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Art sans anesthésie

Œuvre de Kat Bové dans l'exposition "Sans anesthésie". Photo Nicolas Villodre


À rebours des tendances établies, Patrick Amine propose à la galerie RSF A Moveable Gallery une exposition peuplée d'univers personnels, poétiques ou dérangeants. Un ensemble hétérogène dont la cohérence tient à une même volonté d'échapper aux parcours balisés.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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Critique d’art et de littérature, notamment à Art Press depuis la fin des années 1970, auteur de livres d’entretiens (avec Louis Calaferte, en 1985, et avec Alain Bashung, en 2002), ainsi que d’un Petit éloge de la colère Folio (Gallimard, 2008), Patrick Amine aime en outre arpenter certains chemins de traverse dans l’art contemporain, en tant que commissaire d’expositions. Lieu privilégié, à Paris, de ses explorations curatoriales : la galerie RSF, dans le second arrondissement – devenue en 2023 RSF A Moveable Gallery, à la faveur d’une exposition déjà conçue par Patrick Amine.

 

L’été dernier, nous avions rendu compte d’un accrochage qui réunissait six figures majeures, bien que peu muséales, de l’art contemporain, dont les Belges Fred Bervoets, Robert Devriendt et Bart Ramakers (Lire ICI). Un fort tropisme belge est à nouveau à l’œuvre dans l’exposition « Sans anesthésie », qui se tient jusqu’au 28 juin prochain ; à commencer par Paul van Hoeydonck (1925-2025), le seul artiste au monde dont une sculpture, « Fallen Astronaut », se trouve sur la Lune, déposée par la mission Apollo 15 grâce à la NASA. Paul van Hoeydonck réalisa au début des années 1950 de délicates épures. Trois d'entre elles contrastent avec un relief en bois brut dans le style Merz.

 

Marcel Mariën (1920-1993) aborde la question du Sida avec un collage surréaliste, une image prétendument « éducative », en réalité assez crue, réalisée en 1989, suivi d'un dessin grossier de turlute et d'un détournement du fruit de la tentation de Blanche-Neige selon le récit des frères Grimm et la représentation de Walt Disney. Figure centrale du surréalisme belge - écrivain, poète, photographe, collagiste, éditeur et cinéaste, proche de Magritte -, Marcel Mariën a fondé en 1968 la revue Les Lèvres nues – douze numéros, jusqu’en 1975. Il est aussi connu pour avoir été le premier historien du surréalisme en Belgique, avec un ouvrage de référence paru en 1979.

 

Le peintre anversois Pol Mara, caractérisé par un pop art très personnel mêlant figures féminines, fragments photographiques et traitement pictural plus lyrique, surprend agréablement avec un collage en finesse, crypté, de format réduit. C’est en Belgique, encore, que vit et travaille Nina Anduiza, née au Texas de parents basques et amérindiens. Dans l’exposition « Sans anesthésie », elle présente une série de silhouettes tremblotantes, aux traits colorés et hésitants, exécutées à même de grands panneaux de bois.

 

Clou de l'exposition, selon nous : la découverte de l'œuvre de Kat Bové mérite à elle seule le détour. Chaque portrait ou, plutôt, autoportrait, chaque nu d'elle ou de son double, cerné à l'encre ou au stylo, chaque accord de couleurs jeté, d'évidence, à la va-vite sur le papier, chaque slogan distancié (rédigé en novlangue), est réjouissant à voir. Hôtesse de l'air sur les vols long courrier de la compagnie Brussels Airlines, qui lui fournit, selon sa biographie, une stabilité financière, Kat Bové est devenue en peu d'années l'une des artistes les plus douées et réputées dans une figuration de tendance expressionniste.

 

La note d'intention de l’exposition précise qu'a été souhaité « mettre en lumière des artistes qui s’affranchissent des tendances contemporaines établies » et des œuvres « nourries d’un imaginaire dense et personnel », qui ouvrent des « voies sensibles, inattendues et poétiques, résolument loin des parcours balisés ».  

 

Daphne van de Velde, Photosculptures - Dress


On redécouvre ainsi le travail de l’artiste et photographe française Cat Soubbotnik, déjà présentée par Patrick Amine dans une précédente exposition. Ici est accroché un cliché, dans la continuité de la série « Matière de nus », dont l’artiste disait : « Au fil de détails, d’accessoires et de mouvements, se dessine une sensualité possible, mais une sensualité volontiers abstraite. Comme si elle souhaitait échapper à un enfermement érotique. Reste alors une divagation à découvert, autour de l’essentiel, une danse autour d’un puits sans fin. » La sculptrice et photographe britannique Alexi Williams Wynn livre pour sa part une sculpture aux humbles dimensions d'inspiration végétale et anthropomorphe - ou gynécomorphe.  A l’entrée de l’exposition, nous accueille, côté jardin, l’artiste multimédia néerlandaise Daphne van de Velde avec plusieurs sculptures en papier noir et blanc torsionné, pour ne pas dire twisté. En noir et blanc et quelques nuances de gris. Au cœur de son travail, Daphne van de Velde explore les frontières du corps et de la peau comme zone de passage entre le dedans et le dehors, le désir et la menace, la vulnérabilité et la protection, dans une perspective explicitement autobiographique et féministe. « Le corps devient image et l’image devient corps », explique-t-elle.

 

Nicolas Villodre

 


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