les médias d’État décrivent le film comme une œuvre « sur la douleur, la persévérance et l’aide ».
Le documentaire, réalisé par Vladislav Kouznetsov et diffusé sur la plateforme de streaming Okko après une première au studio Gorki, suit aussi des trajectoires de jeunes, comme celle de Dmitri Mizonov, 18 ans, étudiant en journalisme à Donetsk, participant régulier de ces « sessions d’intégration » devenu propagandiste pro-russe sur les réseaux sociaux, et montre des protagonistes qui, en conclusion, expriment leur désir de devenir volontaires pour aider d’autres familles touchées par la guerre. Si la bande-annonce laissait entendre que certains « viendraient au front pour aider », cette phrase a disparu de la version finale, mais participe d’une même logique de préparation à un engagement ultérieur dans l’effort de guerre.
La production a été financée par l’Internet Development Institute, le média Lenta.ru et la fondation Strana Dlya Detei (« Un pays pour les enfants »), qui pilote le programme « Poslezavtra ». Cette dernière fondation est dirigée par Alexeï Petrov, l'un des plus proches assistants de Lvova-Belova. Comme nous l'avions révélé dès mars 2023 (ICI), ce jeune homme "bien comme il faut", au service des "nobles tâches humanitaires" de Lvova-Belova en Ukraine, affichait volontiers sur les réseaux sociaux ses sympathies néo-nazies...






Ces jeunes et plus jeunes enrôlés dans des "camps d'entrainement" me rappellent deux éléments.
La Hitlerjugend vivier des futurs soldats de l'armée nazie. (Poutine a un modèle ...)
Un livre d'Orson Scott Card "La Stratégie Ender" ("Ender's Game"), Prix Hugo 1986.
La Terre unifiée lutte contre "une espèce étrangère" Elle engage, faisant pression sur les familles, des préados. L'armée leur impose une discipline, une façon de penser. Et elle les entraine à des jeux de guerre sous forme de jeux vidéos.
" https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Strat%C3%A9gie_Ender "
Du Jazz loin de la folie, Larry Coryell " Call To The Higher Consciousness" ("Barefoot Boy" 1971)
" https://www.youtube.com/watch?v=i-81ev9Zd8M&list=RDi-81ev9Zd8M&start_radio=1 "
Tout est bien mis en place pour un, augmenter la démographie "slave", objectif annoncé par vp depuis son intronsation "un empire puissant se doit d'avoir une population nombreuse", ce qui est loin d'être le cas... et deux, augmenter ses troupes qui fondent rapidement. Effectivement, on revient au statut de l'enfant de l'époque soviétique avec le travail des enfants mais grande différence come souligné, la militarisation de ces derniers!!! Quant à une annexion par référendum comme exigé par le président Zelensky pour décider du sort du Donbass, le président aussi a émis un décret l'an dernier pour l'acceptation de la "double nationalité", dans le cas précis: l'obligation russe peut tout à fait se faire en parallèle avec la nationalité ukrainienne; littéralement…